Dominique Goblet : extension du champ graphique et narratif

portrait de Dominique Goblet

Dominique Gob­let

D’une inven­tiv­ité illim­itée, l’œuvre de Dominique Gob­let défie la pesan­teur des gen­res, des codes nar­rat­ifs et graphiques. L’espace-temps des créa­tions qu’elle déploie dans ses réc­its, ses ban­des dess­inées (qui excè­dent le cadre de la BD), ses pein­tures, ses car­nets, ses instal­la­tions creuse la veine de l’improbable et de l’audace.

À l’instar de cer­tains de ses per­son­nages emportés dans des méta­mor­phoses ani­males ou cos­miques qui déter­ri­to­ri­alisent le con­cept d’humanité, elle déter­ri­to­ri­alise le monde de la nar­ra­tion et de l’image, elle des­sine depuis un lieu qui n’appartient pas à la clô­ture de l’esthétique. Plas­ti­ci­enne sin­gulière, enseignant à l’ERG, bâtis­seuse d’une œuvre majeure qui déroute les attentes et touche au ver­tige, elle ne cesse de se réin­ven­ter, refuse toute inscrip­tion, fût-ce dans la bande dess­inée indépen­dante, alter­na­tive. En toute cohérence, deux édi­teurs hors normes, exigeants, expéri­men­taux de pre­mier plan pub­lient ses œuvres, FRMK[1] et L’Association. Som­met de beauté et de déracin­e­ment graphique, Faire sem­blant, c’est men­tir (L’Association, 2007) donne la tonal­ité de sa démarche, laque­lle se tient aux antipodes des faux-sem­blants, des rouages bien huilés d’une pro­duc­tion lit­téraire assoupie.

Porté par des recherch­es styl­is­tiques éblouis­santes, par un dis­posi­tif nar­ratif atyp­ique, Faire sem­blant, c’est men­tir fait men­tir la dis­tinc­tion entre auto­bi­ogra­phie et fic­tion. La veine auto­bi­ographique que creuse Dominique Gob­let relève d’un ques­tion­nement des mythèmes — mythèmes famil­i­aux, mythèmes de la con­struc­tion iden­ti­taire, de l’inconscient… — qui joue avec toutes les con­ven­tions du réc­it. Son com­pagnon Guy-Marc Hinant (par ailleurs directeur de l’excellent label de musique élec­tron­ique Sub Rosa) est sou­vent à la fois coscé­nar­iste et per­son­nage présen­té sous le nom de GM. Il signe en out­re ici la post­face du réc­it. Ce jeu sur le point de vue énon­ci­atif, ce lud­isme dans l’élaboration d’une aut­ofic­tion qui crée une dis­tance fic­tion­nelle entre les per­son­nages et les per­son­nes « réelles » brisent le sérieux un peu vain des analy­ses sur le pacte auto­bi­ographique, sur la lit­téra­ture du moi et autres exha­laisons de l’intime. L’imaginaire des créa­teurs accom­plit pré­cisé­ment un tra­vail de brouil­lage mémoriel/affectif/esthétique. Comme l’écrit Guy-Marc Hinant dans la post­face inti­t­ulée « Ini­tiales, out­ils, sim­u­lacres », « Le passé est fic­tion, re-mémori­sa­tion, ré-inter­pré­ta­tion, fix­a­tion momen­tanée (sur base d’une réal­ité admise), pro­jec­tion, hypothèse, opac­ité […] C’est pourquoi gm n’est pas Guy-Marc et la Dom du réc­it n’est pas Dominique Gob­let — ce sont, en réal­ité, des avatars con­trôlés par des per­son­nes vivantes por­tant des noms sim­i­laires ».

Couron­nés en 2010 par le grand prix Töpf­fer pour l’ensemble de son œuvre, par le prix de la Fédéra­tion Wal­lonie-Brux­elles en bande dess­inée la même année, ses ouvrages célèbrent les alliances les plus explo­sives, les chemins de tra­verse, les rup­tures avec les formes explorées. Alliances avec sa fille Niki­ta Fos­soul dans Chrono­gra­phies (L’Association, 2010), avec l’artiste Kai Pfeif­fer dans Plus si entente (FRMK/Actes Sud BD, 2014), avec l’artiste d’art brut Dominique Théate dans L’amour domini­cal (FRMK, coll. Knock Out­sider !, 2019), explo­sion des tech­niques, pein­ture, fusain, cray­on, dans la nar­ra­tion imagée du stupé­fi­ant Les hommes-loups (FRMK, 2010), pages peu­plées comme jamais la bande dess­inée n’habite ses cas­es, pages par­cou­rues d’une main-pat­te de lou­ve qui dévoile les pans de la comédie humaine, sa pré­da­tion inhu­maine, débauche d’aquarelles, de crayons, d’encre, d’euphories col­orées dans Plus si entente, soulève­ment d’une mul­ti­plic­ité de reg­istres graphiques qui brouil­lent réal­isme et onirisme, qui détri­co­tent les assis­es de la lec­ture dans L’amour domini­cal, éblouis­santes gouach­es dégouachées par leur décon­struc­tion lib­er­tine dans Ostende, vol. 1 (FRMK, 2022).

