
Ils sont détectives privés, commissaires, simples flics ou bouquinistes… De livre en livre, ils baladent leur tenue caractéristique, reproduisent leur méthode d’enquête plus ou moins infaillible, imposent leurs petites manies. « Caractères de police » est une série consacrée aux héros et héroïnes du roman policier belge.
La consommation de gueuze grenadine fait-elle le bon détective ? C’est ce que croit en tout cas Michel Van Loo, le personnage inventé par Alain Berenboom, qui apparaît dans six romans. Van Loo est un détective privé dont l’activité n’est pas très florissante. Alors, quand une affaire se présente qui le sort de l’ordinaire de la recherche de chiens à mémère perdus ou de mauvais payeurs partis à la cloche de bois, il n’hésite pas trop. Hélas pour lui, si on le sollicite pour des cas apparemment plus intéressants, c’est peut-être parce que les clients tablent sur son inefficacité. Comme le dit un protagoniste : « Lorsque Van Loo enquête, tout le monde dort tranquille, surtout ceux qu’il recherche ! ». Il est même souvent franchement manipulé, les commanditaires ne lui disent pas tout et se servent de lui, comme d’« une pièce d’une machine dont [il] ignore le mécanisme et sur laquelle [il] n’a aucune vue d’ensemble ».
Pourtant, c’est lorsque tout semble perdu que des éclairs de lucidité lui font résoudre le mystère au-delà de la demande initiale. Alors, il dérange, car il va là où on ne l’attend pas, où il lui est interdit d’aller. Et donc, même s’il peut apparaître souvent dépassé, au final, il fait preuve de maîtrise inattendue, mais pas si étonnante.
Pour ne rien arranger, les situations biscornues dans lesquelles il se retrouve plongé involontairement le rendent suspect aux yeux de la police ; il lui est même arrivé de passer une nuit en prison. Résoudre une affaire est donc aussi le moyen de prouver son innocence.
Chacune des six enquêtes a pour cadre un épisode marquant de la Belgique d’après la Deuxième guerre mondiale : la question royale, la décolonisation du Congo et les convoitises des puissances étrangères, l’immigration italienne, l’Exposition 58 et la guerre froide, l’épuration des collaborateurs, ou encore la création de l’État d’Israël. Alain Berenboom décrit bien les enjeux de ces différentes crises et cela représente pour le lecteur un intérêt documentaire évident. D’autant que Van Loo ne peut résoudre ses enquêtes qu’en les contextualisant, en prenant en compte les enjeux de ces soubresauts sociaux et historiques. L’on comprend par là les bouleversements majeurs que la guerre a provoqués et les séquelles de toutes natures qu’elle a fait peser sur les individus et la société.
Autour de Michel Van Loo se greffe une équipe informelle. Anne, sa fiancée coiffeuse, le soutient — ou le houspille — et l’amène à reconsidérer certains faits. Il y a Federico le patron coiffeur, résistant communiste italien, venu se réfugier en Belgique avec les frères Motta, syndicalistes de choc. Leur point de vue de classe radical est souvent salutaire pour Michel. Et puis, l’ami Hubert, pharmacien, Juif établi en Belgique avant la guerre, dont la lecture très informée et juste de l’Histoire remet les choses en perspective. Tous habitent à la place des Bienfaiteurs à Schaerbeek, et tous représentent une ressource précieuse pour Van Loo. (Le tout jeune fils d’Hubert, lui, n’a pas un rôle décisif ; il aime la grenadine sans gueuze et on dit de lui qu’il deviendra peut-être avocat —et peut-être écrivain ?!).
Des questions sociales et éthiques sont à chaque fois posées. Le cynisme qui préside à l’importation de la main‑d’œuvre italienne, par exemple. Mais aussi la question de l’engagement. Van Loo s’est planqué dans une administration pendant l’occupation. Devenir détective, essayer de comprendre ce qui est obscur, c’est « pour effacer [sa] honte de [s’] être comporté avec tant de lâcheté pendant la guerre ». Face à lui, Federico et les Motta ont agi. Tandis qu’Hubert a été le témoin de l’extermination de sa famille et de son peuple dans la Shoah et qu’il apporte son soutien à la création d’Israël.
Dans cette Belgique cosmopolite de l’après-guerre que restitue le romancier, que signifie la nationalité ? Hubert veut se fondre totalement dans la société belge, et pour se faire en reprend les standards de modes de vie, mais sans oublier ses origines juives polonaises. Federico continue de soutenir les antifascistes italiens. Plusieurs personnages secondaires sont eux aussi confrontés à l’exil et à l’intégration dans ce pays d’accueil. Que peut représenter la Belgique pour eux ?
Hubert et d’autres s’interrogent fréquemment sur la judéité. Cela apparaît principalement dans La fortune Gutmeyer qui se déroule en partie en Israël. Les tensions et enjeux de ce nouvel État y sont bien décrits. Le ton peut se faire grave et même tragique. L’évocation de la rencontre de Van Loo avec un rescapé des camps est une des pages les plus fortes écrites sur l’horreur d’avoir survécu à l’horreur des camps.
Comme narrateur, Van Loo, personnage tout en contrastes et pétri d’autodérision, reprend le ton et l’humour si particuliers de son créateur. Mais qu’on ne s’y trompe pas. Ces enquêtes illustrent aussi les questions morales, sociales et historiques d’une société occidentale à un moment de bascule. Et cela, Alain Berenboom le transmet bien.
Joseph Duhamel
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°219 (2024)