La captation de spectacles, de l’archive au support pédagogique

capt'en classe

Dans le domaine des arts de la scène, le recours à la cap­ta­tion, c’est-à-dire l’enregistrement audio­vi­suel d’un spec­ta­cle lorsqu’il est joué devant un pub­lic, est de plus en plus courant – du moins lorsque les bud­gets le per­me­t­tent.

Cette crois­sance résulte de la com­bi­nai­son de deux fac­teurs : les avancées tech­niques en matière de tech­nolo­gies audio­vi­suelles et numériques et l’accessibilité pro­gres­sive de ces dernières, d’une part ; le désir gran­dis­sant, qui s’observe chez les artistes comme dans les insti­tu­tions, de garder la trace d’objets artis­tiques éphémères[1], d’autre part. La cap­ta­tion trans­forme le spec­ta­cle en un doc­u­ment tan­gi­ble, dont les fonc­tions sont mul­ti­ples. Sa mis­sion la plus évi­dente est, sans con­teste, de con­serv­er et dif­fuser le spec­ta­cle en dehors des représen­ta­tions. Néan­moins, elle con­stitue aus­si un sup­port de pre­mier choix lorsqu’on souhaite analyser un spec­ta­cle, notam­ment dans un con­texte péd­a­gogique.

La captation comme archive

La cap­ta­tion est une ressource mémorielle et doc­u­men­taire du spec­ta­cle vivant au même titre que les pho­togra­phies, les notes de mise en scène, les maque­ttes de scéno­gra­phies ou encore les cos­tumes. Elle témoigne en effet de l’existence d’un spec­ta­cle, en garde la mémoire et nous ren­seigne à son sujet. Elle le fait d’ailleurs de manière très pré­cise, car elle per­met de vision­ner le spec­ta­cle en ques­tion, là où les autres ressources men­tion­nées don­nent une idée plus approx­i­ma­tive – mais néan­moins essen­tielle – de ce qu’a pu être la représen­ta­tion. D’où l’importance d’assurer la con­ser­va­tion de cap­ta­tions par le biais d’un archivage insti­tu­tion­nel.

Depuis les années 1970, les Archives et Musée de la Lit­téra­ture s’attèlent ain­si à préserv­er des cap­ta­tions inté­grales de spec­ta­cles joués en Fédéra­tion Wal­lonie-Brux­elles. Ces enreg­istrements, trans­mis par des théâtres parte­naires du cen­tre d’archives ou réal­isés par le cen­tre lui-même, exis­tent, pour la grande majorité d’entre eux, au for­mat numérique, soit parce qu’ils ont fait l’objet d’une numéri­sa­tion, soit parce qu’ils sont native­ment numériques. Ils sont alors hébergés sur la plate­forme d’archivage numérique de SCAPIN, pro­jet col­lab­o­ratif de mémoire numérique des arts de la scène en FW‑B porté par les AML. À l’heure actuelle, la col­lec­tion numérique s’élève à 356 cap­ta­tions.

Il con­vient toute­fois de garder à l’esprit que la cap­ta­tion, comme toute trace d’un geste artis­tique, ne ren­voie qu’imparfaitement au geste artis­tique qu’elle con­serve. Bien qu’elle nous donne un aperçu pré­cis de ce qu’a pu être le spec­ta­cle, elle ne nous en donne, pré­cisé­ment, qu’un aperçu. La tran­si­tion vers le for­mat audio­vi­suel mod­i­fie les pro­priétés et la récep­tion du spec­ta­cle.

Une fois enreg­istré, le spec­ta­cle perd effec­tive­ment son car­ac­tère vivant et immé­di­at. S’il a été joué en direct au moment de la cap­ta­tion, il n’est ensuite acces­si­ble qu’en dif­féré. Les acteurs et actri­ces, les décors ou le pub­lic ne sont donc plus matérielle­ment présents. Ils nous parvi­en­nent unique­ment par la médi­a­tion de l’image et de l’écran.

Le spec­ta­cle voit aus­si ses pro­priétés tem­porelles mod­i­fiées. Toute représen­ta­tion est éphémère, c’est-à-dire lim­itée dans le temps. Elle n’est dès lors plus acces­si­ble une fois ter­minée. En revanche, la cap­ta­tion per­dure dans le temps et peut être regardée à tout moment, dans n’importe quel lieu dis­posant d’un écran. Elle autorise même de mod­i­fi­er le déroulé du spec­ta­cle, puisqu’elle rend pos­si­ble des arrêts sur image, des retours en arrière, des sauts en avant… Le spec­ta­cle perd alors son car­ac­tère momen­tané et unique.