Comme le titre l’annonce, Chrono­gra­phies inter­roge les liens entre créa­tion et tem­po­ral­ité, se réfère au temps long d’œuvres qui font de Chronos le matéri­au de leurs inves­ti­ga­tions. Les por­traits de Dominique Gob­let et de sa fille Niki­ta qui sont présen­tés s’étalent sur une tranche de vie de dix années, l’autrice dessi­nant sa fille dès l’âge de sept ans, Niki­ta por­traitu­rant sa mère. Le filon de la durée est à la fois le sujet et le matéri­au de l’entreprise auto­bi­ographique Faire sem­blant, c’est men­tir, qui a été conçue sur une péri­ode de douze ans. La visée exca­va­trice du réc­it sonde les archives mémorielles, sen­sorielles, les liens inter­fa­mil­i­aux, les événe­ments-clés qui font sail­lance dans le flux tem­porel.     

L’œuvre embrasse les ques­tions du corps, de l’érotisme, des fan­tasmes, du loufoque, de l’étrangeté, des rap­ports de pré­da­tion, d’oppression, des liens affec­tifs. Matéri­al­isant les pul­sions et jail­lis­sant d’elles, les livres déchaî­nent le mon­tage, indéfinis­sent la rela­tion entre vis­i­ble et lis­i­ble et voy­a­gent dans des paysages graphiques d’une palette inouïe, aplats de couleurs, hurlements jubi­la­toires des teintes, traits héris­sés…. L’activation du visuel est pen­sée comme généra­trice de réc­its qui, au tra­vers de lignes nar­ra­tives fra­cassées, son­dent des vies brisées, des exis­tences dou­bles. Ren­ver­sante paysag­iste, Dominique Gob­let ren­verse pré­cisé­ment les lan­gages des courants fig­u­rat­ifs ou abstraits qui font du paysage leur source d’inspiration. Dans Ostende, à par­tir de ses pho­togra­phies, de ses vidéos, elle met en scène un lit­toral, une cam­pagne fla­mande aux couleurs ternes, ter­reuses, plus exubérantes au fil du réc­it, et dont le réal­isme est per­cuté par de petites formes abstraites, géométriques, un nimbe d’onirisme qui fait songer à Léon Spilli­aert. Sur ces plages désertées en rai­son du con­fine­ment, une femme d’âge mûr, Irène, rejointe par deux com­pagnes, exhibe ses seins lourds, bal­ance sa nudité devant des hommes en cos­tume. Dans Les hommes-loups, la nature, les forêts, les scènes immo­biles se refer­ment sur leurs secrets, leur dimen­sion organique. Davan­tage qu’un décor, ce sont des opéra­teurs de fic­tion pris dans une esthé­tique par­ti­sane de l’accélération et de la décéléra­tion des par­tic­ules, qui a pour ligne de crête l’extension du champ graphique et nar­ratif.

Héri­tière des déam­bu­la­tions, des flâner­ies poé­tiques des sur­réal­istes, des ren­con­tres orchestrées par le dieu du hasard objec­tif, sœur des dérives sit­u­a­tion­nistes, l’autrice narre les his­toires, les vies des objets mis au rebut qu’elle glane au marché aux puces de Brux­elles, aux­quels elle rend hom­mage (Sou­venirs d’une journée par­faite, textes de Guy-Marc Hinant). Il s’agit de dessin­er et d’écrire à par­tir des restes, des reliques d’existences, à par­tir de l’absence, de la perte d’un être cher, de la mort (mort du père de l’autrice-narratrice dans Sou­venirs d’une journée par­faite, de la jeune fille folle de nata­tion dans Plus si entente …). La per­fec­tion de la journée évo­quée par le titre vient de la con­fla­gra­tion de ses imper­fec­tions. Le jour de la fête des pères, un an après son décès, une jeune femme se rend au cimetière et tente de retrou­ver sa trace. Que faire face au ver­tige des noms, à l’océan de pla­que­ttes por­tant les noms, prénoms, dates de nais­sance et de mort des inc­inérés ? Com­ment ten­dre les fils d’une his­toire à par­tir de listes « de noms qui ne sont plus portés par per­son­ne — des gens qui n’existent plus ? ». Pourquoi un nom, celui de « Math­ias Khan 1945–1988 », happe-t-il la nar­ra­trice, s’empare-t-il de son imag­i­naire ? Est-ce parce qu’il fait songer à Gengis Khan, à l’âme des Mon­gols ? Où dépos­er le pot de fleurs alors que le nom du père demeure introu­vable ? En lieu et place du père pom­pi­er, elle trou­ve un autre dis­paru.

