Ancrage : les ambitions d’un éditeur écrivain

stéphane lambert

Stéphane Lam­bert ©Anne Bour­guignon

Ancrage, nou­velle mai­son d’édition, vient de sa lancer avec une seule col­lec­tion (de poche) mais de gross­es ambi­tions et un pro­jet édi­to­r­i­al peu habituel même s’il reste encore fort secret. Stéphane Lam­bert en est l’initiateur et le seul maitre à bord.

Ancre Rouge a été créée il y a dix ans par Marc Van­rens et deux asso­ciés. Rapi­de­ment mise en som­meil, la société est relancée en 1996 avec le dou­ble pro­jet d’éditer et de dis­tribuer. Des annonces de recherche de man­u­scrits sont placées dans la presse. Stéphane Lam­bert les lit et envoie son roman Char­lot aime mon­sieur. Rapi­de­ment accep­té, le texte se heurte toute­fois à l’actualité (la décou­verte des corps de Julie et Mélis­sa) et sa pub­li­ca­tion sera post­posée, ce qui per­me­t­tra à Stéphane Lam­bert d’en retra­vailler l’écriture sous la houlette de Pierre Mertens, pour paraitre en sep­tem­bre 1997 alors que son auteur achève sa sec­onde ses­sion en philolo­gie romane à l’ULB.

Puis, Stéphane Lam­bert prend un peu de vacances, envoie son bouquin et mul­ti­plie les con­tacts jusqu’à la Foire du livre 1998 à laque­lle Ancre Rouge par­ticipe pour la pre­mière fois et à qui il pro­pose naturelle­ment sa col­lab­o­ra­tion. En mai 1998, Ancre Rouge ouvre, à Vil­vo­orde, une librairie dont il prend la direc­tion et qu’il ani­me en organ­isant des ren­con­tres avec les auteurs un mer­cre­di sur deux. En novem­bre 1998, il pub­lie son deux­ième roman, Ensem­ble, Simone et Jean sont entrés dans la riv­ière.

Pen­dant la Foire du livre 1999, l’idée lui vient de créer Ancrage sous la forme d’une col­lec­tion de poche. Comme il ne manque pas d’audace, lui qui veut des « noms impor­tants », il prend les con­tacts, obtient les feux verts (Harp­man, Mertens…), trou­ve des investis­seurs et fonde une société pro­pre mais sœur d’Ancre Rouge. Tant mieux pour l’édition mais tant pis pour la librairie, fer­mée « parce qu’on ne peut pas tout gér­er », sans regret parce que les nou­veaux pro­jets sont ent­hou­si­as­mants. Au pas­sage, Stéphane, qui « ne sait pas s’il sera tou­jours là demain », trou­ve que chang­er de boulot tous les ans, c’est bien, et rap­pelle qu’il ne s’est jamais présen­té à un entre­tien d’embauche.

Avant de par­ler du pro­jet, un mot sur la struc­ture d’Ancrage. C’est une SPRL au cap­i­tal de 750 000 francs. Cela sem­ble un peu léger au regard de l’ambition mais il parait que les ban­ques sont en con­fi­ance et fer­ont crédit et puis la société, toute indépen­dante qu’elle soit, s’adosse à Ancre Rouge et béné­fi­cie de son infra­struc­ture mais aus­si, ce n’est pas nég­lige­able, de son savoir-faire de dis­trib­u­teur.

harpman l'apparition des esprits ancrage

Pour ce qui est du con­tenu édi­to­r­i­al, il fau­dra patien­ter pour le décou­vrir car Stéphane Lam­bert reste assez secret sur ses pro­jets. La forme, elle, est con­nue : un for­mat de poche dont le prix varie de 190 à 310 francs selon l’importance de la pag­i­na­tion et le tirage de 2 000 à 10 000 exem­plaires (voire même plus, peut-être) en fonc­tion de la renom­mée de l’auteur. Et la col­lec­tion a décidé de ratiss­er large puisqu’elle pro­posera des inédits, des réédi­tions et des textes clas­siques. Pour ces derniers, seuls des textes introu­vables (ou très dif­fi­cile­ment) chez d’autres édi­teurs seront repris. De manière emblé­ma­tique, Stéphane Lam­bert a choisi de rééditer le pre­mier roman de Mau­pas­sant, l’auteur grâce à qui il est venu à l’écriture. Six titres sont prévus en 1999, dix-huit en 2000 et plus peut-être par la suite mais « on ver­ra » car il estime qu’il a déjà suff­isam­ment de pro­jets à con­cré­tis­er et il trou­ve trop risqué « d’aller dans tous les sens » d’autant qu’il peut déjà mesur­er com­bi­en il est occupé par trois titres en deux mois !