Pass­er de l’événement scénique à la cap­ta­tion mod­i­fie par ailleurs notre point de vue sur le spec­ta­cle. Dans une salle de théâtre, chaque spec­ta­teur ou spec­ta­trice a un point de vue sin­guli­er. Non seule­ment chaque per­son­ne est instal­lée à un endroit spé­ci­fique de la salle, et pos­sède donc un angle de vue par­ti­c­uli­er sur la scène, mais cha­cun et cha­cune est libre de promen­er son regard où bon lui sem­ble. L’une peut regarder l’actrice qui par­le pen­dant qu’un autre peut se con­cen­tr­er sur l’acteur qui écoute. Avec la cap­ta­tion, le point de vue est iden­tique pour tout le monde. Comme au ciné­ma, il dépend de la prise de vue des caméras au moment de l’enregistrement, et du mon­tage du film qui est réal­isé ensuite. Il n’est pos­si­ble de voir que ce que l’image nous mon­tre ; ce qui est en dehors du cadre nous échappe. Il est à ce titre intéres­sant de remar­quer que les pre­mières cap­ta­tions de spec­ta­cles, en ce com­pris les pre­miers enreg­istrements réal­isés par les AML, priv­ilé­giaient sou­vent le plan large unique dans une volon­té de don­ner à voir l’ensemble de la scène de manière con­tin­ue, et de pro­pos­er ain­si une expéri­ence de vision­nage qui aurait été au plus proche de celle d’un spec­ta­teur ou d’une spec­ta­trice présent dans le pub­lic. Ce choix impose néan­moins de regarder le spec­ta­cle de loin unique­ment. En out­re, ressort sou­vent du plan sta­tique un cer­tain manque de dynamisme, qui peut lass­er au moment du vision­nage et dès lors ne pas ren­dre ser­vice au spec­ta­cle et à sa récep­tion. De nos jours, les spé­ci­ficités comme les lim­ites du média audio­vi­suel sont plus assumées, ce qui se traduit notam­ment par l’alternance de divers­es pris­es de vues (plans larges, plans rap­prochés, gros plans…)

Ces pré­ci­sions, bien qu’importantes, ne dimin­u­ent toute­fois en rien l’intérêt mémoriel et doc­u­men­taire de la cap­ta­tion. Elles n’en restreignent pas non plus l’utilité péd­a­gogique, bien au con­traire.

La captation comme support pédagogique

Le car­ac­tère dif­féré, pérenne et itératif de la cap­ta­tion font de celle-ci un sup­port tout indiqué pour l’analyse d’un spec­ta­cle. La seule assis­tance à la représen­ta­tion rend l’exercice ana­ly­tique ardu en rai­son des con­traintes spa­tiales et des lim­ites tem­porelles de l’événement, tan­dis que la cap­ta­tion autorise une prise de notes aisée, l’étude détail­lée d’un instant pré­cis du spec­ta­cle ou encore un vision­nage répété per­me­t­tant d’observer des élé­ments qui auraient échap­pé au regard dans la salle. Lorsqu’on a assisté à la représen­ta­tion du spec­ta­cle, elle per­met en out­re de con­tr­er les défail­lances de la mémoire indi­vidu­elle et assure dès lors une plus grande rigueur ana­ly­tique.

Elle est d’autant plus pré­cieuse en con­texte sco­laire car les élèves ne sai­sis­sent pas tou­jours les spé­ci­ficités du spec­ta­cle vivant et/ou ne dis­posent pas d’outils suff­isam­ment solides pour analyser un spec­ta­cle dans le seul temps de sa récep­tion live. Dans ce cas, l’usage de la cap­ta­tion per­met de famil­iaris­er les élèves avec les par­tic­u­lar­ités du spec­ta­cle vivant et de pro­gres­sive­ment s’essayer, en classe, à l’examen d’un spec­ta­cle. L’utilisation de la cap­ta­tion en con­texte sco­laire s’avère de sur­croit intéres­sante lorsqu’il est com­plexe, pour une école, de se déplac­er dans une salle de spec­ta­cle, pour des raisons géo­graphiques ou finan­cières, par exem­ple. Qui plus est, même quand le déplace­ment est pos­si­ble, les enseignants et enseignantes sont trib­u­taires de la pro­gram­ma­tion des théâtres, qui ne cor­re­spond pas tou­jours au con­tenu de leur cours.

