La poésie à Liège : d’Izoard et Jacqmin à nos jours

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Poètes, et Liégeois ?

Poètes lié­geois, poésie à Liège… Un sujet qui sus­cite immé­di­ate­ment ques­tions et mis­es au point. Qu’est-ce qu’être lié­geois ? deman­dera-t-on d’abord. Faut-il être né à Liège ? y résider ? ou y avoir « exer­cé » son activ­ité, y avoir pub­lié ? s’en revendi­quer ? Reste-t-on lié­geois quand on quitte — tôt, ou tard, — la Cité ardente ? Mais aus­si : existe-t-il une spé­ci­ficité de la poésie à Liège ? un région­al­isme poé­tique ? une « âme » des lieux et des peu­ples, qu’exprimerait pré­cisé­ment la poésie du cru ? Et le cas échéant, est-ce d’abord dans une (grande) ville comme Liège que vit ce genre de génie du lieu ? Poserait-on une telle ques­tion et de la même manière pour la cap­i­tale brux­el­loise ou, à l’inverse, pour une petite ville comme Tour­nai, où pour­tant une tra­di­tion poé­tique existe avec une con­stante vis­i­bil­ité, fondée sur les bases his­toriques solides qu’est l’association, groupe et mai­son d’édition Unimuse. Pos­er la ques­tion n’est donc pas la résoudre.

Et pour­tant, en 1994 déjà, André Doms la soule­vait, dans sa pré­face à l’anthologie Poésie en pays de Liège, pub­liée par L’Arbre à Paroles[1]. Soit dit en pas­sant, le sim­ple fait que paraisse un tel vol­ume prou­ve que le sujet de la ter­ri­to­ri­al­ité de la poésie, sinon de son par­tic­u­lar­isme région­al, intéresse les acteurs du champ, poètes, cri­tiques et édi­teurs. À tout le moins ce genre de démarche illus­tre-t-il la ten­ta­tion que peu­vent éprou­ver les poètes, pour exis­ter dans le champ lit­téraire, de pass­er par des regroupe­ments et des sol­i­dar­ités oppor­tuné­ment fondées sur leur orig­ine ou leur implan­ta­tion.

Est-on poète d’un lieu ? Certes, nom­bre de poètes sont attachés à leur région et la chantent (l’Ardenne, la Picardie, la Flan­dre autre­fois…). Mais est-on col­lec­tive­ment les ten­ants d’une poésie enrac­inée ? Doms s’interrogeait : « Recon­nais­sons-nous qu’un poète est lié­geois ? », « Y a‑t-il une ou des écoles lié­geois­es ? », « Y a‑t-il un paysage men­tal, cer­taines géolo­gies de l’âme qui réu­ni­raient nos poètes ? » Il con­clut évidem­ment sa réflex­ion en par­lant de « poésie mul­ti­ple », d’introuvable « dénom­i­na­teur com­mun », de « mou­ve­ments con­tra­dic­toires », mais aus­si de « coïn­ci­dences, trou­bles et trou­blantes, entre regards qui s’efforcent à vivre le même temps ». À défaut d’être poé­tique­ment d’un même lieu, on serait d’une même époque.

Chez le même édi­teur, il y eut en 2000 un Brux­elles poésie, où, à nou­veau, André Doms et Georges Thinès posaient l’éternelle ques­tion : « Que peut bien être un poète brux­el­lois ? Après la négri­tude et le bel­gi­tude, dis­put­era-t-on d’une “brux­el­li­tude” […] ? » Les villes fan­tas­ment la poésie autant que les poètes la ville.

Bref, rien de bien orig­i­nal en bor­dure de Meuse ? Liège, une ville poé­tique comme il y en a tant… Voire. Et à voir de plus près.

On se gardera bien de par­tir en quête d’une telle essence de la poésie lié­geoise, une sorte d’ADN mosan, et de repro­duire au mieux (ou pour le pire) des clichés ou des démarch­es peu objec­tives. On cherchera quels faits peu­vent, non pas illus­tr­er ou démon­tr­er l’identité poé­tique de Liège, mais dénot­er les réal­ités du ter­rain, per­cep­ti­ble par la pure obser­va­tion : qui écrit ? quels poèmes, quelle poésie ? qui édite ? qui ani­me ? C’est une his­toire des indi­vid­u­al­ités qu’il s’agit de dessin­er. Et le gain final pour­rait bien être de trou­ver quelques man­i­fes­ta­tions de ce que l’on avait renon­cé à chercher.

S’agissant d’idées reçues, peut-être faut-il faire un sort à la « prin­ci­pau­tar­ité » du Lié­geois, cette idéolo­gie col­lec­tive qui lui pos­tule tout à la fois un esprit fron­deur, un naturel joyeux, une fran­cophilie affir­mée et une farouche indépen­dance d’esprit. Selon Jean-Marie Klinken­berg, cette idéolo­gie, mythe et réal­ité, innerve la lit­téra­ture des­dits prin­ci­pau­taires, qui « ont ten­dance à adopter une pos­ture d’indépendance, quels que soient les phénomènes d’attraction aux­quels ils sont soumis[2] », et leur offre une troisième façon, « moins déchi­rante », de vivre leur bel­gi­tude, entre la fuite en France à la Michaux et l’écartèlement entre un être wal­lon et une francité de plume[3] ; être lié­geois, une façon d’être wal­lon et français sans être tout à fait ni l’un ni l’autre ; une posi­tion dialec­tique au car­ré.

La ques­tion est de savoir si cette essence sup­posée, héritée de l’ancien régime, per­siste encore aujourd’hui. Pour répon­dre au plan social, on pour­ra se reporter aux Petites mytholo­gies lié­geois­es du même Jean-Marie Klinken­berg et de Lau­rent Demoulin (Tétras Lyre, 2016). Quant au domaine lit­téraire et plus pré­cisé­ment poé­tique, il est vraisem­blable que, depuis le pre­mier siè­cle de la Bel­gique, ou depuis l’avant-guerre, les années 1970 ou la fin de siè­cle dernier, de l’eau ait coulé sous les ponts qui enjam­bent la Meuse. Aux poètes lié­geois de dire s’ils se sen­tent lié­geois plus que wal­lons, belges, fran­coph­o­nes ou européens ; à eux d’affirmer ou de nier cette iden­tité col­lec­tive.

