Yolande Mukagasana, N’aie pas peur de savoir

J’ai besoin de vivre…

Yolande MUKAGASANA, N’aie pas peur de savoir. Rwan­da : un mil­lion de morts. Une rescapée Tut­si racon­te, Robert Laf­font, 1999

En 1997, Yolande Muk­a­gasana, resca­pée du géno­cide rwandais, a racon­té l’his­toire de ses souf­frances dans un live inti­t­ulé La Mort ne veut pas de moi, pu­blié aux édi­tions Fixot. N’aie pas peur de savoir, un deux­ième té­moignage qui reprend pour par­tie le pre­mier, ne racon­te plus seule­ment la douleur et l’ef­fon­drement, il crie l’i­nad­mis­si­ble et pointe les dys­fonc­tion­nements du Sys­tème. Le 6 avril 1994, le Rwan­da est devenu hor­reur et tragédie. Une tragédie qui dur­era trois mois. Yolande Muk­a­gasana, infir­mière Tut­si, appelée aus­si Mugan­ga (« Doc­teur »), est respon­s­able d’un dis­pen­saire à Kigali, sous le pou­voir cor­rompu du prési­dent Hutu Hab­ya­ri­mana. Le 6 avril, il est assas­s­iné ; l’ex­ter­mi­na­tion plan­i­fiée d’une par­tie du peu­ple rwandais com­mence. Les gou­verne­ments savaient, la France, la Bel­gique, l’ONU aus­si. Une légende racon­te qu’autre­fois les Tut­si et les Hutu étaient frères. Depuis ce 6 avril, ils nous ont con­vaincus du con­traire.

Yolande ren­tre du dis­pen­saire. Dehors, déjà, tout a changé : ses bon­jours ami­caux et signes de cour­toisie n’ont plus d’é­chos. A la mai­son, son mari, Joseph, lui annonce l’as­sas­si­nat du prési­dent, il pleure. Elle com­prend tout de suite : la chas­se aux Tut­si est ouverte. Ils vont pass­er la nuit dans la brousse, avec leurs trois enfants, pour échap­per aux sol­dats. Les bouteilles d’al­cool vides sont les seules traces lais­sées par l’en­nemi à leur retour, au petit matin du 7 avril. Yolande se pré­cip­ite sur la radio (RTLM, Radio Télévi­sion Libre des Mille collines, créée pour inciter au géno­cide). Un ani­ma­teur énergique alterne l’énuméra­tion des morts de la nuit, l’ap­pel au meurtre et les chan­sons entraî­nantes ! Cauchemar ou hal­lu­ci­na­tion ? Yolande vient d’en­ten­dre son nom. Le télé­phone sonne, un ami pré­sente ses con­doléances. Elle répond, éclate de rire, pleure, s’ef­fon­dre. Elle doit fuir. Com­mence alors, pour elle et ses enfants, une longue suc­ces­sion de cachettes. Quand il le peut, Joseph les rejoint et les pro­tège par son silence… jusqu’à sa mort : un jour, pour cou­vrir la fuite des enfants, il se pré­sente aux mili­ciens qui se ruent sur lui. Yo­lande qui n’a pu suiv­re, assiste à son mas­sacre. C’est la rage qui lui per­me­t­tra de retrou­ver ses enfants, tor­turés, humil­iés mais vivants : ces retrou­vailles seront les dernières.

Elle ren­con­tre Emmanuelle. Cette Hutu est le para­doxe et la con­tra­dic­tion de Yolande. Com­ment peut-on aimer quelqu’un qui pro­longe votre séjour en enfer et com­ment peut-on haïr quelqu’un qui vous sauve la vie ? Yolande reste onze jours sous son évi­er, onze jours de sen­ti­ments agités, vio­lents, trou­bles où elle manque de per­dre la tête : elle ira même jusqu’à ce deman­der si la race des Tut­si ne doit pas dis­paraître ! Tou­jours grâce à Emmanuelle, elle obtient une carte d’i­den­tité Hutu. Plusieurs fois elle échappe aux assas­sins et au viol et finit par rejoin­dre la paroisse Saint-Paul.

Elle se sent soulagée, mais aus­si culpabi­lisée : pourquoi a‑t-elle, elle, survécu alors que ses enfants sont morts ? A force d’en­ten­dre partout, par tous, la même his­toire de vio­lence, la même douleur, elle a peur de som­br­er et décide de rede­venir Mugan­ga. En out­re, son cœur de mère s’a­paise un peu grâce à deux garçons et à une jeune fille Tut­si qu’elle recueille un temps. Plus tard, elle retrou­vera son frère aîné puis les trois enfants orphe­lins d’un autre frère, qu’elle adopte après la mort de leur mère.

Entre-temps, la guerre se ter­mine et elle peut rejoin­dre Brux­elles grâce à une amie qui l’ac­cueille. Là, elle décou­vre la dif­fi­culté — sur le plan admin­is­tratif comme sur le plan humain — d’être une exilée poli­tique. En revanche, elle con­naît le soulage­ment de pou­voir écrire le livre qui racon­te son his­toire. Elle y dénonce les coupables qui ont com­mis ou par­ticipé à l’un des plus grands géno­cides du XXe siè­cle. Son com­bat ne fait que com­mencer car la chaîne des respon­s­ables est solide et les con­cep­teurs du géno­cide sont pro­tégés par des mail­lons puis­sants. La France est lâche et dégradante, la Bel­gique, hyp­ocrite ; l’ONU joue les Ponce Pilate ; cer­tains pays africains mentent effron­té­ment, d’autres trahissent ou vendent des armes et s’en­richissent. Tous sont com­plices des bour­reaux, com­plices de ceux qui manip­u­laient les ma­chettes.

Un livre au-delà de la vie, au-delà de la haine.

Alice Piemme


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 108 (1999)