Ce dou­ble con­stat est à l’origine du pro­jet péd­a­gogique Capt’en classe, dévelop­pé par les AML. Ce pro­jet met à la dis­po­si­tion des écoles sec­ondaires des cap­ta­tions numériques de spec­ta­cles présentes dans les col­lec­tions de l’institution, ain­si que des dossiers péd­a­gogiques conçus sur mesure qui four­nissent les infor­ma­tions, ressources doc­u­men­taires et activ­ités didac­tiques utiles à la récep­tion et à l’analyse en classe de ces mis­es en scène filmées. Pré­cisons d’emblée que Capt’en classe n’a pas la pré­ten­tion de rem­plac­er l’expérience, toute par­ti­c­ulière, d’assister à une représen­ta­tion théâ­trale dans un pub­lic. Dans chaque dossier péd­a­gogique, il est d’ailleurs expliqué que la cap­ta­tion ne se sub­stitue pas à la représen­ta­tion, et les dif­férences qui sépar­ent la cap­ta­tion de la représen­ta­tion d’un spec­ta­cle font l’objet d’une activ­ité didac­tique spé­ci­fique des­tinée aux élèves. Le pro­jet offre plutôt l’occasion d’accoutumer tant les enseignants et enseignantes que les élèves au spec­ta­cle de théâtre et à ses divers­es com­posantes (mise en scène, jeu, scéno­gra­phie…) en leur trans­met­tant des savoirs et des out­ils d’analyse adéquats, qui pour­ront être mobil­isés ensuite au moment d’assister à une représen­ta­tion en salle, dans ou hors du con­texte sco­laire.

Pour chaque spec­ta­cle pro­posé, l’ensemble des ressources néces­saires est acces­si­ble sur la page inter­net de Capt’en classe. Si la plu­part des doc­u­ments icono­graphiques et audio­vi­suels rassem­blés sont directe­ment libres d’accès, la cap­ta­tion, elle, est disponible en stream­ing sur demande, par obten­tion d’un mot de passe. Le dossier péd­a­gogique est quant à lui télécharge­able sous for­mat PDF. Il com­prend sys­té­ma­tique­ment trois volets : une ver­sion des­tinée à l’enseignant ou l’enseignante, qui con­tient les savoirs néces­saires à l’étude du spec­ta­cle ain­si que divers­es propo­si­tions d’activités didac­tiques détail­lées, conçues à par­tir des UAA du cours de français ; une ver­sion des­tinée à l’élève, où seules fig­urent les activ­ités à réalis­er ; une ver­sion com­plé­men­taire, enfin, com­pi­lant les doc­u­ments annex­es aux activ­ités (fiche tech­nique du spec­ta­cle, pho­togra­phies, illus­tra­tions, arti­cles de presse…), que l’enseignant ou l’enseignante est libre d’exploiter selon son souhait. Out­re ces ressources, Capt’en classe offre la pos­si­bil­ité d’une inter­ven­tion en classe assurée par la respon­s­able du volet péd­a­gogique du pro­jet, à déter­min­er selon les besoins de l’enseignant ou l’enseignante.

Capt’en classe ayant été mis sur pied à l’automne 2024, la plate­forme compte actuelle­ment deux spec­ta­cles : 1984, adap­ta­tion du roman éponyme de George Orwell dans une mise en scène de Patrice Mincke (2019), dont les ressources sont prêtes à l’emploi ; et Scapin 68, mise en scène des Fourberies de Scapin de Molière par Thier­ry Debroux (2018), dont le dossier péd­a­gogique est en con­struc­tion à l’instant d’écrire ces lignes. L’offre sera pro­gres­sive­ment éten­due au fil des prochains mois et années.

Pour toute ques­tion ou demande spé­ci­fique, l’équipe de Capt’en classe peut être con­tac­tée à l’adresse suiv­ante : scapin@aml-cfwb.be.

Elise Descham­bre


[1] Voir Sophie LUCET et Sophie PROUST (sous la dir. de), Mémoires, traces et archives en créa­tion dans les arts de la scène, Rennes, Press­es Uni­ver­si­taires de Rennes, 2017, et Sophie LUCET, Béné­dicte BOISSON et Mar­i­on DENIZOT (sous la dir. de), Fab­riques, expéri­ences et archives du spec­ta­cle vivant, Rennes, Press­es Uni­ver­si­taires de Rennes, 2021.


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°223 (2025) – série « Les instan­ta­nés des AML »

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