Mais la répu­ta­tion d’indépendance et d’insularité n’est pas la seule qui colle à l’image du « cen­tre sec­ondaire » ou « périphérique » qu’est la métro­pole mosane, pour repren­dre les ter­mes de Denis et Klinken­berg[4]. Somme toute, la pré­ten­tion de la ville à fournir un mod­èle cul­turel, sinon à l’État, du moins à la région qui l’inclut, se reflète dans un cliché en forme de synec­doque : Liège terre de poètes comme le serait la Bel­gique, vivi­er par­ti­c­ulière­ment fécond où la den­sité d’auteurs de poèmes est la plus grande au kilo­mètre-car­ré. Ici aus­si, des expli­ca­tions d’ordre his­torique, soci­ologique et sémi­o­tique viendraient cri­ti­quer puis nuancer une telle vue invétérée. Notre pro­pos ne sera pas de dress­er un pal­marès, ni de légitimer les clichés, mais de cir­culer à tra­vers une his­toire récente et un temps présent rich­es en poésie.

Une dernière ques­tion : quel Liège ? La seule ville et sa périphérie ? ou ce fameux « Pays de Liège » qui peut s’étendre aux lim­ites de la province ? Con­cevons-le comme tel, avec, sur le plan poé­tique, des pôles sec­ondaires, four­nisseurs de poètes, tels qu’Amay, Verviers ou Spa.

Une histoire tranquille

Dès les orig­ines de la Bel­gique, et pour longtemps, Liège a présen­té, dans le domaine des arts et des let­tres, une car­ac­téris­tique qui découle en droite ligne tout autant de son his­toire sociale et indus­trielle que du fameux prin­ci­pau­tarisme que l’on a nom­mé plus haut : une dis­po­si­tion à l’innovation et une ouver­ture à l’avant-gardisme faibles, voire qua­si nulles[5].

Certes, il faut nuancer : il y eut, à l’époque du sym­bol­isme, la revue La Wal­lonie d’Albert Mock­el, qui, de 1886 à 1892, devint un des organes du mou­ve­ment en mêlant dans ses som­maires les jeunes ten­ants belges du mou­ve­ment, mais aus­si les Français et d’autres poètes européens. Si rien n’émerge ensuite, jusqu’à la fin de la pre­mière guerre mon­di­ale, c’est que tel est l’état général de la poésie fran­coph­o­ne de Bel­gique durant cette péri­ode, une fois que le sym­bol­isme fut devenu la norme et la référence ; Liège, à cet égard, ne dif­fère en rien du reste du champ ; on y recon­naît comme maîtres les Ver­haeren, Van Ler­berghe, mais aus­si Giraud ou Séverin. Rien n’y pro­duit l’irruption d’un Pansaers comme à Brux­elles, et bien sages sont les Lié­geois qui, (im)mobilisés sur le front de l’Yser, y com­poseront des vers (Louis Boumal, Lucien Christophe, Robert Vivi­er, Mar­cel Paquot). La poésie belge est restée à dis­tance des ten­ta­tives et des avancées (natur­isme, fan­tai­sisme, una­n­imisme, parox­ysme, futur­isme, cubisme, simul­tanéisme) qui, à Paris, du début du siè­cle jusqu’à la guerre, se sont suc­cédé pour sor­tir de la « crise des valeurs sym­bol­istes[6] ». Apparem­ment, la ques­tion ne se posait pas chez nous !

Dès la fin de la guerre, l’apport le plus durable de ces nou­velles écoles, que l’on peut dénom­mer « mod­ernisme » (dans le sil­lage des Apol­li­naire, Salmon, Jacob, Cen­drars, Reverdy, Cocteau, Romains et autres) est rapi­de­ment et simul­tané­ment assim­ilé par toute une généra­tion de jeunes poètes, nés aux alen­tours du tour­nant du siè­cle, et qui vont représen­ter un pre­mier mou­ve­ment de renou­velle­ment. À Liège, ces poètes sont Mar­cel Thiry, Robert Vivi­er, Georges Linze. Tous ont pour mod­èles les poètes français et belges du xixe siè­cle et du sym­bol­isme ; Ver­haeren reste la référence dom­i­nante. Mais la façon dont, cha­cun selon son mode, ils métabolisent peu ou prou les nou­velles influ­ences français­es ne les mène nulle­ment à adopter une démarche avant-gardiste. Tous ont, à l’instar de Mar­cel Thiry, « un pied dans le xixe siè­cle[7] ». À cet égard, le plus mod­erne et le plus mod­erniste d’entre eux est Georges Linze, l’opiniâtre ani­ma­teur du Groupe d’art mod­erne de Liège et de sa revue Antholo­gie (1921–1940)[8]. Sa poésie, sans relever du futur­isme qu’on lui prête par­fois, intè­gre tous les élé­ments du monde mod­erne (la machine, la vitesse, les com­mu­ni­ca­tions) en une vision prophé­tique et paci­fiste du monde.

Sig­ni­fica­tive­ment, le dadaïsme puis le sur­réal­isme, qu’il soit d’obédience française ou brux­el­loise, n’ont presque aucune prise sur le Lié­geois des années 1920 et 1930[9]. Seuls le mod­erniste Hubert Dubois (1903–1965) et son ami le pein­tre Auguste Mam­bour ont très momen­tané­ment adhéré au groupe brux­el­lois réu­ni dans l’éphémère revue Marie (Mesens, Goe­mans ; 1926–1927) ; dès les années 1930, Dubois revien­dra, comme nom­bre de ses con­tem­po­rains, à un néo­clas­si­cisme de bon aloi.

