Bon anniversaire, Commissaire !

howard Curtis traducteur de Simenon

Howard Cur­tis traduit Simenon pour le pub­lic bri­tan­nique

Mai­gret est né il y a nonante ans. Simenon est mort il y a trente ans… Tous les pré­textes de com­mé­mora­tions sont bons quand il s’agit de (re)découvrir l’œuvre richissime d’un romanci­er de génie ! Deux anniver­saires que nous épin­glons ici en com­pag­nie de l’un de ses tra­duc­teurs bri­tan­niques, Howard Cur­tis, tra­duc­teur lit­téraire depuis un tiers de siè­cle, d’écrivains tant con­tem­po­rains que clas­siques des domaines fran­coph­o­ne (tels Balzac, Flaubert, Bernanos, Hel­lens, Mal­raux, Dugain, Izzo, Schmitt, Lamarche, bien d’autres encore), his­panophone (Coloane, Sepùlve­da, Gam­boa) et ital­ien (Piran­del­lo, Sci­as­cia, Sor­renti­no, par­mi une quin­zaine d’autres).

Howard Cur­tis, lit-on encore Simenon aujourd’hui en Grande-Bre­tagne ?

Depuis que les édi­tions Pen­guin ont lancé cette nou­velle série (« Inspec­tor Mai­gret », ndlr), j’espère que oui ! Avant, non, plus telle­ment… Presque tout Simenon avait été traduit entre les années 1930 et les années 1980, mais la plu­part de ces tra­duc­tions étaient épuisées et plus ou moins introu­vables.

Avant le come back récent de Mai­gret à la télévi­sion bri­tan­nique (un Mai­gret éton­nam­ment incar­né par Rowan Atkin­son, mieux con­nu sous les traits de Mr. Bean), l’Anglais moyen n’avait-il pas oublié le plus célèbre com­mis­saire du Quai des Orfèvres, si cher à Simenon ?

Peut-être pas l’Anglais d’âge mûr, qui se sou­ve­nait encore de la série « Mai­gret » avec Michael Gam­bon, dans les années 1990. Mais en général, oui, Mai­gret était un peu oublié.  

georges Simenon

Georges Simenon

Pour quelles raisons un édi­teur de l’importance de Pen­guin décide-t-il un beau jour de pub­li­er à nou­veau une série de « Mai­gret » ?

Cela, il faudrait le deman­der aux respon­s­ables de Pen­guin… Très con­crète­ment, je crois qu’il y a eu un trans­fert des droits à une nou­velle société. Et il y a eu aus­si une nou­velle impul­sion don­née par John Simenon, le deux­ième fils de Georges, qui y a sans aucun doute été pour quelque chose. Mais je ne con­nais pas les détails des secrets édi­to­ri­aux…

Quelle est l’ampleur de la mis­sion de tra­duc­tion qui vous a été con­fiée par votre édi­teur ?

simenon les caves du majestic traduction anglaiseTout d’abord on m’a demandé de traduire deux « Mai­gret » : Les caves du Majes­tic et La mai­son du juge. Je sup­pose que ces tra­duc­tions ont plu, puisqu’ensuite j’ai traduit onze autres « Mai­gret » ain­si que deux « romans durs » : La neige était sale et Chez Krull.

Pourquoi ces nou­velles tra­duc­tions alors que le texte orig­i­nal de Simenon en français, lui, est resté le même ; cela voudrait-il dire que l’œuvre est immuable alors que le tra­vail du tra­duc­teur est périss­able ?

Non seule­ment périss­able, mais sou­vent plein d’erreurs ! Je me suis ren­du compte, en retraduisant Simenon, mais aus­si d’autres auteurs fran­coph­o­nes du passé (Bernanos et Mal­raux, par exem­ple), qu’autrefois les tra­duc­teurs (et/ou leurs édi­teurs) n’attachaient pas autant d’importance à la fidél­ité au texte orig­i­nal que nous le faisons aujourd’hui. Dans le cas de Simenon, cer­tains des pre­miers tra­duc­teurs en par­ti­c­uli­er (ceux des années 1930 et 1940) ont pris d’énormes lib­ertés, faisant des coupures et même changeant par­fois l’intrigue !

Aux yeux du lecteur fran­coph­o­ne, traduire Simenon dans une autre langue sem­ble être une tâche plus facile que de traduire Maeter­linck ou Ghelderode, tant son style paraît sim­ple, sinon « plat » comme on l’a par­fois car­ac­térisé trop hâtive­ment ; en fait, ne recèle-t-il pas son lot de dif­fi­cultés et de résis­tances, voire d’embuches ?

À mon avis, le style de Simenon est tout sauf plat. Sim­ple, oui, du point de vue du vocab­u­laire (mais, atten­tion ! pas tou­jours du point de vue de la syn­taxe). En ce qui con­cerne la tra­duc­tion, sim­plic­ité n’égale pas for­cé­ment facil­ité ! Au con­traire, un style com­pliqué ou fleuri ne demande pas tou­jours l’exactitude absolue chez le tra­duc­teur, qui peut para­phras­er, inven­ter un peu, tan­dis que pour trans­met­tre la con­ci­sion, la pré­ci­sion d’un Simenon, il faut être aus­si con­cis, aus­si pré­cis dans la langue-cible, tout en respec­tant les rythmes de cette langue, ce qui n’est pas du tout facile.