Les morts affec­tion­nent-ils de jouer à cache-cache avec les vivants ? Le nom du père/Nom du Père a rejoint les cen­dres. Dans un décor de tombes, au fil d’une esthé­tique cav­alant du noir au gris, du beige au blanc, ten­due sur l’aspérité du trait, un dou­ble réc­it se décline, une par­ti­tion nar­ra­trice à deux étages, qui court sur deux pistes, le père/Mathias Khan (dont des bribes de vie nous sont révélées par le procédé de la mise en abyme de son car­net Present time book). L’album s’élance à la recherche d’un nom per­du. La quête échoue là où, chez Proust, la recherche du temps per­du se voit, in fine, couron­née de suc­cès, après de longues années d’errance.

Lec­trice fer­vente de Proust, Dominique Gob­let le rejoint dans l’exploration des chantiers mémoriels. L’heure de la fer­me­ture approche. Le cimetière éjecte les vis­i­teurs qui quit­tent le lieu sous une pluie bat­tante. La ren­con­tre avec le sou­venir du pater­nel n’a pas eu lieu. Comme l’autrice l’expose à Xavier Guil­bert dans un entre­tien paru dans du9, l’autre bande dess­inée, « Et puis je m’arrête sur le nom de Math­ias Khan, et imman­quable­ment, je me mets à imag­in­er sa vie. Et quand on imag­ine la vie d’un per­son­nage, surtout si l’on ne dis­pose d’aucune doc­u­men­ta­tion, on pro­jette ses pro­pres expéri­ences […] En fin de compte, dans cette par­tie qui est soi-dis­ant fic­tion­nelle, je racon­te tout un tas de choses qui m’appartiennent totale­ment. La par­tie où l’on croit lire de la fic­tion est dev­enue en fait finale­ment le con­traire : c’est là-dedans que je me racon­te le plus, alors que dans la par­tie que je pro­pose comme auto­bi­ographique, je ne vous racon­te rien. Je trou­vais intéres­sant de réfléchir sur le sens et le rôle de ce qu’est l’autobiographie en bande dess­inée, ce qu’est la fic­tion, et d’opérer un glisse­ment entre les deux »[2].

Sur fond d’un ques­tion­nement sur la dou­ble puis­sance de créa­tion et de destruc­tion logée en l’humain, Les hommes-loup­s/ Wolf­men (l’album est bilingue) est bâti sur la réu­nion de séries hétérogènes qui se croisent. Les séries nuit-marais-loups-forêts se gref­fent aux séries ogre de Tiffauges-enfant dans une cave-enfants jouant-évo­ca­tion des Tueurs du Bra­bant wal­lon-bom­barde­ments de Guer­ni­ca-fail­lite de la banque Lehman Broth­ers-dom­i­nants/­dom­inés-pré­da­teurs/proies. Des pas­sages secrets relient les rhi­zomes nar­rat­ifs. Chaque lecteur emprun­tera un ou des tra­jets inter­pré­tat­ifs ou bien se refusera à entr­er dans le pacte her­méneu­tique. En ouver­ture, les larmes d’un mou­ton qui pleure de peur. Que se passe-t-il dans la mai­son en ville, dans celle de la forêt ? Les hommes por­tant cos­tume, à tête de loup, sym­bol­isent les assoif­fés de pou­voir, les super-pré­da­teurs exploitant, détru­isant leurs sem­blables, le monde ani­mal et végé­tal. Pour camper les lois guer­rières de l’économie, la guerre comme pul­sa­tion anthro­pologique de fond, comme ADN socié­tal, pour mon­tr­er les étangs de sang qu’elles dis­simu­lent, l’esthétique s’emporte dans le fau­visme. Troncs d’arbres rouges, per­son­nages hap­pés par une défla­gra­tion de couleurs, pos­t­ex­pres­sion­nisme assis sur le com­bat des formes et des teintes qui les souf­flent… Le malaise rode sur ces pages coulées dans un cli­mat menaçant. Les vis­ages évidés, aux yeux, aux bouch­es, aux nez absen­tés, les formes découpées en creux témoignent de l’évaporation de l’humanité. Loup dans la neige, motif récur­rent de la poignée de mains entre hommes ven­dant la vie humaine et non-humaine… abolis­sant les repères tem­porels, l’œuvre nous con­te que le loup et l’agneau ne peu­vent que se ren­con­tr­er, per­pétuer le cycle des pré­da­tions, que l’agneau mys­tique sera sac­ri­fié. Elle se clôt sur les rires gras des chas­seurs qui ont domes­tiqué, aliéné le loup devenu chien, devenu rabat­teur de ses con­génères demeurés à l’état sauvage. Apprivois­er une exis­tence humaine ou non-humaine afin de la faire servir à l’assouvissement de ses intérêts pro­pres ne relève pas d’une alliance mais d’un mas­sacre.