Et ensuite… ? Ensuite, après les années 1920 et jusqu’à l’autre après-guerre, le Liège poé­tique restera glob­ale­ment (et durable­ment) affil­ié à cette ten­dance néo-clas­sique, avec les acteurs déjà cités : le mod­erniste élé­giaque Thiry, le médi­tatif Vivi­er et même le paci­fiste Linze, mais aus­si les plus clas­siques de forme et d’esprit que furent Paul Dresse, Élise Cham­pagne, le serésien Noël Ruet ou encore Alex­is Curvers, qui ani­me la revue La flûte enchan­tée de 1953 à 1962.

Modernité

Mais ensuite ? Quand donc s’est man­i­festée à Liège une réelle, sub­stantielle et durable ouver­ture à la moder­nité, laque­lle n’avait pas cessé de se dévelop­per en France, et même dans le reste de la Bel­gique fran­coph­o­ne, dans l’orthodoxie ou le sil­lage du sur­réal­isme, ou en marge de celui-ci, voire en réac­tion con­tre lui ?

izoard portraitFixons-nous un moment pré­cis, comme piv­ot autour duquel nous pour­rons exam­in­er la ques­tion ; et, sans sac­ri­fi­er au topos de l’homme prov­i­den­tiel, élisons celui qui sera appelé à incar­n­er cette moder­nité lié­geoise enfin gag­née. Une date, donc : 1962, paru­tion de Ce man­teau de pau­vreté, pre­mier recueil de Jacques Izoard.

À cette date, Izoard a 26 ans. Liège ne pro­duit guère de jeunes poètes sus­cep­ti­bles de boule­vers­er le paysage poé­tique. Ain­si, une cer­taine aura a couron­né la jeune Nicole Hous­sa, étoile filante des let­tres lié­geois­es décédée en 1959 à l’âge de 29 ans, et dont le recueil posthume Comme un col­lier brisé (1960) témoignait bien d’une sage per­pé­tu­a­tion de la poésie tra­di­tion­nelle.

Au tour­nant des années 60, Izoard col­la­bore à Let­tres 55 et L’essai, deux revues qui, sans être aucune­ment d’avant-garde, veu­lent s’intéresser à la lit­téra­ture con­tem­po­raine, belge et française, dans un spec­tre qui va de la NRF au nou­veau roman. S’ouvrir et « être de son temps » sans rien rejeter, c’était déjà le cre­do de la généra­tion des poètes nés vers 1900 et act­ifs dans les années 1920.

Dans ses choix poé­tiques, le recueil d’Izoard paraît refléter le dilemme d’une généra­tion placée à la croisée des chemins : pro­longer la poésie dans la forme qui, au cours du XXe siè­cle, est dev­enue la norme (une moder­nité déjà insti­tu­tion­nal­isée) — tout en la mâti­nant d’humour —, ou adopter enfin une démarche de renou­velle­ment, voire de révo­lu­tion du lan­gage poé­tique.

À la suite de ce pre­mier opus, Izoard va accélér­er sa pro­pre con­quête d’une écri­t­ure et créer, durant les années 1960, une œuvre tou­jours plus inven­tive et dense, dont la rad­i­cal­ité crois­sante cul­min­era vers 1970[10], et qui intè­gre et trans­mute divers­es influ­ences français­es et étrangères, anci­ennes (Saint-John Perse, le sur­réal­isme) ou con­tem­po­raines, en adop­tant à l’égard du lan­gage, de sa trans­parence ou de son opac­ité, de sa référen­tial­ité aus­si, une posi­tion qui tranche net­te­ment sur l’acquis com­mun, qu’il soit clas­sique ou même sur­réal­iste, par la pri­mauté accordée à la matéri­al­ité des choses et des mots, et à la prég­nance des sen­sa­tions.

Un deux­ième fac­teur va pro­cur­er à Jacques Izoard la posi­tion de fig­ure cen­trale et de rassem­bleur qu’il va occu­per, dès cette pre­mière décen­nie et surtout à par­tir du début des années 1970 : c’est en effet pour lui que paraît avoir été forgée l’expression « infati­ga­ble ani­ma­teur de la vie lit­téraire ». Il mul­ti­plie les lieux de ren­con­tres, de lec­tures et d’événements poé­tiques, lit­téraires et cul­turels, instau­rant par là-même une cul­ture de la pro­mo­tion et de l’échange qui déter­min­era, dans une ville comme Liège, la vital­ité de tels lieux, jusqu’en ce début de XXIe siè­cle encore.

Au cours des années 1970, Izoard fédère naturelle­ment autour de lui une grande part des indi­vid­u­al­ités et des entre­pris­es, revues et petites maisons d’édition, qui, comme lui ou dans son sil­lage, enta­ment le chemin de cette moder­nité enfin con­quise ; elles vont for­mer ce qu’on a pu appel­er la « Galax­ie Izoard[11] », et qui à l’époque, se nom­ma un temps le « Groupe de Liège », act­if et vis­i­ble de 1975 et 1983 env­i­ron[12]. Un réseau dense mais fluc­tu­ant se déploie, con­nec­té à la fran­coph­o­nie[13], et dont le cen­tre névral­gique mais non hégé­monique est l’Atelier de l’Agneau, ce lab­o­ra­toire expéri­men­tal fondé par Robert Var­lez avec Jacques Izoard en 1972. À tra­vers livres et revues (Men­su­el 25), il témoign­era d’une ouver­ture peu com­mune aux écri­t­ures con­tem­po­raines alter­na­tives ou d’avant-garde, hors-gen­res, aux auteurs belges et français d’une cer­taine altérité, et dévelop­pera un tra­vail orig­i­nal et sub­ver­sif de l’image et du graphisme.

