Georges Eekhoud, Les libertins d’Anvers

Une bienfaisante piqûre de rappel

Georges EEKHOUD, Les lib­ertins d’Anvers, Aden, 2009

eekhoud les libertins d'anversIl y a des livres qui vien­nent à leur heure et d’autres dont c’est l’heure à toutes les épo­ques, tant la piqûre de rap­pel qu’ils représen­tent nous enjoint à résis­ter, à nous oppos­er à la pandémie récur­rente des ensoutanés, des entur­ban­nés de toutes sortes et autres par­leurs de Tho­ra et à tra­vers, au prof­it de la Toge et du Képi pour le compte des insa­tiables de l’or et de l’ordre par la force. Sans par­ler des pou­voirs qui inter­dis­ent et refusent les fastes de la chair (Benoît XVI prô­nant l’abstinence en réponse au sida), la « vénusté cor­porelle » (détournée par la pub­lic­ité en gou­ja­terie putas­sière), et l’innocence édénique (tournée en ridicule par une « pipoli­sa­tion » médi­a­tique galopante), s’affolant de voir s’affranchir, avec « la volup­té, enfant sub­lime de l’âme et de l’amour », la lib­erté, « la bon­té et la char­ité, pre­mière des beautés morales ».

C’est le cas de cette superbe et bien­v­enue réédi­tion des lib­ertins d’Anvers de Georges Eekhoud, pub­lié en 1911 et en français, comme la plu­part des textes des pères fon­da­teurs fla­mands de notre lit­téra­ture fran­coph­o­ne. Elle est pré­facée par un Raoul Vaneigem en pleine forme, dont l’angélisme futur­iste, la lucid­ité cri­tique et le don rare du pam­phlé­taire ne désar­ment jamais, et font courir sa prose comme un jeune étalon dans les prairies ver­doy­antes du verbe. La rigueur his­torique de la doc­u­men­ta­tion et du com­men­taire nous porte à nous sou­venir que Tru­man Capote avec De sang froid n’avait rien inven­té et que, mal­gré une pointe de lyrisme par­fois daté, Georges Eekhoud reste un précurseur dans beau­coup de domaines : « com­ing out », le pre­mier en Bel­gique, pour l’homosexualité ; son ton, entre Shake­speare et Courte­line (les démêlés entre Loïet, Dil­lette, Peer et les autres, la tor­ture et les exé­cu­tions) , où il aura bro­cardé et com­bat­tu la «  bel­geoisie bour­geoise » ; son région­al­isme ouvert entre pold­ers et Campine, illus­trant la phrase de Tor­ga : « l’universel, c’est le local sans les murs » ; son indi­vid­u­al­isme farouche refu­sant toute soumis­sion au nat­u­ral­isme d’un Zola (pour­tant à la mode), comme au pro­gramme nation­al­iste de la Jeune Bel­gique ; et même son anar­chisme fon­da­men­tal qui l’amènera à se sépar­er du social­isme d’un Picard (dont il gardera, hélas, un cer­tain anti­sémitisme quand il par­le des juristes judaïques). Tout cela en fait un sacré bon­homme qui jamais ne s’est vu dans le rôle d’un écrivain con­sacré ni dans la peau d‘un révo­lu­tion­naire, bien qu’il n’eût cesse de se bat­tre pour la recon­nais­sance des plus déshérités, on dirait aujourd’hui des exclus. Nous n’oublierons pas, pour notre plus grand plaisir, que chez lui le style n’est pas une obscénité, que la beauté est le seul obsta­cle véri­ta­ble aux dic­tatures et que la seule obscénité est de n’être pas totale­ment et incon­di­tion­nelle­ment soi-même…

Wern­er Lam­ber­sy


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°158 (2009)