Jean-Baptiste Baronian, Les papillons noirs

Entre chien et loup

Jean-Bap­tiste BARONIANLes papil­lons noirs, La table ronde, 2004
Jean-Bap­tiste BARONIANUne bib­lio­thèque excen­trique, Le temps qu’il fait, 2004

baronian les papillons noirsÀ la page 49 des Papil­lons noirs, Stevens con­sid­ère deux vieilles dames qui pren­nent le thé à une table du Métro­pole et se demande si elles sont jumelles. Ce détail insignifi­ant en apparence — on pour­rait en citer bien d’autres —, c’est un peu l’im­age dans le tapis du livre. Le nou­veau roman de Jean-Bap­tiste Baron­ian est en effet une fic­tion à dou­ble fond peu­plée de sosies vrais ou sup­posés, un faux polar qui cache une his­toire de fan­tômes, comme si Jean Ray s’in­vi­tait en cati­mi­ni chez Simenon. Ces fan­tômes-là ne doivent toute­fois rien au sur­na­turel. Ils sont plutôt faits des han­tis­es person­nelles du héros. De bouf­fées de passé qui se surim­pres­sion­nent au présent en une brève hal­lu­ci­na­tion. De ces mo­ments entre chien et loup où la réal­ité soudain ne coïn­cide plus avec elle-même.

L’in­trigue tient en quelques heures, as­sorties d’un épi­logue qui fait brusque­ment bas­culer les per­spec­tives. Stevens est un détec­tive privé pas très futé, las et sans illu­sions. Par un après-midi d’hiv­er il retrou­ve une anci­enne maîtresse, Diane, dans le bistro qu’ils fréquen­taient autre­fois. Frank, le mari de Diane, a dis­paru depuis treize jours. Bien qu’elle avoue ne plus l’aimer, elle s’in­quiète de cette absence pro­longée et charge Stevens de men­er une enquête. Tan­dis qu’ils vont de cafés en brasseries en se remé­morant leurs vieux sou­venirs, Diane man­i­feste une con­duite de plus en plus étrange. Nerveuse, réti­cente, élu­sive, elle bal­aie cha­cune des hypo­thèses avancées par Stevens pour expli­quer la dis­pari­tion de Frank, avant de s’é­vanouir à son tour dans la foule.

En sous-main, le livre racon­te une autre his­toire. Celle d’un homme qui croit re­voir à tout bout de champ des fig­ures famil­ières dans les pas­sants de la rue, mais ne recon­naît plus son reflet dans le miroir où il envis­age sans aménité sa cinquan­taine aus­si défraîchie que son vieil imper­méable. Un ersatz de Bog­a­rt miteux, un « cliché vivant », voilà ce qu’il est devenu. Est-ce moi qui change, ou le monde au­tour de moi ? A quel moment cesse-t-on d’être soi-même pour devenir un autre ? ne cesse de se deman­der Stevens, alors que la nuit tombe et que Brux­elles se mue insen­si­ble­ment en une sorte de twilight zone, un inter­monde fam­i­li­er et ce­pendant mécon­naiss­able, envahi par les sup­port­ers d’An­der­lecht qui sem­blent y jouer le même rôle obscur et inquié­tant que les motards dans la Rome de Felli­ni. Ce glisse­ment vers la fan­tas­magorie con­stitue le meilleur d’un livre intri­g­ant auquel on aurait seule­ment souhaité ça et là une écri­t­ure plus ten­due.

baronian une bibliotheque excentriqueL’écri­t­ure, en revanche, est impeccable­ment ajustée dans Bib­lio­thèque excen­trique, qui restera comme un des meil­leurs livres, et des plus heureux, de son auteur. On sait Baron­ian féru de biblio­philie, et l’on sent qu’il est à la fête lorsqu’il s’ag­it de nous faire vis­iter son jardin secret. Cette bib­lio­thèque se com­pose de trente-trois livres sin­guliers à des titres divers, évo­qués en de courts chapitres qui sont autant de médail­lons par­faite­ment ciselés. Le let­tré aura plai­sir à y retrou­ver les noms de Léon Gozlan, Albert Glatigny, Gilbert de Voisins ou Fer­nand Fleuret, mais il fera bien d’autres décou­vertes. Moisson­nant dans les à‑côtés de l’his­toire lit­téraire, Baro­nian ramène dans ses filets des poètes tombés dans un oubli injuste, des poly­graphes malchanceux, un manuel péd­a­gogique anonyme du XVIe siè­cle, Le rôti-cochon, qui se pro­po­sait d’appren­dre à lire aux enfants en célébrant les délices de la bonne chère, des romans d’an­tic­i­pa­tion bizarroïdes, une autobio­graphie fic­tive de Jack l’Even­treur, le livre renié d’un auteur célèbre (Les Nolépitois, réc­it de sci­ence-fic­tion de Sime­non qui le ban­nit de sa bib­li­ogra­phie), un pam­phlet du com­pos­i­teur Arthur Honeg­ger sur la musique contempo­raine ou le recueil de poèmes d’un ci­néaste (Michel Dev­ille). Ce faisant, notre chas­seur de curiosités ne pré­tend pas écrire une con­tre-his­toire de la lit­téra­ture ni laiss­er croire qu’il n’ex­hume que des chefs-d’œu­vre incon­nus. Et cepen­dant, étayée par un vrai flair de lecteur et une solide con­nais­sance du fait lit­téraire et de la con­di­tion d’écri­vain, une con­cep­tion de la lit­téra­ture s’af­firme ici entre les lignes, qui déplace le cen­tre et rend aux marges leurs let­tres de noblesse. Qu’il tire de l’ou­bli l’ob­scur inven­teur du roman cinéop­tique, Alfred Machard, évoque le curieux des­tin de Max-André Dez­er­gues (longtemps tenu à tort pour un pseu­do­nyme de Simenon) ou se penche, à pro­pos de Julien de la Doës, sur le phénomène des « écrivains inter­mit­tents », Baron­ian trou­ve tou­jours le ton juste. Et il a la finesse d’en dire juste assez pour piquer l’in­térêt et don­ner envie d’aller y voir. Un réper­toire bio­bib­li­ographique con­clut utile­ment ce petit livre enchanteur qui se trou­vera en bonne com­pag­nie sur nos ray­on­nages entre Les oubliés et les dédaignés de Mon­se­let et la Bib­lio­thèque tour­nante de Chaf­fi­ol-Debille­mont.

Ne quit­tons pas les rivages de l’éru­di­tion sans sig­naler la dernière livrai­son du Livre & l’e­stampe. Elé­gante dans sa sobriété, imprimée avec soin dans une typogra­phie par­faite (la plus fine note de bas de page reste tou­jours lis­i­ble), cette revue de grande qual­ité, organe de la Société royale des bib­lio­philes et iconophiles de Bel­gique, fête ses cinquante ans. L’essen­tiel du numéro est occupé par le cata­logue de l’ex­po­si­tion qui s’est tenue cet automne à l’Al­ber­tine pour célébr­er ce ju­bilé. En préam­bule, Claude Sorge­los livre une étude fouil­lée sur les revues de biblio­philie en Bel­gique aux XIXe et XXsiè­cles. On aurait tort de croire cette pu­blication réservée aux seuls spé­cial­istes et col­lec­tion­neurs. Tout amoureux des let­tres et des livres trou­vera son bon­heur en buti­nant les notices pré­cis­es (qui for­ment par­fois de véri­ta­bles petits romans), ou en rêvant sur les reli­ures, les fron­tispices, les dédi­caces et les gravures repro­duits en noir et en couleur.

Thier­ry Horguelin


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°135 (2004)