Dans la région de Liège, la moder­nité n’est toute­fois pas un mono­pole, fût-il col­lec­tif. D’autres pôles exis­tent depuis les années 1950 et 1960[14] : André Blavier et sa revue Temps mêlés, dédiée à l’étude du sur­réal­isme, à ses alen­tours et à sa postérité, à l’avant-garde sub­ver­sive et à la « Bel­gique sauvage », puis à l’œuvre de Ray­mond Que­neau ; à Amay, autour des Amis de Georges Linze, naît la revue Vérités en 1966, qui devient Écri­t­ures mul­ti­ples en 1981, puis L’Arbre à Paroles en 1983. On con­naît la longévité et l’ardente activ­ité édi­to­ri­ale de la mai­son d’édition homonyme, longtemps con­duite par Fran­cis Tes­sa et Fran­cis Chenot, et qui fleu­rit encore aujourd’hui. L’écriture des mem­bres de l’équipe riche en poètes (Tes­sa, Chenot, André Doms, Béa­trice Lib­ert, puis Agnès Hen­rard, Rio di Maria et d’autres), for­cé­ment mul­ti­ple, trou­ve néan­moins une cer­taine unité dans une forme de moder­nité qui, sans fra­cas ni table rase, mais avec une con­science cri­tique des pos­si­bles de la poésie, asso­cie l’héritage passé, les voies fon­da­men­tales du lyrisme, et l’exploration et le renou­velle­ment de la langue poé­tique.

Enfin il a existé à l’université de Liège un cer­cle inter­fac­ul­taire de lit­téra­ture qui, de 1956 à 1987, a pub­lié la revue Écri­t­ures, vivi­er de plumes par­mi lesquels on comp­ta Chris­t­ian Hubin.

D’une part donc, Izoard et son groupe ; de l’autre, d’autres cen­tres avec lesquels son réseau entretint des rela­tions non polémiques voire ami­cales. On voit donc que, par le truche­ment d’une généra­tion (en gros, ceux qui sont nés dans les années 1930), la moder­nité s’enracine et fleu­rit enfin à Liège. Comme l’écrit Jean-Pierre Bertrand, « […] les années 1970 ont été comme le pré­cip­ité de cette avant-garde refoulée par l’histoire, un moment d’accomplissement en quelque sorte[15] ».

Plusieurs revues, sou­vent éphémères, ont illus­tré cette moder­nité. Citons Rhé­torique (André Bosmans, 1961–1966), Car­bone (Chris­t­ian Hubin, 1960–1966), les Cahiers de Roture (Michel Carpeau, 1973–1974), Odradek (Jacques Izoard, 1973–1979), Don­ner à voir (Jean-Pierre Dobbels, 1973–1975), Quet­zal­coatl (1973–1978).

Quant aux per­son­nal­ités, nom­mons Fran­cis Éde­line et son atten­tion pour la poésie con­crète, mais aus­si Rose-Marie François, Chris­t­ian Hubin, Gas­pard Hons, André Romus, Jean-Pierre Otte, les spadois Hen­ri Falaise et Marc Baron­heid ; les mem­bres du Groupe de Liège Roland Counard, François Wat­let, Jean-Marie Gros­jean, Jean-Claude Legros, Joseph Orban, Alexan­dre et Serge Czapla et, bien sûr, Eugène Sav­itzkaya.

Celui-ci a représen­té, dès ses débuts en 1972, avec de grands textes mar­quants tels que L’Empire ou Mon­golie plaine sale (1976, rééd. « Espace Nord »), une espèce de point extrême de cette moder­nité lié­geoise sur son ver­sant le plus expéri­men­tal et avant-gardiste. Le tra­vail sur la langue, les mots du corps et du réel, la lit­téral­ité vis­cérale, le max­i­mal­isme de l’accumulation et le min­i­mal­isme de la syn­taxe, ont con­sti­tué, avec les com­posantes plus lyriques mais tout aus­si physiques de la poésie d’Izoard, un mod­èle référen­tiel pour ceux qui, dans ce cer­cle, ont pu s’en inspir­er pour pro­gres­sive­ment s’en émanciper. Songeons à cet égard au regret­té Joseph Orban (1957–2014 ; Le Sexe tachy­carde, 1979 ; Entre le blue et le jeans, 1984), qui à l’instar de Sav­itzkaya, a pra­tiqué dès le milieu des années 70 une prose dense, organique et rad­i­cale, dans laque­lle on ver­ra une des mar­ques de fab­rique de l’esthétique « Ate­lier de l’Agneau ».

jacqmin portrait

François Jacqmin

L’autre per­son­nal­ité majeure sous laque­lle est placé ce panora­ma de la poésie récente à Liège est évidem­ment François Jacqmin. Infin­i­ment plus dis­cret qu’Izoard, il fut dès ses débuts davan­tage lié à Brux­elles qu’à Liège, puisqu’avec Joseph Noiret et Mar­cel Havrenne, il fut un des mem­bres fon­da­teurs du groupe Phan­tomas, par ailleurs ani­mé par cet autre Lié­geois qu’était Théodore Koenig. Dis­crète, la posi­tion de Jacqmin le fut sur tous les plans : pub­li­ca­tions spo­radiques, recueils mar­quants mais dis­séminés (Les saisons en 1979) ; sans impli­ca­tion active dans la vie et l’animation lit­téraire, il a néan­moins nour­ri des liens avec des revues d’avant-garde, lié­geois­es ou autres, tels Men­su­el 25 ou AA Revue de Richard Tialans. Sa poésie est aux antipodes de la moder­nité cor­us­cante qui a foi­son­né autour ou à dis­tance d’Izoard dès les années 1960[16]. Adres­sant à la réal­ité un dis­cours clair et logique, entre pen­sée cri­tique et cri­tique de la pen­sée, la poésie de Jacqmin, dès ses débuts (de La rose de décem­bre, 1959 au Livre de la neige, 1990), se main­tient à forte dis­tance du lyrisme et des pré­ten­dus pou­voirs du lan­gage et, se nour­ris­sant d’une obser­va­tion intense de la nature, peut approcher la réflex­ion philosophique sans lui aban­don­ner un impos­si­ble pou­voir sur l’expression poé­tique. Son empreinte sur la con­science de mul­ti­ples poètes a sans doute moins mar­qué de Lié­geois que ne le firent celles d’Izoard ou de Sav­itzkaya ; affaire de sen­si­bil­ité ? Ceux qui mon­treront d’évidents signes d’affinité avec Jacqmin se trou­veront plutôt du côté des poètes du Cormi­er ou du Tail­lis Pré, Lié­geois (comme Gas­pard Hons) ou non (Fer­nand Ver­he­sen, Philippe Jones, Yves Namur, Michel Lam­biotte et d’autres). Notons que cette recon­nais­sance de et à Jacqmin n’adoptera guère sa rad­i­cal­ité cri­tique : pour ses admi­ra­teurs, la philoso­phie reste une source d’abreuvement du poème, et le lan­gage un objet d’interrogation dialec­tique.