Simenon abor­de la soix­an­taine quand il déclare à Roger Stéphane : « Lorsque j’ai com­mencé à écrire des romans, j’ai ten­té de ren­dre, dans le même chapitre, par­fois dans la même page, du présent, du passé et du futur, c’est-à-dire de don­ner cette impres­sion de vie per­ma­nente et de plac­er mes per­son­nages sur plusieurs plans. Ce qui trou­ble le plus mes tra­duc­teurs anglais, c’est qu’il m’arrive dans une phrase d’employer le présent et l’imparfait. Je sais que c’est incor­rect. Je reçois des let­tres de puristes, me sig­nalant ces incor­rec­tions voulues. Ce mélange des trois temps avait impres­sion­né Gide, qui pré­tendait que c’était mon apport le plus orig­i­nal. Au début, je l’ai fait con­sciem­ment. Main­tenant, c’est devenu machi­nal, de même que quand vous con­juguez un verbe, vous ne savez plus que vous con­juguez. »[1]

Oui, c’est vrai, ce mélange des temps présente bien des prob­lèmes. En par­ti­c­uli­er, son usage qua­si obses­sion­nel de l’imparfait, là où on s’attendrait par­fois à trou­ver un autre temps. Pour moi, cet usage donne un cer­tain flou aux textes de Simenon, crée une con­fu­sion voulue chez le lecteur quant à la séquence tem­porelle des faits. C’est bien dif­fi­cile de trou­ver un équiv­a­lent en anglais. L’imparfait français peut se traduire par plusieurs temps en anglais, et le tra­duc­teur doit choisir. Mais traduire, c’est avant tout faire des choix.  

Je crois savoir que vous étiez déjà simenophile avant d’entreprendre ce vaste chantier de tra­duc­tion ; quels titres ont vos préférences, tant dans la série des « Mai­gret » que des « romans durs » ?

Oui, en effet, j’étais déjà simenophile (quelle belle expres­sion !). Je lis Simenon depuis l’âge de treize ans (j’en ai main­tenant sep­tante), et j’ai presque tout lu de lui. Par­mi les « Mai­gret », il y en a deux, Mai­gret se trompe et Mai­gret et le corps sans tête, que j’aime depuis très longtemps et que j’ai eu la chance de traduire pour cette nou­velle série, et un autre que j’ai décou­vert tout récem­ment, juste avant de le traduire, et que j’apprécie beau­coup : Mai­gret hésite, paru seule­ment en 1968 et peut-être l’un des meilleurs des derniers « Mai­gret », le tout dernier (Mai­gret et Mon­sieur Charles) datant de 1972. Par­mi les « romans durs », il y en a telle­ment que j’adore et que je pour­rais citer… Mais mes deux préférés sont Let­tre à mon juge et Les volets verts, qui me parais­sent être des chefs‑d’œuvre abso­lus.

Il y a plus d’un demi-siè­cle, l’excellent cri­tique Pol Van­dromme voy­ait en Simenon « un romanci­er russe » ; naguère, John Simenon par­lait de son père comme d’ « un auteur améri­cain de langue française », récu­sant explicite­ment l’étiquette de « romanci­er français » ; l’œuvre de Simenon vous paraît-elle dif­férente à vous aus­si, et en quoi ?

Pourquoi ne pas dire « romanci­er belge » ? Il est vrai que Simenon a été très mar­qué par sa lec­ture juvénile des auteurs russ­es. Et je crois com­pren­dre pourquoi John voit en lui un romanci­er améri­cain. Du point de vue du style, Simenon a opéré (peut-être incon­sciem­ment) une épu­ra­tion de la prose française grandil­o­quente du début du XXe siè­cle ana­logue à celle opérée par un Hem­ing­way sur la prose anglo-améri­caine. Côté français, bien qu’on puisse voir en lui un héri­ti­er du nat­u­ral­isme d’un Zola ou d’un Mau­pas­sant (et on sait qu’il aimait beau­coup Mau­pas­sant), la vérité est que Simenon n’appartient à aucun courant, aucune école de la lit­téra­ture française. Mais en même temps, il a dépeint, avec une pré­ci­sion par­fois hal­lu­ci­nante, une large tranche de la vie française des années 1930 aux années 1970 : les rues de Paris, les petites villes de province, les canaux, les bistrots, les hôtels louch­es, les concierges, les arti­sans, toute une vision de la France d’une cer­taine époque qui, aux yeux des non-Français, et peut-être aux yeux de bien des Français aus­si, représente « la vraie France » du XXe siè­cle. Ain­si, de ce point de vue-là, Simenon est le romanci­er le plus français qui soit. 

Chris­t­ian Libens


 

[1] Roger STÉPHANE, Por­trait sou­venir de Georges Simenon, Tal­landi­er, 1963.


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 203 (juil­let 2019)