Armel Job, Les lunettes de John Lennon

Fantasia chez les cancres

Armel JOBLes lunettes de John Lennon, Mijade, 2010

job les lunettes de john lennonParu fugi­tive­ment chez Mem­or, Les lunettes de John Lennon, roman d’Armel Job, reprend vie à l’enseigne de Mijade. Heureuse ini­tia­tive parce qu’on retrou­ve dans ce texte peu con­nu toute la vir­tu­osité et l’imagination facétieuse qui ont présidé à la notoriété, main­tenant bien établie, de l’auteur de Hele­na Van­nek ou des Fauss­es inno­cences. Avec une suite de per­son­nages et de sit­u­a­tions qui s’articule autour d’une trou­vaille : celle de la paire de lunettes à dou­ble hublot jaunâtre oubliée par le plus charis­ma­tique des Bea­t­les lors d’un con­cert à Anvers. L’inventeur de ce tré­sor : un mécano de la région lié­geoise qui le con­serve pré­cieuse­ment et le vénère en secret.

Mais c’est sur la mésaven­ture bur­lesque de son fils Julius que débute le réc­it. Pour sauver de l’enfer Jean-François, un de ses condis­ci­ples tombé ivre mort dans la chapelle du col­lège Saint-Boni­face, led­it Julius offre sa vie au Christ. Puis, voy­ant une inqual­i­fi­able trahi­son dans le fait que le pré­sumé damné ait survécu, il fait bas­culer de son socle la stat­ue de plâtre au cœur saig­nant. Van­dal­isme blas­phé­ma­toire qui lui vaut d’être ren­voyé dans ses foy­ers. Curieux foy­ers d’ailleurs : René, ce mécano plutôt glan­deur et vague­ment artiste, une mère ital­i­enne, soi-dis­ant mirac­ulée dans l’enfance et qui tire ses revenus de ses presta­tions de télé­phon­iste rose, une petite sœur attardée, sans oubli­er le chien Help, objet de dis­corde et dont René revendique la garde par voie judi­ci­aire. Ce n’est, bien enten­du, que le début d’une cas­cade d’épisodes hauts en couleur joués par cette bande de can­cres de tout poil et de tous âges. Par­mi lesquels on retrou­ve aus­si Jean-François, le faux mort impro­visé marc­hand de vin (d’ailleurs éthylique), et l’éternelle vic­time, Julius devenu pom­p­iste et amoureux tran­si (d’ailleurs déçu) rêvant de devenir laveur de vit­res à New York. Avec, comme piv­ot de ce manège désen­chan­té, les fameuses lunettes sor­ties de leur boîte à café et dont la valeur vénale sus­cite quelques con­voitis­es. Ce qui fait le charme et la sin­gu­lar­ité d’un texte qui pour­rait pass­er sans plus pour une aimable fan­taisie, c’est le regard que Job pose sur la plu­part des per­son­nages qu’il ani­me avec jubi­la­tion dans son castelet de mar­i­on­net­tiste. Un regard humain et presque frater­nel sur leurs bizarreries, leurs tra­vers, leurs aber­ra­tions les plus bouf­fonnes et même leurs indig­nités. S’il relève sou­vent de l’observation com­bi­en mali­cieuse d’un Arthur Mas­son, il peut aus­si évo­quer l’innocence fon­cière de « héros » à la Dho­tel, avec leurs rêves et leurs façons – qui sont aus­si celles de can­cres au cœur pur – face au trag­ique de la vie et de ses ava­nies. Fût-il, comme ici, enruban­né de bur­lesque.

Ghis­lain Cot­ton


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°164 (2010)