Sig­ni­fica­tive et orig­i­nale est l’évolution de la poésie de Gas­pard Hons (°1937), qui passe pro­gres­sive­ment d’un sen­su­al­isme matéri­al­iste et lin­guis­tique proche d’Izoard à une écri­t­ure plus philosophique, avec pour piv­ot le recueil Per­son­ne ne précède, écrit en 1985–1986, et de Chris­t­ian Hubin (°1941), dont l’opiniâtre quête du sens s’est dégagée d’une rhé­torique de l’image pour con­fin­er à l’ascèse du cri et de l’effacement du poème.

En dehors d’Hons et d’Hubin, il n’y a, et il n’y aura guère de poètes lié­geois con­vo­quant la médi­ta­tion philosophique, la con­tem­pla­tion ou l’interrogation sur l’être pour penser l’être au monde, fût-ce à par­tir de l’expérience la plus immé­di­ate. La con­cré­tude de la réal­ité et de la vie se des­sine, glob­ale­ment (et sous réserve de naturelles excep­tions), comme la com­posante peut-être la plus prég­nante des poé­tiques lié­geois­es.

Au sor­tir des deux ou trois décen­nies qui ont vu cette moder­nité se dévelop­per à Liège, une fois atteintes les années 1980, on peut affirmer qu’un mod­èle com­plexe s’impose comme référence aux généra­tions lié­geois­es à venir, un mod­èle con­sti­tué des trois fig­ures d’Izoard, de Jacqmin et de Sav­itzkaya. Oserait-on dire, sans jeu de mots ni référence trop for­cée au passé plus ancien que nous avons retracé, que ces trois poètes sont « comme » les nou­veaux « clas­siques » du champ poé­tique lié­geois, les références que leurs suc­cesseurs ne pour­ront ignor­er ?

Postmodernité

La généra­tion qui mar­que ensuite une nou­velle étape déter­mi­nante dans l’histoire poé­tique de Liège est celle des poètes qui sont nés aux alen­tours de 1960. Suc­cé­dant à ces trois fig­ures, ils décou­vrent la poésie dans leur œuvre, mais aus­si ailleurs : ils lisent Rim­baud ou les sur­réal­istes, mais aus­si les clas­siques, les étrangers, le XXe siè­cle, les con­tem­po­rains. Ni éclec­tiques ni œcuméniques, ils nais­sent à l’écriture à une époque qui vient après. Ils ont der­rière eux toute une his­toire.

Savent-ils qu’ils appar­ti­en­nent déjà à la post­moder­nité ? Dans le domaine poé­tique, celle-ci voit l’émergence, en France, d’une généra­tion plus âgée d’une décen­nie au moins, celle des « nou­veaux lyriques », cette ten­dance qui, prô­nant le retour au sujet, au compte tenu du lecteur et aux fonc­tions tra­di­tion­nelles du poème, s’oppose au tex­tu­al­isme et au for­mal­isme sou­vent ter­ror­iste des années 1970 et 1980. Comme il est cou­tu­mi­er en Bel­gique, le phénomène n’y sus­cite pas de polémique comme ce fut le cas dans l’Hexagone ; la Bel­gique n’est pas une terre de guer­res poé­tiques, et Liège encore moins.

Nos représen­tants lié­geois de cette post­moder­nité comptent dans ce que Lil­iane Wouters a bap­tisé la Généra­tion 58 (du nom de l’exposition uni­verselle qui a précédé leur nais­sance). À plus d’un titre, Karel Logist (°1962) et Serge Delaive (°1965), qui com­men­cent à pub­li­er au tour­nant des années 1990, con­stituent une relève : remar­qués et soutenus par Izoard (mais aus­si par Lil­iane Wouters dans sa col­lec­tion « Feux »), ils fondent en 1998 Le Fram, revue de lit­téra­ture (et non de poésie seule) qui se sig­nalera durant plusieurs années comme un nou­veau pôle lié­geois, par son activ­ité d’édition et d’animation lit­téraire. Elle accueillera dans ses col­lec­tions deux autres poètes de la même généra­tion, Rossano Rosi (°1962, Lié­geois instal­lé à Brux­elles) et Lau­rent Demoulin (°1966), qui y pub­lient tous deux leur pre­mier recueil en 2001 (Approx­i­ma­tive­ment et Fil­i­a­tion), mais aus­si Rose-Marie François, Roland Counard (°1951), Michel Delville (°1969 ; Le Troisième corps, 2004), Frédéric Sae­nen, Nico­las Ancion et Eugène Sav­itzkaya.

La poésie de Logist et de Delaive donne la pri­mauté à l’expression de soi, du quo­ti­di­en, du regard sur la vie et sur le monde con­tem­po­rain, sur le théâtre intime des affects. Mais cette pra­tique du lyrisme restau­ré, qui paraît faire retour aux ver­tus tra­di­tion­nelles de la poésie, se nuance chez cha­cun d’une dis­tance ménagée dans plus d’une direc­tion : à l’égard des mod­èles passés, bien sûr, tel leur men­tor Izoard, mais aus­si du « pre­mier degré » du lyrisme ou de ses ambi­tions. Logist con­serve jusque dans ses poèmes les plus graves un sourire sans naïveté, un jeu avec le dis­cours de son sujet semi-caché der­rière la deux­ième ou la troisième per­son­ne ; fic­tion et réal­ité se mêlent, nous rap­pelant que la poésie n’a que faire d’un devoir pri­maire de réal­isme (Le Séis­mo­graphe, 1989 ; Ciseaux car­rés, 1995 ; J’arrive à la mer, 2003). Delaive tord le cou à tout épanche­ment et taille d’un vers affûté dans la matière de la vie, entre assim­i­la­tion des mythes et ges­tion du cri (La Trilo­gie Lunus, 1995–2001 ; Les jours, 2006).

