Bernard Gheur : La bande originale

Triste, pas vraiment

Bernard GHEURLa bande orig­i­nale, Quo­rum, 1996

« — Tirez sur le pianiste… génial, non ?

—  Un peu bizarre quand même.

—  L’Amour à vingt ans ?

—  Con­nais pas… De toute façon, je
préfère les films engagés. »

Cette fille-là  ne  serait jamais  la femme de ma vie !

Le tes­ta­ment d’un can­cre (salué par Renoir et pré­facé, comme on ne manque jamais de le rap­pel­er, par Truf­faut), La scène du bais­er, Retour à Calgary, Le lieu­tenant souri­ant… Les titres de Bernard Gheur ressem­blent tous à des titres de films et pos­sè­dent cette tonal­ité douce-amère, sucrée-salée, qui sied par­faite­ment aux aven­tures qu’il racon­te. Celui de son dernier roman, La bande orig­i­nale, ne fait pas excep­tion à la règle, ren­voy­ant à la bande-son du film que le jeune héros, Char­lie Boulanger, rêve de tourn­er, et au groupe de cama­rades cinéphiles, volon­tiers cabotins, qui gravi­tent autour de lui. (Tiens, tiens, le livre, dédié « à tous ceux du Cer­cle Ciné­mane », relate un épisode de lâch­er d’oiseaux au beau milieu d’une salle obscure dont un autre Lié­geois, Noël Godin, a déjà rap­porté les échos dans Crème et châ­ti­ment !) C’est d’une his­toire sim­ple qu’il s’ag­it ici, tra­vail­lée avec la pré­ci­sion d’un scé­nario. Amé­nagée en vingt-huit petits chapitres res­serrés autour d’un seul événe­ment, d’une émo­tion par­ti­c­ulière, elle prend par­fois l’al­lure d’une parabole mod­erne con­sacrée à l’ado­les­cence. Un jeune homme ordi­naire, Char­lie Boulanger, voue ses temps libres à imag­in­er, avec son condis­ci­ple Hen­ry S. Bor­deaux, que leur pre­mier film sera digne des meilleurs auteurs de la Nou­velle Vague (nous sommes en 1967). Il quitte le col­lège, entre à l’u­ni­ver­sité, ren­con­tre son pre­mier amour en la per­son­ne d’une musi­ci­enne idéale­ment prénom­mée Béa­trice, sans jamais s’é­carter de son des­sein cinématogra­phique. Il loge chez un pro­fesseur retraité obnu­bilé par la maîtresse de Pépjn de Her­stal. Le vieil homme s’oc­cupe en out­re d’une petite fille, Sybille, qui appren­dra à Char­lie, bien des années plus tard, la mort de son copain Hen­ry… Mais l’ado­les­cence éter­nelle est au cen­tre du roman, et tou­jours se teinte, jusque dans l’ex­al­ta­tion, d’une pro­fonde mélan­col­ie. Car à l’âge où tout paraît pos­sible, les pre­mières lâchetés, les pre­miers refus, les pre­miers signes de paresse tra­cent des chemins inef­façables. Le temps des secrets est peut-être bien l’emblème, pour Bernard Gheur, de la soli­tude qui définit chaque être humain, pré­side à ses rela­tions avec autrui, à ses fan­tasmes de partage. Phras­es cour­tes, justesse des dia­logues, absence d’af­fé­terie, La bande orig­i­nale s’est-elle don­né pour ambi­tion de prou­ver que l’élé­gance est née de la retenue ? Les person­nages du roman sont le con­traire de bruyants dés­espérés. Leurs blessures fonda­trices se dessi­nent en dis­crètes lézardes sur le mur de la vie, si dis­crètes, si savam­ment dis­posées qu’elles sem­blent se refuser pour tou­jours à quelque entre­prise de restau­ra­tion.

Françoise Delmez