Lydia Flem, Panique

Vingt-quatre heures de la vie d’une femme paniquée

Lydia FLEM, Panique, Seuil, 2005

41GP2BN297L._SX210_Après le suc­cès de Com­ment j’ai vidé le gre­nier de mes par­ents, Lydia Flem con­tin­ue d’explo­rer, de sa belle écri­t­ure, l’âme humaine (comme elle le dis­ait de Freud). Si dans son livre précé­dent, elle util­i­sait le mode du réc­it auto­bi­ographique, dans Pa­nique, elle investit la forme roma­nesque.

Plus les années passent, plus elle tra­vaille la matière intime, plus elle in­verse le rap­port qu’elle avait insti­tué entre le genre essay­is­tique et la littéra­ture : au départ elle écrivait des essais nour­ri de lit­téra­ture (L’homme Freud pour­rait être le mod­èle de cette pé­riode), aujour­d’hui elle est franche­ment dans la sphère lit­téraire, ce qui n’ex­clut pas quelques pas­sages théoriques (sur la pein­ture, dans cet opus). Autant dire que ses textes con­tin­u­ent à être perti­nemment hétéro­clites.

Panique, c’est le réc­it min­uté de la journée d’une his­to­ri­enne de l’art (la narra­trice) qui doit, le lende­main, se ren­dre à New York pour une con­férence et qui se sou­vient de sa pre­mière crise d’anx­iété, dans le Musée d’Art mod­erne de la ville améri­caine (MoMA), devant Les demoi­selles d’Av­i­gnon de Pablo Picas­so.

Le roman est divisé en deux. Dans la pre­mière par­tie, la nar­ra­trice est saisie d’an­goisse à un feu rouge (en clin d’œil, la couleur de la jaque­tte qui recou­vre le livre). Dans la sec­onde, la peur exac­er­bée de pren­dre l’avion occupe la plus grande place (et la ques­tion : com­ment repouss­er cette peur ? En relisant les notes de sa con­férence, sur des tableaux de Denyse Willem — notes qui nous sont don­nées à lire aus­si. On est ain­si dans la même dis­traction que la nar­ra­trice). Dans les deux sec­tions, la nar­ra­trice se bat con­tre ces pho­bies qui touchent au moins cinq pour­cents de la pop­u­la­tion mais que, sci­en­tifique­ment, l’on con­naît encore très mal.

Son com­bat n’est pas seule­ment mené con­tre ce qui l’en­vahit, la dépos­sède d’elle-même, il est aus­si con­tre le temps, un temps qui, à l’hor­loge, pour­suit son défilé réguli­er, imper­turbable mais dont la per­cep­tion est totale­ment défor­mée (ce roman, comme nom­bres de romans, est aus­si une réflex­ion sur le temps vécu, ressen­ti, sur le temps roma­nesque). Entre les deux par­ties, au cen­tre de l’ou­vrage, quelques pages sur la rela­tion mère-fille, une rela­tion ravageuse qui serait peut-être à l’o­rig­ine des pho­bies de la nar­ra­trice.

Mais il ne faudrait pas croire que Lydia Flem se perde en expli­ca­tions psy­chologiques, psy­ch­an­a­ly­tiques, non, le beau pari qu’elle a lancé est tout autre : ten­ter de dire l’in­nom­ma­ble, l’é­tat dans lequel l’être est mis quand le sens com­mun est per­du. Et elle y réus­sit admira­blement. Non pas par des for­mules défi­nitives mais par de petites avancées, par touch­es.

L’écri­t­ure de Lydia Flem n’en­ferme pas, ne prend pas des vessies pour des lanternes : l’in­nom­ma­ble reste in­nommable. La lit­téra­ture peut aider à l’ap­procher, là où peut-être la sci­ence échoue.

Michel Zumkir

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Arti­cle paru dans n°138 (2005)