Armel Job, Helena Vannek

La face obscure des destins

Armel JOB, Hele­na Van­nek, Robert Laf­font, 2002

job helena vannekOn a fail­li pass­er à côté d’Armel Job. Hasard du cal­en­dri­er de ses publi­cations ou grande dis­cré­tion de l’au­teur, peu importe, il est temps de d’abor­der ce pas­sion­nant con­teur. Après avoir pub­lié deux réc­its chez L’Har­mattan et un livre pour la jeunesse, De la salade !, chez Mémor, Armel Job vient de pub­li­er Hele­na Van­nekson troisième roman sous la cou­ver­ture de Robert Laf­font. Un bon pré­texte pour faire un saut en arrière et évo­quer les précé­dents ouvrages de cet auteur qui réus­sit à tenir le lecteur en haleine avec des his­toires de (presque) tous les jours (très) ingénieuse­ment con­stru­ites.

La femme man­quée (2000) racon­te l’his­toire de Charles, 35 ans, agricul­teur aisé de Sarteau, dans les Ardennes. Aisé mais céliba­taire, Charles rêve d’une femme et il charge Evariste, le clerc de notaire, de rédi­ger pour lui des annonces dans la presse locale. En vain. Mal­gré de nom­breuses ten­ta­tives, les seules répons­es qu’il reçoit sont des blagues d’un goût dou­teux. Charles va alors s’épren­dre, sur cat­a­logue, d’une jeune fille d’outremer avec qui il va longtemps corres­pondre avant de la faire venir à Sarteau. Son arrivée va com­plète­ment per­turber la vie du vil­lage. Car der­rière l’his­toire de Charles, il y a celle d’un vil­lage où tout le monde se con­naît et cha­cun a ses loin­tains sou­venirs ou de petits secrets que per­son­ne ne remue pour ne pas être éclaboussé en re­tour. La respectabil­ité se coule donc sous une chape de silence imposé mais cha­cun est à l’af­fût du moin­dre faux pas du voisin. Rocafrème, où se déroule Baigneuse nue sur un rocher (2001) est un autre vil­lage des Ar­dennes, proche de Liège. José Cohen, le pein­tre, s’y est réfugié pen­dant la guerre et ne l’a plus quit­té (nous sommes à la fin des années 50). Il ne fait plus que des paysages mais il a, dis­crète­ment, réus­si à con­va­in­cre Thérèse, la très belle fille du char­cuti­er, de pos­er nue. Le jour même où une indiscré­tion savam­ment organ­isée dévoil­era que le tableau est exposé à Liège, il dis­paraî­tra chez un acheteur anonyme et le pein­tre sera retrou­vé mort. Ce dou­ble événe­ment met­tra au jour une série de secrets et de rancœurs, d’an­ci­ennes com­bines ou com­plic­ités datant de la guerre et de la résis­tance et gou­ver­nant tou­jours, dans le non-dit, la vie des mem­bres du vil­lage.

Il y a de l’ethno­gra­phie autant que du plai­sir à con­ter dans le tra­vail d’Armel Job mais il faut aus­si soulign­er deux qual­ités particu­lières. D’abord, une manière habile et élé­gante d’amen­er les indices et les détails que le lecteur ren­con­tre sans sour­ciller avant de com­pren­dre, quelques pages plus loin, qu’ils avaient une impor­tance cru­ciale ; cela rythme des réc­its pas­sion­nants. Ensuite, ce fouil­lis de secrets qui est le moteur de l’ac­tion, ce fond obscur qui con­tin­ue à hanter les per­son­nages, l’au­teur finit par en don­ner toutes les clés au lecteur de sorte que celui-ci appréhende le cadre glob­al d’une his­toire qui dépasse cha­cun des pro­tag­o­nistes. Le réc­it se referme donc mais la médi­ta­tion sur le cœur humain reste ouverte.

Hele­na Van­nek, le dernier paru, trace l’his­toire d’une vie, entre pas­sion et désirs, mal­entendus et résig­na­tions, micro­cosme intime des précé­dentes ten­sions vil­la­geois­es. Le réc­it de Lena com­mence le jour de la mort de sa mère dans ce vil­lage fla­mand de la Campine voi­sine d’un chantier qui devien­dra le canal Albert. Le père, autori­taire mar­chand de chevaux, brûlera le lit con­ju­gal après les obsèques et dirig­era la famille : Lena ter­min­era ses études pour devenir insti­tutrice, Mieke s’oc­cu­pera du ménage et Tobie sera envoyé à l’in­ter­nat. Lena devient insti­tutrice et Tobie, revenu à la mai­son, fait les qua­tre cents coups avec Gui­do que son père a pris comme appren­ti. Gui­do intrigue mais il ne révèle rien alors qu’il a l’air si com­plice avec Tobie qu’il suit jusque dans ce groupe de chemis­es brunes… Lena s’aperçoit qu’elle est tombée amoureuse de lui et se croit aimée en retour. Après un ac­cident sur­venu lors d’une désobéis­sance au père, Lena laisse Tobie pour mort et s’en­fuit avec Gui­do vers Anvers mais Gui­do pren­dra seul le bateau. Dev­enue vieille, Hele­na pas­sera ses journées à regarder couler la Meuse de la fenêtre de son apparte­ment lié­geois. Son fils recon­stru­ira alors le fil de ce des­tin brisé par un malen­ten­du et une faute. Avant d’ou­vrir un livre d’Armel Job, pré­voyez quelques heures : le temps de vous laiss­er men­er jusqu’à la dernière page…

Jack Keguenne


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°124 (2002)