Les pul­sions de l’amour et de la bel­ligérance agi­tant les per­son­nages courent d’un album à l’autre. Dans L’amour domini­cal, co-signé avec Dominique Théate, l’improbable duo amoureux réu­nit le célèbre catcheur Hulk Hogan et son épouse dotée d’une barbe qui l’apparente à Barbe-Bleue. Des extraits du jour­nal de Dominique Théate, vic­time dans sa jeunesse d’un acci­dent de moto, sont enchâssés dans cette idylle rocam­bo­lesque qui se pour­suiv­ra dans les sphères galac­tiques.

Cocréé avec l’artiste alle­mand Kai Pfeif­fer, Plus si entente ne recule devant aucune audace graphique et soulève un mul­ti-réc­it choral qui célèbre l’ardeur du plein à par­tir de la mélan­col­ie du vide. L’équation se pose en deux temps : 1° l’image, son devenir pluriel, c’est l’histoire, 2° l’histoire, c’est le vide, le trou que l’on sat­ure d’une frénésie baroque. L’album décor­tique les ampli­tudes, les cour­bu­res, les sin­gu­lar­ités des désirs. On y décou­vre des pré­ten­dants recrutés par petites annonces rédigées par une femme en quête d’un chep­tel sex­uel. On la voit surfer sur un site de ren­con­tres, nour­rir ses fan­tasmes d’une escouade d’hommes à son ser­vice. On ne perçoit pas immé­di­ate­ment l’envers du décor, le drame en forme de trou noir, le départ du mari polici­er anar­chiste après la tragédie. On appren­dra la mort de leur fille, amie des homards et amoureuse des grands-fonds, morte dans une piscine olympique. Le bite-bush, l’arbre omni­scient nous dévoile l’orgie des corps qui embrase cette grande mai­son où, restée seule, la mère lutte avec ses sou­venirs, les assaisonne de pul­sions éro­tiques pour échap­per au grand vide. Ici à nou­veau, les séries s’emboitent ou ne font que se frôler. Dans un jardin post-édénique, la mère fait creuser une piscine pour retrou­ver sa fille per­due. La série heurte les vignettes de homards accrochés aux tétons d’une femme, per­cute la soif sex­uelle qui agite la femme en manque de fessiers, de corps fréné­tiques. Les mes­sages pleu­vent sur la toile, son envie est de fendre des culs, de les caress­er jusqu’au sang, de combler ses ori­fices, toutes les béances qui ren­voient à celle de la piscine. « Si entente, je voudrais caress­er ton cul. Le caress­er jusqu’à… le sang… Le sang coule… si entente ». Même le vide de l’horreur doit pou­voir être comblé. S’il faut sat­ur­er le gouf­fre, il faut aus­si rejoin­dre la morte, creuser un ter­ri­er qui mène à la dis­parue. La sen­su­al­ité ne s’ébroue que sur fond d’une noy­ade abyssale.

