Marcel Moreau, Insolations de nuit

Soleil charnel

Mar­cel MOREAU, Inso­la­tions de nuit, illus­tra­tions de Pierre Alechin­sky, Pierre d’Alun, 2007

moreau insolations de nuitCeux qui ont déjà lu Mar­cel More­au, «au long de [s]a cinquan­taine d’ou­vrages pub­liés», savent qu’il y a chez lui «un désir de mots, con­stru­it sur le mod­èle des désirs de femmes» qui se traduit par une manière d’ur­gence dans laque­lle le corps n’est plus en mesure «d’at­ten­dre son envahisse­ment par un sens». Autant dire qu’il y a deux désirs de même nature «prédes­tinés à s’ex­citer mutuelle­ment, jusqu’au ver­tige» et qu’il s’ag­it de prof­iter de la chance «de ne pas être immor­tel pour occu­per toute sa démesure, ici-bas». Le livre, en quelque sorte, ex-prime une libéra­tion, «corps ver­bal dans corps char­nel», en plaquant «du style sur des sécré­tions», mais More­au n’en fini­ra-t-il «donc jamais avec ces écri­t­ures qui se relèvent plus vite qu’elles ne s’écroulent» et s’ex­pri­ment en forme de dernières volon­tés comme si la Rai­son qui le gou­verne (avec «R» majus­cule) «allait mourir, d’un instant à l’autre».

Rim­baud voulait, lui, fix­er des ver­tiges, More­au tente (plus mod­este­ment?) de met­tre des mots sur les parox­ysmes, «de m’au­toris­er à vivre dans ma chair, en accord avec mes instincts», même si cela ne se peut sans un cer­tain «désor­dre trans­gres­sif». Pour osée qu’elle soit, cette quête – qu’au pas­sage on lui sera recon­nais­sant de men­er sans emphase – ne s’avère pas moins, d’un livre à l’autre, un peu répéti­tive. J’ai beau con­sid­ér­er que la vie est essen­tielle­ment faite d’événe­ments qui revi­en­nent – au mieux, se renou­vel­lent – ou appréci­er le style flam­boy­ant, je ne peux m’empêcher de penser que More­au mène une course, per­due d’a­vance, des mots à la pour­suite d’é­mo­tions irré­ductibles au lan­gage, ni m’ir­rit­er à l’idée que ces femmes, célébrées et glo­ri­fiées pour le désir qu’elles sus­ci­tent, demeurent chair anonyme – dont l’au­teur dit la plat­i­tude lorsque le goût lui en passe (je ne voudrais, à aucun moment, être l’une d’elles).

Il n’en reste pas moins que More­au laisse fil­tr­er, à tra­vers sa prose, une expéri­ence qui donne le désir d’ex­ac­er­ber le con­tenu de chaque instant, d’aller véri­fi­er, non pas la con­tra­dic­tion, mais une exis­tence exprimée par oxy­moron – ce côté solaire de la nuit – qui, soit qu’elle nous hante soit qu’elle nous habite, nous ressem­ble peu ou prou. Ce que More­au clame réveille ce que nous cher­chons trop sou­vent à taire, ou à étouf­fer. Et puis, on retien­dra de ce livre qu’il tente de pro­pos­er le bilan d’une vie – qui brille rarement par son équili­bre» – ou, pour mieux dire à ce qui a don­né élan à cette car­rière. Il revient sur son enfance boraine et sa “can­creté», ses études inter­rompues à 15 ans, son père, cou­vreur, décédé suite à une chute, qu’il con­sid­ère comme un «anti­héros» – lui, ce pro­lé­taire, telle­ment opposé aux per­son­nages chevaleresques des nom­breuses lec­tures dans lesquelles le jeune More­au s’iso­lait. Et puis sa mère, qui veil­la à ce qu’il ait un avenir de «col blanc»; elle fut la pre­mière aimée, la pre­mière quit­tée, et celle à l’aune de qui il mesure désor­mais toute ges­ta­tion créa­trice. Quand More­au se con­fie ain­si, il touche.

Jack Keguenne


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°151 (2008)