Jacques-Gérard Linze, Le moment d’inertie

Frères humains…

Jacques-Gérard LINZE, Le moment d’in­er­tie, Bernard Gilson, 1993

linze le moment d inertieFrançois Pas­cal : la pluie qui tombe sur la ville sem­ble étouf­fer encore son ombre et ternir davan­tage ses traits. Il a passé sa vie à n’être que médiocre, à s’ef­fac­er soi-même, à rogn­er son désir, à couper court en lui à toute insur­rec­tion de l’orgueil, à mourir en somme, sans rien dé­ranger, ni per­son­ne. Vient un moment aven­tureux — Le moment d’in­er­tieselon le titre du roman —, où, dans un ter­rain vague, en présence d’une fil­lette, l’homme sort enfin de l’or­di­naire en esquis­sant les gestes de ce que les gens de loi (mais la loi est partout) ont nom­mé un délit. Qu’est-ce qui nous a attachés à lui ? En re­fermant le dernier livre de Jacques-Gérard Linze, le lecteur pour­rait repren­dre à son compte la ques­tion par laque­lle com­mence le réc­it. D’au­tant plus qu’il aura partagé la manière dont le nar­ra­teur s’est lui-même lié d’ami­tié avec François Pas­cal : au gré de ren­con­tres épisodiques au cours desquelles celui-ci se lais­sait par­fois aller à la confi­dence.

Au terme du roman, c’est le temps com­plexe d’une vie qui aura été recon­sti­tué, dans le mou­ve­ment d’une dou­ble anam­nèse (celle du nar­ra­teur qui évoque les dix-huit mois qu’a duré leur rela­tion, celle de son ami, qui lui a livré par bribes les épisodes suc­ces­sifs, étalés sur quar­ante années, de ses ren­dez-vous man­ques avec la réus­site). Mais pour com­pren­dre le mou­ve­ment qui con­fron­tera François Pas­cal à son des­tin, le sou­venir ne suf­fit pas. Il y faut un tra­vail de sym­pa­thie. C’est le sens de la troisième trame du réc­it. Chômeur depuis trop longtemps, Pas­cal n’a plus rien d’autre à faire de ses heures que se promen­er, arpen­ter les rues de Liège, où il habite, pour don­ner le change, l’il­lu­sion qu’il y a encore sa place. C’est au terme d’une journée morose comme toutes les autres que son sort bas­culera. Le nar­ra­teur imag­ine dès lors com­ment a dû se dérouler ce fatal ven­dre­di 22 avril, temps de chien et froid de canard, où son ami, comme à son insu, s’est trans­for­mé en salaud de fait divers que les jour­naux désig­nent à la vin­dicte pu­blique. Et nous l’ac­com­pa­gnons à tra­vers les quartiers de la ville, nous gravis­sons avec lui (avec eux) les collines, Xhové­mont, Pub­lé­mont, et les chemins de la mémoire, nous remon­tons jusqu’à la blessure orig­inelle qui mar­qua son enfance et dont on com­prend finale­ment que Pas­cal a cru, un moment d’é­gare­ment, qu’il pou­vait l’ef­fac­er. Et nous savons ce qui nous a attachés au roman fra­ternel de Linze.

Carme­lo Virone


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°80 (1993)