Joseph Duhamel, Xavier Hanotte : les doubles

Et si l’humanité s’interrogeait sur son ursitude ?

Joseph DUHAMEL, Xavier Han­otte, les dou­bles, Luce Wilquin, 2010

duhamel xavier hanotte les doublesC’est ce que laisse enten­dre Joseph Duhamel au terme de sa péné­trante mono­gra­phie sur Xavier Han­otte dont il con­naît l’œuvre à fond et trans­met l’essentiel avec beau­coup de clarté et de pas­sion. Il a sous-inti­t­ulé son étude les dou­bles : un sec­ond titre économe qui en dit beau­coup, une autoc­i­ta­tion en quelque sorte. L’importance du dou­ble est en effet déci­sive : selon l’auteur, “la prob­lé­ma­tique fon­da­men­tale de [la] démarche” de Han­otte. Toute son œuvre évolue sous le signe de l’identique et du dou­ble. Lui-même, rap­pelons-le, est à la fois auteur et co-auteur, créa­teur et tra­duc­teur, notam­ment de Hubert Lam­po (néer­landais) et de Wil­fred Owen (anglais) et se sent à l’aise dans les paysages les plus divers, à con­ter les his­toires les plus com­plex­es.

Cette per­sis­tance du dou­ble con­cerne les per­son­nages, au pre­mier chef : le vrai je est tou­jours un autre, nous dit-on, tant est voulue la con­fu­sion des niveaux de réal­ité. Ce qu’accentue encore le recours aux per­son­nages récur­rents d’un livre à l’autre : l’indice peut-être d’un monde à part, d’une œuvre en train de s’édifier. Croise­ment aus­si des tem­po­ral­ités : passé, présent, futur s’interpénètrent. Si les lieux se dédou­blent, a for­tiori les his­toires. Der­rière le réc­it polici­er, par exem­ple, se cache une autre his­toire qui fait tache, l’épaissit, en débor­de. La struc­ture du dou­ble entraîne la récur­rence des sit­u­a­tions, des images, des for­mules, comme le para­doxe ou même l’oxymore. Ces fig­ures priv­ilégiées révè­lent une ambiguïté méta­physique  que l’auteur met en évi­dence grâce au réal­isme mag­ique, un choix esthé­tique con­stant. D’où l’importance du par­a­digme de l’écran, du jeu entre l’opaque et le trans­par­ent, de la fig­ure de l’absence, du manque : ces portes, fenêtres, pare-brise, voiles, volets, parois, fran­chiss­ables ou non ne sont pas sans mon­tr­er quelque trace maeter­linck­i­enne. Selon Duhamel, le mécan­isme du dou­ble est la forme la plus accom­plie de l’évocation du sur­réel. Le rêve et l’enfance sont les sources incon­testa­bles de la per­cep­tion du monde.

Si l’on est frap­pé à la lec­ture par les con­stantes – car Han­otte ne con­fond pas dou­ble jeu et duplic­ité et est fidèle à une ligne direc­trice –, ce qui con­fère à son œuvre une grande cohérence, un cas isolé mérite pour­tant qu’on s’y attarde. Sans être une excep­tion, Ours tou­jours (2004) , entre farce et con­te philosophique, est une bien étrange fable. On y retrou­ve les procédés fam­i­liers comme le jeu sur le lan­gage et le dou­ble sens, mais la thé­ma­tique  étonne et, mal­gré l’image famil­ière de la cav­erne, la vari­ante bur­lesque de la fig­ure de l’impossible ajoute une dimen­sion morale à l’ensemble. Entre les ours humains et les vrais ours, y a‑t-il encore place pour la vérité des hommes ? Pour la clair­voy­ance ? Pour l’interrogation infinie ? Les livres de Xavier Han­otte ont décidé­ment un dou­ble fond et génèrent une plu­ral­ité de lec­tures.

Jean­nine Paque


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°164 (2010)