Rosi quant à lui recy­cle les formes fix­es du passé dans le reportage d’un quo­ti­di­en dont l’apparente super­fi­cial­ité con­fronte la ques­tion du lan­gage poé­tique et de la triv­i­al­ité du réel (Pock­et plan, 2008). De la même manière, Demoulin met tout entière l’écriture du poème au ser­vice d’une explo­ration des liens affec­tifs et famil­i­aux, inter­ro­geant les lim­ites du pos­si­ble poé­tique dans l’expression du deuil (Trop tard, 2007 ; Même mort, 2011).

Sur le plan rhé­torique, ces poètes priv­ilégient la métonymie sur la métaphore, qui sus­ci­tait déjà l’ardente défi­ance de Jacqmin. Ils ne cul­tivent ni l’hermétisme, ni l’alliance féerique des mots. Loin de toute régres­sion, leur immé­di­ate lis­i­bil­ité est une prise de posi­tion théorique et, oserait-on dire, un pos­tu­lat vital.

Tou­jours dans une viv­i­fi­ante diver­sité, la généra­tion de leurs cadets paraît pour­suiv­re cette troisième voie de la poésie à Liège. Ain­si, sig­ni­fica­tive­ment, les poèmes de Pas­cal Lecler­cq (°1975, fon­da­teur de la revue Ces gens-là, 1998–2001 et actuel respon­s­able de la revue Bous­tro) évolu­ent de ses pre­miers poèmes payant « un trib­ut à l’héritage sur­réal­iste » vers une poésie tout à la fois grossie de sen­su­al­ité et asséchée par l’ironie et la cru­auté d’un je nar­quois ; la métaphore revient, mais comme minée de l’intérieur (Rue Trot­techien, 2000 ; Ani­maux noirs, 2010). Une ironie habite aus­si les poèmes de Frédéric Sae­nen (°1973) : les dis­cours soci­aux, les pos­tures auto­bi­ographiques ou les gestes stéréo­typés sont passés au crible de sa plume cri­tique (Seul ten­ant, 1998 ; Qui je fuis, 2003). Humour tou­jours dans l’art du réc­it dro­la­tique pra­tiqué par Nico­las Ancion (°1971), un humour qui doit moins qu’on le croit au sur­réal­isme à la belge, mais cer­taine­ment à la cul­ture du décalage qui tra­verse les formes les plus ten­dres de la Bel­gique sauvage (Le Dor­toir, 2004).

Amenés par leur nais­sance même à réin­ven­ter la poésie sous le sur­plomb des trois aînés que nous avons nom­més plus haut, ces poètes aujourd’hui quin­quagé­naires et quadragé­naires n’ont pu ni voulu choisir le rejet, la table rase, la révo­lu­tion, l’expérimentation libre. Ils ont repris la poésie à nou­veaux frais, mais sans utopie : s’ils innovent, c’est de l’intérieur, dans une marge de manœu­vre dont l’étroitesse laisse libre une réelle pro­fondeur. Fon­da­men­tale­ment, on peut dire qu’ils ne sont pas dupes : ni de leur posi­tion dans l’histoire, ni de leurs pou­voirs sur celle-ci, ni du monde où ils vivent, ni des ver­tus de la poésie. Une bro­chette de poètes con­scients.

Génération prose

Jusqu’au bout, l’histoire de la poésie à Liège se décline selon la suc­ces­sion des généra­tions et des change­ments qu’elles appor­tent. Celle que nous venons de décrire a vu émerg­er une nou­velle relève, dev­enue sa con­tem­po­raine, et qui se sig­nale à nou­veau par une réori­en­ta­tion pro­fonde.

savitzkaya

Eugène Sav­itzkaya

Avec leur aîné Ben Arès (°1970), qui, lui aus­si, fut encour­agé par Izoard, plusieurs poètes nés aux alen­tours de 1980 ont pra­tiqué dès les années 2000 une poésie essen­tielle­ment écrite en prose[17]. Sur cette base pure­ment formelle, on observe évidem­ment des écri­t­ures divers­es voire opposées. De David Bess­chops (°1976) ou Antoine Wauters (°1981) — ani­ma­teurs, avec Ben Arès, des revues Matières à poésie puis Langue vive — à Kath­leen Lor (°1983), d’Alexis Alvarez Bar­bosa (°1980) à Raphael Mic­coli (°1983), les thé­ma­tiques, notam­ment, sont var­iées — corps et sexe, rap­port à l’autre, cou­ple —, mais aus­si les régimes poé­tiques et rhé­toriques. Posée chez l’un, emportée chez l’autre, cette ten­dance formelle col­lec­tive est néan­moins sig­ni­fica­tive, sinon d’une crise, du moins de la fin d’une époque. Somme toute, la poésie lié­geoise s’est longtemps écrite dans la con­fi­ance faite au vers par le poète, et la prose n’eut pour adeptes qu’Izoard, Sav­itzkaya et l’école de l’Atelier de l’Agneau, puis cer­tains cadets comme Logist ou Lecler­cq. Et c’est pré­cisé­ment à la prose du Sav­itzkaya des années 1970 que l’on peut rap­porter celle de plus d’un mem­bre de cette généra­tion-ci.

Chez les uns, elle est char­nelle, crue, phys­i­ologique même, et à la lim­ite de l’hermétisme ; la référence est imma­nente mais insai­siss­able ; la prose fait couler et se heurter les mots, les images, les syn­tagmes. Elle redéfinit une nou­velle rela­tion au lecteur, qui est tan­tôt abor­dé frontale­ment, immergé dans le texte au risque de s’y noy­er, tan­tôt main­tenu à dis­tance par sa den­sité même. Le poème se fait max­i­mal­iste ; il frôle l’asphyxie par l’abondance, non par la raré­fac­tion. Il peut ten­dre vers le réc­it poé­tique et aboutir au pas­sage au roman (Ben Arès, Ne pas digér­er, 2008 ; Antoine Wauters, Nos mères, 2014). Ici la pos­ture lyrique est soit refusée, dis­simulée der­rière le réc­it ou l’emballement du dis­cours, soit sur­jouée, jac­u­la­toire, sat­urée. Tan­tôt la net­teté du regard clin­ique sur soi ou sur les autres, tan­tôt la puis­sance de la pul­sion ver­bale et sex­uelle.

