Georges Thinès, Le voyageur lacunaire

L’univers en partage

Georges THINÈS, Le voyageur lacu­naire, Cham­bon et Rouer­gue, 2003

Thines le voyageur lacunaireVoilà un livre qui a bien fail­li nous échap­per. Une petite mer­veille qui  s’é­tait égarée dans la masse et qu’il était grand temps de décou­vrir. C’est vrai qu’il n’y a pas de moment priv­ilégié pour lire un bon livre mais il faut d’abord avoir su le détecter et l’empêcher de tomber dans un oubli que la nég­li­gence ou la dis­trac­tion amè­nent trop vite.

Georges Thinès nous entraîne dans les pro­vinces de l’his­toire et du temps ; des plus reculées, celles où vivent les mythes, aux plus proches, qui nour­ris­sent notre quoti­dien, en pas­sant par d’autres où la part du réel se con­fond avec le tis­su de la légende. Comme le note Thinès, il n’y a peut-être qu’une seule démi­urgie à créer l’u­nivers puis à l’in­scrire dans les livres mais elle pro­voque une dou­ble lec­ture, irri­tante mais gé­nératrice car les imper­fec­tions con­statées poussent à écrire et à écrire encore. Le poème sur­git là où le divin manque de con­sis­tance. Qu’un réc­it nous hante depuis des siè­cles ou qu’une banale obser­va­tion nous sai­sisse sur le seuil de la mai­son, c’est la per­spec­tive que nous lui don­nons qui va ampli­fi­er sa réso­nance ; l’or­di­naire et l’ex­traordinaire sont de la même essence. Empé­do­cle s’est-il sui­cidé en se jetant dans l’Et­na ? A‑t-il voulu fuir cette tyran­nie qu’il maud­is­sait et com­bat­tait ou bien a‑t-il voulu, lui qui se procla­mait dieu, rejoin­dre l’é­ter­nité des dieux ? Et cette san­dale re­trouvée au bord du cratère, est-elle l’indice oublié d’un crime ou un signe de colère, un rejet ?

Cet homme attend là, il a ren­dez-vous avec un autre qui va venir. Des siè­cles plus tard, on peut encore le voir atten­dre cette impro­bable ren­con­tre qui n’a pas eu lieu car une coulée de lave a tout envahi et figé les vies à jamais.

Celui qui habite la mai­son la plus au nord de l’Em­pire voit depuis quelques jours les sol­dats con­stru­ire, juste au-delà de sa pro­priété, un immense mur. Curieuse ini­tia­tive car tout le monde pré­tend qu’il n’y a, plus loin, rien d’autre qu’un désert ; érige-t-on des for­ti­fi­ca­tions pour se pro­téger d’un dé­sert ?

Quelle vie a un homme qui ne pense qu’à la mort et au sui­cide ? Quelle car­rière post­hume pour un auteur dont on ne con­naît que des frag­ments et qui n’a, ô ironie, écrit que des frag­ments ? Quels sen­ti­ments ani­ment le faisan qui picore sur les bas-côtés pen­dant que sa poule qui s’est aven­turée sur la route s’y fait écras­er ? Ou ce dîn­er dans la salle à manger d’une mai­son dévastée, d’une ville dévastée par les bom­barde­ments, qui a désor­mais des allures de ter­rasse surplom­bant les ruines.

Borges don­nait le ver­tige en manip­u­lant l’imag­i­naire, Thinès utilise son éru­di­tion et un regard acéré d’ex­péri­men­ta­teur pour lire le quo­ti­di­en dans sa facette éton­nante, trou­blante ou mer­veilleuse. Au fil de cette ving­taine de brefs et dens­es réc­its, il décrypte autant qu’il décrit mais sans juge­ment et sans froideur, avec cette lucide bon­homie qui sait que l’il­lu­sion est le pro­duit des sens. L’im­age et le réel se con­fondent par­fois ; il faut scruter pour décou­vrir ce qui com­pose un silence.

Jack Keguenne


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°133 (2004)