À côté de l’exploration de la nuit des désirs, « du plus… si affinités », des ren­con­tres avec les can­di­dats mas­culins accueil­lis dans la mai­son vide, à côté de l’exaucement de sa fan­tas­magorie, de celles des hommes recrutés, la femme tangue au milieu de bib­lio­thèques pous­sant comme des forêts vierges, dans un amon­celle­ment de livres, de livres-corps. Le très biblique Buis­son ardent est devenu un buis­son-pénis, une créa­ture végé­tale phallique qui a l’omniscience de Dieu, qui voit et entend tout, qui com­mente ce qu’il observe, les scènes éro­tiques, le bal­let des can­di­dats chargés d’obéir aux scé­nar­ios de la femme qui les domine. Le monde des petites annonces est un monde par­al­lèle qui lui per­met de régn­er alors que, dans la vie quo­ti­di­enne, c’est une femme écrasée par son patron. Cha­cun fait l’expérience de la coex­is­tence de plusieurs rôles dans la vie, cha­cun étant tan­tôt maître, tan­tôt vic­time. Les corps décu­lot­tés, le défilé des hommes-objets, des hommes-jou­ets chargés de creuser un immense trou pour y met­tre une piscine des­tinée à sa fille sont aspirés dans la folie de la Mère qui exige de tout recom­mencer, de déplac­er légère­ment la piscine. « Quand vous com­mencerez le trou pour la piscine, regardez bien si vous ne trou­vez pas finale­ment le chien mort… il faudrait être sûr… qu’il ne soit pas en dessous de la piscine ! »[3]. À l’arrière des dia­logues char­nels avec les corps mas­culins se des­sine la con­ver­sa­tion inces­sante que l’héroïne entre­tient avec sa fille. Inso­lite, le réc­it ne se referme pas dans un sil­lage inter­pré­tatif, laisse le lecteur vagabon­der, hors de toute pre­scrip­tion de lec­ture. La plas­tic­ité de l’album car­ac­térise son amont, son déroule­ment et son aval. L’explosion de la douleur et des ten­ta­tives de sur­vivre est traduite par une défla­gra­tion de couleurs.

De Por­traits crachés (FRMK, 1997) à Pas­tra­mi (L’Association, 2007), au port­fo­lio Canaris (Art & Fact, 2008), de ses créa­tions dans de mul­ti­ples revues (Le Lapin, Frigob­ox, Stra­pazin, Comix 2000, Beaux-Arts mag­a­zine…) à ses nom­breuses expo­si­tions (galerie Pierre Hal­let à Brux­elles, galerie Mar­tel à Paris, musée d’art con­tem­po­rain de Lucerne, Dia­pa­son à New York, galerie DS à Vence, Sjakie’s Gallery à Haar­lem…), les images de Dominique Gob­let racon­tent l’irracontable, sug­gèrent des réc­its qui sont pétris de secret. La pul­sa­tion qui fait bat­tre les mots et les images se loge dans la sous­trac­tion (en soi ou cir­con­stan­cielle) au régime du dici­ble et du vis­i­ble. Il y a de l’enfoui, du non-dici­ble, du non-dessin­able, et c’est parce qu’il y a ce con­ti­nent d’ombre que l’artiste lance ses cour­siers qui veilleront à pro­téger le secret sous la beauté du silence. Il y a des points de fuite, des con­tre-textes, des con­tre-images qui habitent souter­raine­ment les phras­es et les dessins.

Dominique Gob­let se tient dans une styl­is­tique de l’oblique, qui dévoile et dis­simule. Ses œuvres glis­sent dans l’espace du dérobé, de tout ce qui ne peut être rat­trapé par le lan­gage de la lit­téra­ture, du dessin, de la pein­ture, de la musique. Le régime de ce qui advient au corps, aux trem­ble­ments de la matière, aux noces de la lune et des loups n’est pas traduis­i­ble dans les idiomes sémi­ologiques.

Véronique Bergen


[1] Début des années 1990, Dominique Gob­let par­ticipe à la créa­tion du groupe Frigo­pro­duc­tion qui annonce les édi­tions Fréon et en, 2002, les édi­tions Frémok nées de la réu­nion des édi­teurs Amok et Fréon. Au nom­bre des artistes, des auteurs de FRMK dont la ligne édi­to­ri­ale est celle de l’inventivité et de la lib­erté, citons aus­si Yvan Alag­bé, Paz Boïra, Frédéric Coché, Olivi­er Deprez, Vin­cent Fortemps, Éric Lam­bé, Jean-Christophe Long, Michaël Matthys et Thier­ry Van Has­selt.
[2]  « Dominique Gob­let, entre­tien avec Xavier Guil­bert, dans du9, l’autre bande dess­inée, Entre­tien réal­isé en pub­lic durant le fes­ti­val « BD à Bas­tia », le 2 avril 2011, https://www.du9.org/entretien/dominique-goblet 
[3] Dominique GOBLET, Kai PFEIFFER, Plus si entente, FRMK/Actes Sud BD, 2014, p. 106.


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°212 (2022)