Bernard Tirtiaux, Aubertin d’Avalon

Il est revenu le temps des cathédrales.…

Bernard TIRTIAUX, Aubertin d’Aval­on, Lat­tès, 2002

tirtiaux aubertin d avalonEn cette année 1190, tout va mal pour Aubertin d’Aval­on. Ses fils sont par­tis en croisade, sa femme vient de mourir et il a per­du son job. Aubertin était le maître d’œu­vre de la cathé­drale de Paris, mais son esprit d’indépen­dance gênait. Pour lui, l’élan des cathé­drales est bien plus la man­i­fes­ta­tion du ques­tion­nement spiri­tuel de l’homme qu’un hom­mage à un Dieu auquel il ne croit pas. On s’est saisi du pre­mier pré­texte venu pour l’évin­cer.

Aubertin se réfugie dans son art pour trou­ver l’a­paise­ment. Il sculpte inlass­able­ment des re­présentations de sa femme pour rétablir le con­tact avec elle. Hélas, le cha­grin rend moins vir­tu­ose. Pen­dant longtemps, ses sculp­tures n’ap­porteront rien d’autre à Aubertin qu’un reflet de son désar­roi, mais vau­dront au lec­teur une réflex­ion sen­si­ble sur la genèse et les ver­tus d’une œuvre d’art, réflex­ion qui doit sans doute beau­coup à l’ex­péri­ence person­nelle de l’au­teur. Ce sont les Tem­pli­ers qui vont redonner à Aubertin le goût de l’ac­tion en l’in­té­grant dans un plan secret des­tiné à re­lancer leur pro­jet bâtis­seur. Ils lui comman­dent les plans d’une nou­velle cathé­drale pour Chartres et le char­gent d’in­cendi­er le bâti­ment exis­tant au moyen d’une par­celle du feu divin con­servé en terre sainte. Aubertin ac­cepte, non sans mal, on s’en doute. Par le biais de cette croisade inver­sée qui con­duit Aubertin de Jérusalem à Chartres, Bernard Tir­ti­aux recon­stitue une époque grâce à quelques effets de style éprou­vés : l’u­til­i­sa­tion de quelques archaïsmes et tour­nures désuètes, pour le style et le recours aux arché­types de la lit­téra­ture médié­vale pour l’au­then­tic­ité. Le roman est con­stru­it comme un chemin de croix au cours duquel se suc­cè­dent des per­son­nages mono­lithiques qui per­me­t­tent à Aubertin de se recons­truire et sus­ci­tent en lui des sen­ti­ments très génériques : colère con­tre l’in­jus­tice, pitié pour la douleur, indul­gence pour les fai­blesses, tolérance pour les dif­férences. L’es­poir renaît for­cé­ment en route, grâce à Stel­la, l’al­ter ego d’Aubertin, qui sera sa ré­compense.

Bernard Tir­ti­aux évoque les enjeux spiri­tuels, poli­tiques et soci­aux de l’époque et induit une com­para­i­son avec une sit­u­a­tion inter­na­tionale con­tem­po­raine où la reli­gion sert encore de par­avent aux exac­tions des grandes puis­sances. Mais il y a ici beau­coup moins de choses à lire entre les lignes que dans les fresques d’Um­ber­to Eco, qui cara­cole lui aus­si en tête des meilleures ventes. Ce ne serait pas telle­ment gênant si le livre prô­nait une vision du monde moins indivi­dualiste. Il est sans doute légitime d’aspir­er, à la suite d’Aubertin, à la bonne con­science d’un des­tin indi­vidu­el intè­gre, quitte à ce qu’il soit décon­nec­té du monde. Cette posi­tion est évidem­ment sincère et bien inten­tionnée, mais elle ne par­ticipe cer­taine­ment pas à la con­sti­tu­tion d’un imag­i­naire collec­tif qui aiderait nos sociétés à se sec­ouer.

Thier­ry Leroy


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°123 (2002)