Colette Nys-Mazure, Secrète présence

L’amour descend

Colette NYS-MAZURE, Françoise LISON-LEROY et Montse GISBERT, Je n’ai jamais dit à per­son­ne que, Esper­luète, 2001
Colette NYS-MAZURE, Secrète présence, Desclée de Brouw­er, 2001

nys-mazure secrete présenceDepuis Célébra­tion du quo­ti­di­en, nom­breux sont ceux qui savent que Colette Nys-Mazure s’at­tache à dé­velopper une philoso­phie qui ne donne pas dans les grandes théories mais scrute cha­cun de nos com­porte­ments, nos gestes ou nos tra­vers, pour appren­dre à éviter ce qui pour­rait bless­er et cherche à cul­tiv­er ces atti­tudes qui, à la fois, aident l’autre et nous grandis­sent. Dans ce livre, on s’en sou­vient, elle pen­sait les choses à par­tir de la cui­sine de la mai­son famil­iale cepen­dant que son amie de tou­jours ago­ni­sait sur un lit d’hôpi­tal. Il ne s’agis­sait pas d’op­pos­er deux sit­u­a­tions mais de chercher à les har­monis­er, de rap­pel­er que l’une et l’autre coex­is­taient, que le tra­gique et le banal s’im­posent durant les mêmes journées. La vie a des soubre­sauts, des pro­longe­ments qui nous échap­pent mais qu’il s’ag­it de pré­par­er au mieux. Secrète présence s’in­scrit pré­cisé­ment à la suite de ces réflex­ions intimes. Ce qui se trou­ve rassem­blé dans ce livre ne relève plus seule­ment de la médi­ta­tion per­son­nelle mais a été col­la­tion­né par­mi les réac­tions d’un monde que l’au­teur a approché.

État d’âme d’un petit enfant, ren­con­tre dans un train, dia­logue avec un lecteur — tout est pré­texte à réflex­ion en ceci que, tôt ou tard, elle s’aperçoit qu’une phrase eût pu être mieux dite, un geste plus élégam­ment posé pour veiller à bâtir une vie enrichissante ou sim­ple­ment mieux respecter l’autre. S’ag­it-il d’une morale ? Je ne crois pas, ce serait plu­tôt une éthique de l’at­ten­tion ou, pour le dire plus sim­ple­ment, une invi­ta­tion à pren­dre le pli de quelques bonnes habi­tudes. Le ton, d’ailleurs, n’est pas contrai­gnant ; il sig­nale, il dis­tille les remar­ques sans aucun reproche. Colette Nys-Mazure ne rejette jamais la faute sur les autres, elle s’in­clut et dit « nous ». Elle pointe du doigt ce qui paraît si sim­ple en apparence mais sur lequel nous trébu­chons régulière­ment. Le livre chem­ine, au fil de rêves, de poèmes, de notes, de sou­venirs et de développe­ments, autant de com­posantes dont nous sommes faits et qui, tour à tour, nous libè­rent ou nous con­traig­nent dans nos rap­ports avec les autres. La poésie n’est pas qu’une forme lit­téraire, elle irrigue au plus pro­fond une manière de vivre dans laque­lle il s’ag­it d’être atten­tif mais sans déranger, de ne pas drama­tis­er et de trou­ver le juste équili­bre entre « la digue de l’or­dre et le désor­dre de la vie». On aura com­pris qu’il ne s’ag­it pas d’un livre à dévor­er mais dont il faut plutôt s’im­prégn­er, texte après texte, par morceaux, à la ren­con­tre de cette secrète présence qui nous habite et que nous possé­dons en partage avec les autres humains. Colette Nys-Mazure a rai­son de rap­pel­er qu’il faut être avant d’être aux autres, et de not­er que « l’amour descend » dans la me­sure où il s’ex­prime à l’é­gard de quelqu’un qu’on veut libre (exerçant cette lib­erté, l’autre ne pour­ra pas de la même manière faire remon­ter cet amour). Il faut not­er tou­tefois qu’elle se laisse avec ent­hou­si­asme en­vahir par la famille au point que, dans cette atten­tion aux proches par­ents, on finit par se deman­der, à la fois, quelle part est réser­vée à l’é­coute du reste du monde et quel soin accorder à soi-même. Secrète présence mérite d’être lu mais Colette Nys-Mazure cul­tive une forme d’ab­né­ga­tion qui frag­ilise les fon­da­tions de ce qu’elle éla­bore.

nys-mazure je n ai jamais dit a personne queSig­nalons encore que Colette Nys-Mazure, que l’on sait poly­graphe, pub­lie en même temps Je n’ai jamais dit à per­son­ne queun adorable livre pour enfants qu’elle a écrit en col­lab­o­ra­tion avec Françoise Lison-Leroy et des dessins de Montse Gis­bert et qui a été réal­isé avec soin par les Edi­tions Esper­luète.

Jack Keguenne


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°120 (2001)