Chez d’autres, un trait con­tem­po­rain (comme chez Logist ou chez le dernier Izoard) se trou­ve dans le tu du sujet se par­lant à lui-même, qui rem­place le je du lyrisme plus clas­sique. Les images sont cru­elles ou absur­des, dis­con­tin­ues ou obses­sion­nelles. Le texte court ou ressasse, le lan­gage est con­cret, par­fois cru, tou­jours sans con­ces­sion. Chez tous, il y a peu de place pour l’épanchement dans cette prose qui se répand tan­tôt du côté du phan­tasme, tan­tôt de l’humour noir[18].

Cette option formelle de la prose dense laisse ain­si se dessin­er un prisme large mais con­tinu d’où se dégage une nou­velle esthé­tique, qui certes paraît emprunter aux devanciers la dic­tion tor­rentueuse de Sav­itzkaya, ou la sen­su­al­ité et le goût ver­bal d’Izoard, ou le cynisme indul­gent de Sae­nen, ou l’humour de Logist et d’Ancion, ou la sub­ver­sion de Lecler­cq, ou le pes­simisme de Delaive. Mais der­rière la diver­sité se révè­lent de fortes orig­i­nal­ités, des plumes trem­pées, des visions froides.

Place à l’oral

À par­tir de l’époque Izoard, la forme orale de la poésie et de sa dif­fu­sion fut con­stam­ment présente à Liège. Lec­tures et présen­ta­tions furent organ­isées dans maints lieux liés à Jacques Izoard (Le Cirque divers, La Griffe, le Car­lo Levi, L’Aquilone, La Mai­son des mots), mêlant les poètes con­fir­més et les débu­tants, les vis­i­teurs étrangers de pres­tige et les ama­teurs — et il faut évo­quer la scène ouverte des fameuses « Nuits de la poésie » — ou ailleurs, comme à la Casa Nicaragua, dans les libraires Pax ou Bar­ri­cades, au Fram, à l’An Vert, à Lev­ée de paroles…

Mais l’oralité relève aus­si de la per­for­mance. Liège a con­nu un maître en la per­son­ne de Jacques Bern­i­molin (1923–1995), que sa des­tinée place en pos­ture de poète mau­dit (son œuvre est qua­si totale­ment inédite[19]), et dont la pra­tique libre mêlait jazz et lec­ture publique, pein­ture et musique.

Plus récem­ment, une scène slam s’est dévelop­pée à la Zone, mai­son des jeunes et cen­tre des cul­tures alter­na­tives, sous l’impulsion de Dominique Mas­saut[20]. Tou­jours active aujourd’hui, cette scène respecte les principes les plus ortho­dox­es du slam et donne ou a don­né à voir et à enten­dre des per­son­nal­ités telles que L’Ami ter­rien, Volau­vent ou Luc Baba. Dans ce sil­lage, lec­tures et per­for­mances sont aujourd’hui une des car­ac­téris­tiques les plus vis­i­bles de la jeune scène lié­geoise : on men­tion­nera les mis­es en scène et le chant de Luc Baba, les tal­ents musi­caux d’Alexis Alvarez Bar­bosa, les pro­jets pro­fes­sion­nels de Philippe Cloes.

Du côté de la plus jeune généra­tion lié­geoise, le Groupe Chro­ma­tique, com­posé de six jeunes poètes (L.I. Dru­art, Thibaut Creppe, Julie Frai­ture, Niall Yates, Heloïse Husquinet et Deras­san), a tra­ver­sé la pre­mière moitié des années 2010 en pub­liant une revue, en investis­sant les cafés pour des lec­tures avec musique, et, aujourd’hui dis­sout, il a néan­moins obtenu, col­lec­tive­ment, le prix Georges Lock­em de l’Académie royale de Langue et lit­téra­ture française de Bel­gique !

Poésie à la liégeoise

Les trois ou qua­tre généra­tions que nous avons vues se suc­céder sont encore bien présentes à Liège. Des voix de tous âges nour­ris­sent la sen­si­bil­ité poé­tique lié­geoise, tels Pierre Gilman (°1949) avec Dans la serre poé­tique (2006), Karel Logist avec Des­per­a­dos (2013), Rose-Marie François (°1939) avec Trèfle incar­nat (2014), Serge Delaive avec Meuse fleuve nord (2014), Luc Baba avec La colère est une sai­son (2015), Béa­trice Lib­ert avec L’aura du blanc (2016), Alain Dan­tinne (°1951) avec Pré­cis d’incertitude (2016), ou encore la nou­velle voix d’Emmanuelle Imhauser (°1959) avec Intem­péries (2015). Et Liège compte tou­jours, envers et con­tre tout, une mai­son d’édition poé­tique, le Tétras Lyre, fondée en 1998 par le poète Marc Imberechts, Jean-Marc Simard et le graveur Dacos.

Cer­taines per­son­nal­ités dis­parues lais­sent une œuvre mar­quante ou attachante, tels André Romus (1928–2015 ; Toi ter­ri­ble­ment, 2004 ; Une sorte d’enfance, 2012), atten­tif à l’intensité du temps intérieur et à l’intime, ou la voix trop tôt éteinte du jeune Thibaut Bina­rd (1980–2005 ; Diag­o­nal doce, 2008).

