Guy Goffette, Elle, par bonheur et toujours nue

De l’amour avant toute chose

Guy GOFFETTE, Elle, par bon­heur, et tou­jours nue, Gal­li­mard, 1998

goffette elle par bonheur et toujours nueVoici, cri­tique, un poème ou une re­pro­duc­tion de tableau, déposés sur ton écritoire, livrés à ta sagac­ité, à ton scalpel affûté de légiste des styles. Que vas-tu en faire ? Par quel bout de la lor­gnette vas-tu regarder ? Où com­mencer le mas­sacre ? Sur quel point t’ar­rêter ? Et faut-il tranch­er, faut-il for­er dans la vie du créa­teur ou dans la créa­tion même ? Abor­dant la fig­ure du pein­tre Pierre Bon­nard, Guy Gof­fette ose une réponse de can­dide, de poète généreux : c’est que seuls comptent l’amour et l’é­mo­tion que la beauté sus­cite.

Il ne dis­sèque donc pas le tra­vail de l’artiste, mais il reste cet ama­teur naïf qui, devant la toile, se prend à rêver, s’assied dans le pay­sage, s’en­court sur le boule­vard ou tombe amoureux de la belle dénudée dans sa bai­gnoire. Il se place dans l’om­bre du pein­tre pour vivre avec lui « l’aven­ture d’un re­gard », pour con­sign­er sur un car­net de cro­quis les mêmes couleurs qui se nuan­cent au gré des jours, pour con­naître les mêmes en­thousiasmes et à l’âme les mêmes écorchures, pour enfin et surtout aimer la même femme. Car Pierre Bon­nard devient, pour Gof­fette, bien plus qu’un pein­tre coté, qu’une ligne ou qu’un chapitre dans une his­toire de l’art : il est celui à qui le sort of­frit, en présent somptueux, de crois­er le chemin de Marthe de Méligny, « vive et brûlante et plus nue qu’une eau de cas­cade ».

En décem­bre 1893, Pierre Bon­nard a vingt-six ans, la pas­sion de pein­dre et, plus en­core, celle de vivre libre, au plus loin de l’ex­is­tence de haut fonc­tion­naire que lui ré­servait sa famille. Il ren­con­tre Maria Bour-sin, une jeune berri­chonne, fille d’ou­vri­er sans le sou, mon­tée à Paris pour forcer le des­tin et y cueil­lir, elle aus­si, sa part de lib­erté. Elle lui ment sur son nom et son ori­gine, s’in­vente une iden­tité et un statut. Du pein­tre, elle sera tout désor­mais : la muse, le mod­èle et la maîtresse pos­ses­sive puis, avec les rides et l’ai­greur des ans, l’épouse et le sou­venir entê­tant de « la petite bouque­tière du boule­vard Hauss­mann », de « la pe­tite menteuse aux yeux d’in­no­cente ». C’est auprès de Marthe que Pierre Bon­nard adop­tera une vie recluse en pein­ture, insoucieux des courants et des modes, à l’é­cart peu à peu, égale­ment, de ses amis du groupe des Nabis, par­mi lesquels Mau­rice Denis, Paul Sérusi­er ou Ker Xavier Rous­sel. Rejoignant Pierre dans sa soli­tude de créa­teur, dans ses angoiss­es et ses doutes, aimant Marthe après lui, vêtue, dévêtue, au bain ou la fenêtre, tou­jours frêle et jeune dans la lu­mière, Guy Gof­fette ne nous a pas trompé, il ne s’est pas moqué de nous : il n’est ja­mais, en effet, vrai­ment ques­tion d’art ni de pein­ture, mais du bon­heur, de la mélan­col­ie, de la douleur qui déchire la poitrine de Marthe, de la beauté que le temps écaille et out­rage.

Ce n’est dès lors pas un hasard si l’au­teur paraît moins à l’aise dans l’évoca­tion des ren­dez-vous des Nabis ou dans la descrip­tion des recherch­es de Bon­nard, no­tamment de sa quête de la « couleur pour seule expres­sion du mou­ve­ment, de la lumière et de l’é­mo­tion ». L’essen­tiel se trou­ve ailleurs, dans le poème d’amour fou qu’est chaque tableau, dans les blessures intimes dont Gof­fette se fait le témoin vibrant et pudique. Aucune tech­nic­ité ici, aucun jar­gon, et davan­tage d’ou­bli que de savoir : c’est un poète qui par­le et donne chair à son rêve : « Ô songeuse, (…), si vous saviez comme vous êtes belle pour­tant et com­bi­en nue dans cette blouse jaune qui mon­tre votre cou et donne à vos lèvres le velours du bais­er, le pour­pre har­di d’un mamel­on dressé… » S’il avait fal­lu absol­u­ment, à Elle, par bon­heur, pla­quer une con­clu­sion, elle aurait pu tenir dans le con­stant plaisir que Bon­nard eut de pein­dre comme il l’en­tendait, et dans le bon­heur trop évi­dent, presque incon­venant, que fut sa vie. Mais peut-être au fond est-ce un leurre, une illu­sion et, comme Bon­nard évo­quant Picas­so, Gof­fette « n’en dit(-il) ja­mais autant sur (lui)-même qu’en par­lant des autres ».

Lau­rent Robert


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°104 (1998)