Amélie Nothomb, Ni d’Ève ni d’Adam

Monophily d’un amour nippon

Amélie NOTHOMBNi d’Ève ni d’Adam, Albin Michel, 2007

nothomb ni d eve ni d adam«Il n’est pas banal que j’écrive une his­toire où per­son­ne n’a envie de mas­sacr­er une per­son­ne.» Dans son dernier opus, Amélie Nothomb pré­cise elle-même ce qui con­stitue l’o­rig­i­nal­ité de ce roman, Ni d’Ève, ni d’Adam. En effet, ses livres précé­dents avaient pour habi­tude de met­tre en scène des rela­tions de dom­i­na­tion, où sou­vent une jeune fille frêle est soumise aux bons vouloirs de ses tor­tion­naires du moment. C’é­tait le cas notam­ment dans son pre­mier roman pub­lié, Hygiène de l’as­sas­sin, ou encore dans Antechrista, mais aus­si avec Stu­peur et trem­ble­ments, dont Amélie Nothomb elle-même pré­cise qu’il s’ag­it d’un livre par­al­lèle à Ni d’Ève, ni d’Adam. Si Stu­peur et trem­ble­ments racon­te les avilisse­ments et le har­cèle­ment moral qu’elle a subis dans une des plus gross­es entre­pris­es de Tokyo, celui-ci par­le de son amour pour Rin­ri, un Japon­ais exquis, doué pour la gen­til­lesse, d’une authen­tique atten­tion à l’é­gard de la Belge. Amélie Nothomb entrou­vre donc pour nous son jour­nal intime de jeune fille de 21 ans, à une époque où elle retrou­ve, après seize années d’ab­sence, un pays qui l’a pro­fondé­ment mar­quée.Après Amélie San, l’Amélie docile employée, voici donc Amélie Sen­sei, l’Amélie maîtresse. Pro­fesseur de français mais égale­ment amante. Car c’est à l’oc­ca­sion de cours par­ti­c­uliers que va naître son grand amour. Ce qui nous vaut quelques quipro­qu­os lin­guis­tiques, pro­pres à deux étrangers qui se ren­con­trent dans des idiomes qu’ils maîtrisent mal. Nothomb va jusqu’à nous assen­er des voca­bles japon­ais que nous sommes cen­sés con­naître comme yakusasshamisen et autres furoshi­ki.

Le roman rebon­dit de scène en scène, plus cocass­es les unes que les autres, et se déroule comme un monop­oly sur lequel on avance de case en case, mais qu’Amélie préfère appel­er «monophi­ly». Ce n’est d’ailleurs pas le seul néol­o­gisme dont elle ser­tit ses pages, puisque nous aurons égale­ment droit à bour­relle (féminin de bour­reau), descen­sion (antonyme d’as­cen­sion) ou encore con­ver­sa­tion­neuse. On sait égale­ment le goût qu’elle a de voca­bles peu com­muns comme ergas­tule, réplé­tion, fan­tasmes érémi­tiques. Amélie Nothomb enchaîne donc les scènes avec une facil­ité éton­nante et nous fait décou­vrir sans pré­ten­tion divers aspects de la vie nip­ponne : un feu d’ar­ti­fices au parc Shi­rogane, une vis­ite d’Hi­roshi­ma (qui entraîne un hom­mage dis­cret à Mar­guerite Duras), un dîn­er entre amis où sont exposées les règles de la con­ver­sa­tion à la japon­aise, les ciné­mas à Tokyo, les sélec­tions d’en­trées aux meilleures écoles pri­maires, etc. Nous avons égale­ment droit à quelques sug­ges­tions d’ex­cur­sions au pays du soleil lev­ant, en par­ti­c­uli­er sur les monts Fuji et Kumo­tori Yama, «la mon­tagne du nuage et de l’oiseau», han­tée par la sor­cière Yamam­ba. Elle y exprime une belle excen­tric­ité égo­tique lorsqu’elle racon­te ses dons d’alpin­iste, n’hési­tant pas à se com­par­er à Zarathous­tra. Amélie n’est d’ailleurs pas avare de ce genre d’ex­cen­tric­ités auto­bi­ographiques mais comme elles sont l’oc­ca­sion de se moquer surtout d’elle-même, on lui par­donne facile­ment. Ajoutez à cela quelques recom­man­da­tions gas­tronomiques comme l’okonomiya­ki, plat de gin­gem­bre, crevettes et chou avec lequel elle nous refait le coup de la madeleine de Proust, ou le kori, une glace pilée arrosée d’un sirop au thé de céré­monie, et vous obtenez une plongée dans un monde exo­tique à souhait avec une guide à l’en­t­hou­si­asme débor­dant.

Mais Amélie Nothomb ne serait pas Amélie Nothomb si elle n’a­gré­men­tait ses his­toires de con­sid­éra­tions divers­es sur l’ex­is­tence. Par­lant de l’amour qui est la grande affaire de ce roman, elle se lance dans une dis­tinc­tion entre les êtres gran­i­tiques et les êtres flu­ides, au regard de la Bible, excusez du peu, pour expli­quer le mir­a­cle des fiançailles qui per­me­t­tent aux jeunes filles effrayées comme elle par le mariage et la mater­nité de con­tourn­er l’ob­sta­cle. Car, con­clut-elle, «gag­n­er du temps est la grande affaire de la vie». Nous vous lais­sons la sur­prise d’autres sen­tences de ce type.

Gageons que cette année encore, comme les quinze précé­dentes, les jour­nal­istes s’empareront à nou­veau de ce livre qui vau­dra bien des arti­cles à son auteur devenu sujet de société autant que de lit­téra­ture (jusqu’à trois entrées dif­férentes, dont la une, dans un même quo­ti­di­en vespéral lors d’une ren­trée précé­dente), que ses admi­ra­teurs crieront à nou­veau au génie et ne seront pas déçus car ils retrou­veront la pat­te de leur roman­cière préférée, que ses déla­teurs ne se réc­on­cilieront pas davan­tage avec ce roman nour­ri des mêmes ingré­di­ents, trucs, astuces et ficelles que les précé­dents. Amélie, elle, n’en a cure. Elle écrit déjà le(s) suivant(s).

Michel Tor­rekens


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°148 (2007)