Par sa présence sur plus de quar­ante ans, la fig­ure d’Izoard fut cen­trale : on ne compte plus les généra­tions de « jeunes » ayant béné­fi­cié de son sou­tien. Sa poésie (plus que celle de Sav­itzkaya ou de Jacqmin) a lais­sé ouverts tous les pos­si­bles, de l’hermétisme et de l’expérimental jusqu’au lis­i­ble, à l’explicite, au lyrique, à l’affectif. Mod­èle paci­fique et non hégé­monique, il a « fil­tré » maintes ten­dances de la moder­nité, à com­mencer par le sur­réal­isme.

Absent en tant que tel, le sur­réal­isme paraît avoir déter­miné par là même plusieurs ori­en­ta­tions de cette poésie. Au rythme d’une généra­tion sur deux, il n’interpelle qu’à dis­tance, après coup, métabolisé, au mieux fon­du dans une nou­velle moder­nité. Mais il est là, vis­i­ble ou latent, en sourd dia­logue : le sur­réal­isme serait une sorte de tache noire de la poésie lié­geoise, qui la col­ore régulière­ment, comme un fan­tôme.

Allons, risquons-nous aux con­clu­sions en forme de général­ités : le poète lié­geois est peu cérébral, peu médi­tatif, et davan­tage sen­suel, par­fois con­tem­platif ; son poème dit le quo­ti­di­en, l’intime, mais aus­si le social : il observe les autres. Il jouit des mots sans se pay­er de mots ; il innove sans détru­ire, en pleine con­science de ce qui le précède, comme un héritage à assumer et par­fois à dépass­er. Les ques­tions formelles sont pour lui résolues, ou restent sub­tiles : s’il expéri­mente, c’est dans la prose plus que dans le vers. Il est lucide sur lui-même et sur la poésie, et n’exclut pas le lecteur comme parte­naire de l’échange poé­tique. En tout cela, le Liège poé­tique dif­fère-t-il des autres lieux ? À ce lecteur d’en juger sur pièce, c’est-à-dire sur poème.

Gérald Pur­nelle


[1] Poésie en Pays de Liège (antholo­gie), L’Arbre à Paroles, 1994. Suiv­ra une autre antholo­gie, Nou­velle poésie en Pays de Liège, L’Arbre à Paroles, 1998.
[2] Benoît DENIS et Jean-Marie KLINKENBERG, « Lit­téra­ture : entre insu­lar­ité et activisme », dans Le Tour­nant des années 1970. Liège en effer­ves­cence, sous la dir. de Nan­cy DELHALLE et Jacques DUBOIS, Les impres­sions nou­velles, 2010, p. 239.
[3] Jean-Marie KLINKENBERG, « Liège », dans Les Avant-gardes lit­téraires en Bel­gique, sous la dir. de Jean WEISGERBER, Labor, coll. « Archives du Futur », 1991, p. 153–167.
[4] Denis et Klinken­berg, op cit.
[5] Cf. Jean-Marie KLINKENBERG, « Liège », op. cit.
[6] Michel DÉCAUDIN, La Crise des valeurs sym­bol­istes, 1960.
[7] Cf. Gérald PURNELLE, « “Doc­teur, j’ai un pied dans le xixe siè­cle”. 1924 – Mar­cel Thiry pub­lie Toi qui pâlis au nom de Van­cou­ver », dans His­toire de la lit­téra­ture belge. 1830–2000, sous la dir. de Jean-Pierre BERTRAND, Michel BIRON, Benoît DENIS et Rainier GRUTMAN, Fayard, 2003, p. 315–323.
[8] En févri­er 1940 y paraît un des tout pre­miers poèmes pub­liés de Chris­t­ian Dotremont, « Pro­gramme ».
[9] À l’exception notable mais plus tar­dive de Jacques Wergi­fos­se (1928–2006).
[10] Des lier­res, des neiges, des chats, 1958 ; Le papi­er, l’aveugle, 1970 ; Voix, vête­ments, saccages et Des laitiers, des scélérats, 1971 ; La Patrie empail­lée, 1973.
[11] Denis et Klinken­berg, op cit., p. 241.
[12] Cf. Gérald PURNELLE, « Le Groupe de Liège autour de Jacques Izoard », dans La Dynamique des groupes lit­téraires, sous la dir. de Denis SAINT-AMAND, Press­es uni­ver­si­taires de Liège, coll. « Sit­u­a­tions », n° 8, 2016, p. 167–178.
[13] En témoigne le vol­ume Antholo­gie 80 (1981).
[14] Gérald PURNELLE, « La poésie à Liège dans les années 80 : une tran­si­tion “dialec­tique” », dans Art&Fact, « Les années 1980 à Liège. Art et cul­ture », n° 31/2012, p. 82–89.
[15] Jean-Pierre BERTRAND, « Génie du lieu, génie du temps », dans Le Tour­nant des années 1970, op. cit., p. 7. Voir égale­ment Marc RENWART, Libres échanges. Une his­toire des avant-gardes au pays de Liège de 1939 à 1980, Yel­low Now, 2000.
[16] Cf. Gérald PURNELLE, L’Écriture et la Foudre. Jacques Izoard et François Jacqmin deux poètes entre les choses et les mots, Midis de la Poésie / L’Arbre à Paroles, 2016.
[17] Ils fig­urent tous dans l’anthologie d’Yves Namur, La Nou­velle Poésie française de Bel­gique, Le Tail­lis Pré, 2009.
[18] Quelques titres : Ben ARÈS, Rien à per­dre, 2007 ; David BESSCHOPS, Russie pas­sagère, 2009 ; Alex­is ALVAREZ BARBOSA, Exer­ci­ces de chute, 2014 ; Antoine WAUTERS, Debout sur la langue, 2008 ; Césarine de nuit, 2012 ; Raphaël MICCOLI, Corps à cœur, 2009 ; Kath­leen LOR, Expi­ra­tions, 2007.
[19] Hormis, à titre posthume : un Mini Cry à l’Atelier de l’Agneau et deux numéros de la revue Matières à poésie (mai-juin 2007).
[20] Cf.  Zone Slam, Vol. 1, sous la direc­tion de Dominique MASSAUT, L’Arbre à paroles, coll. « Antholo­gies », 2011.


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 194 (2017)