Luc Dellisse, La fuite de l’Eden

Oliver Twist lisant Balzac

Luc DELLISSELa fuite de l’E­den, L’Har­mat­tan 2004

dellisse la fuite de l'edenD’en­trée de jeu, avec La fuite de l’É­denLuc Del­lisse con­damne les  auto­bi­ogra­phies à clichés charmeurs dont les anec­dotes inter­changeables peu­plent tant de mau­vais livres aujour­d’hui. Trop de grand-mères sor­cières ou bon­bons, trop de comp­tines niais­es, trop de douceur pitto­resque lui font hor­reur, et pour cause : son enfance à lui s’est mal présen­tée. Déjà, il aurait voulu être ailleurs et « de préférence nulle part ».

Non qu’il ait vécu ce qu’on désigne com­muné­ment par l’ex­pres­sion  «  une  enfance mar­tyre ». Mais une extrême sen­sibilité et cette curieuse sen­sa­tion qu’il appelle « effare­ment » le te­naient à l’é­cart et comme effrayé. À quoi il faut tout de même ajou­ter pas mal d’a­gres­sions du milieu famil­ial, mineures soit mais répé­tées, qui ne pou­vaient guère favo­riser l’é­panouisse­ment de verts pa­radis, au sein d’un monde étriqué, sorte de réserve naturelle ou résidu de moyen âge en plein XXe siè­cle. Les chaînes étaient nom­breuses qui acca­blaient l’en­fant : la fa­mille, la région (la Flan­dre), l’é­cole, la reli­gion et même les do­cumentaires télévisés sur la vie des insectes. N’en déplaise à Maeter­linck, une ruche n’est jamais qu’un « prodi­ge car­céral », auquel le petit garçon assim­i­le aisé­ment le cou­vent des clariss­es où il doit chaque matin servir la messe « comme un tueur vise la nuque de l’homme qu’il va abat­tre d’un coup de revolver ». La métaphore ne désig­nant pas un homme à abat­tre, mais « une enfance inter­minable à réduire grain par grain ». Dès qu’il peut se le for­muler, l’ado­les­cent n’a ensuite qu’un souhait : vivre libre, athée et français. En atten­dant de le réa­liser, il trou­ve une pre­mière échappa­toire dans la lec­ture. Il faut, nous dit Del­lisse, imag­in­er Oliv­er Twist lisant Balzac dans son gale­tas : il est en paix. La sec­onde échap­pa­toire, ce sera l’écri­ture. Il se met d’abord à not­er au vol des images, des phras­es inachevées, mû par une intu­ition mys­térieuse et le be­soin de fix­er un moment mag­ique. Plus tard, il écrira des poèmes, façon de tenir le monde à dis­tance. Avec l’éloigne­ment salu­taire, les voy­ages et la décou­verte de sa lib­erté, il en vient enfin à se racon­ter, sans pra­ti­quer pour autant l’héroïsme facile des réc­its sur soi, mais avec hu­mour et pour être un homme, à sa façon, à part entière. Il entend bien aus­si témoign­er de son époque, not­er les change­ments dans la société qu’il côtoie ou qui est la sienne. Ain­si évo­quer les années 75–81 (après la pilule et avant le sida), ces « temps édéniques » qui ont vu les femmes libérées et le sachant, voir de près les grands con­flits ou drames so­ciaux des dernières vingt années, qui l’ont mar­qué à jamais.

Écrire ou par­ler, enseign­er, parti­ciper à des col­lo­ques, c’est encore le plaisir de com­mu­ni­quer, de partager avec d’autres ce que l’on sent d’év­i­dence. Tout irait donc pour le mieux si quelque malaise ne se dev­inait, lors même des épi­sodes les plus ent­hou­si­as­mants ou les plus drôles. L’au­teur avoue n’avoir pas encore par­lé des « zones de noirceur » qu’il a tra­versées, pas davan­tage de la « sai­son vio­lente », dont l’indice poé­tique ne peut que faire rêver. Sans doute don­nera-t-il une suite à ce réc­it effréné, qu’il fal­lait écrire dans l’ur­gence, une suite à ses exils, à ses retours, une suite pour se bat­tre encore, main­tenant qu’il s’est mis, selon ses pro­pres mots, à écrire pour de vrai. Avec sa fin à dou­ble entrée, ce réc­it passion­nant ne con­clut pas autrement : une auto­bi­ogra­phie ouverte sur l’ex­térieur.

Jean­nine Paque


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°134 (2004)