Une chose est sûre, Stéphane Lam­bert ne s’occupe que d’Ancrage et ne cherche pas la con­cur­rence avec d’autres édi­teurs. Pour lui, « le mieux, c’est de ne penser qu’à soi et faire ce qu’on a envie de faire ». Claire­ment, il ne copie ni les choix ni les démarch­es. Ain­si, lorsqu’il y aura des pré­faces (ou des post­faces), ce sera en toute lib­erté de ton : le com­men­taire uni­ver­si­taire et l’appareil sci­en­tifique sont ban­nis. Il ne fera pas non plus le choix de ne pren­dre que ce qui marche et s’étonne que per­son­ne avant lui n’ait songé à racheter les droits du pre­mier roman de Jacque­line Harp­man. Il avoue une vision large de la lit­téra­ture et prend en compte la var­iété des gen­res et la diver­sité des publics. Aus­si, si la notoriété de l’auteur appa­rait comme un critère évi­dent, il n’en jouera pas pour pren­dre n’importe quoi : la qual­ité du texte reste au cen­tre de ses préoc­cu­pa­tions.

Sacerdoce et vision

Il prospecte et veut affich­er ses choix en sachant bien qu’il n’a pas la même sen­si­bil­ité pour tous et que les cir­con­stances, les ren­con­tres ou les rela­tions qui s’avèrent par­fois déter­mi­nantes sont imprévis­i­bles « comme dans la vie d’un lecteur : qu’est-ce qui fait qu’on tombe sur ce livre-là au milieu de mille autres ? » Il sait aus­si que les Belges con­nus « ne sont pas 36 000 » et qu’aucun suc­cès com­mer­cial ne peut être cal­culé à l’avance.  D’ailleurs, lorsqu’il cherche à acquérir des droits, il étonne les édi­teurs parce qu’il ne par­le pas chiffres d’abord. Seul le texte l’intéresse : les chiffres, il ne fait que les con­stater à la fin du mois. Il gère son pro­jet sage­ment, bien sûr, parce qu’il ne veut pas se retrou­ver à la rue mais aus­si parce qu’il veut qu’Ancrage soit repris dans le fonds des librairies et s’y installe. Démoc­ra­tis­er la lit­téra­ture fait par­tie de ses objec­tifs et il se révolte con­tre les poli­tiques édi­to­ri­ales essen­tielle­ment com­mer­ciales qui vendent d’abord le livre en grand for­mat puis réédi­tent en poche. Lui, il ne veut que du poche.

Enfin, s’il avoue détester le com­merce et ne rien savoir ven­dre, il sait man­i­feste­ment négoci­er les con­trats. Et il ne veut pas de mau­vais­es rumeurs : les auteurs sont payés rapi­de­ment et un peu mieux qu’ailleurs ! À not­er : il n’y a pas de comité de lec­ture « parce que je n’ai pas le temps d’attendre son avis ! J’assume tout à 100% ». Même si c’est un sac­er­doce et sûre­ment pas un méti­er pour faire de l’argent.

Au fait, Stéphane Lam­bert est avant tout un écrivain bien que selon lui, le fait de n’avoir pub­lié que deux romans courts l’empêche d’être perçu comme tel. Son but dans la vie ? Être romanci­er. Il aime bien cette idée. Main­tenant, plutôt que de tra­vailler la con­ci­sion et l’ellipse, il écrit un texte long, baroque. « Ce n’est pas plus com­pliqué, il faut seule­ment plus de temps. Et la mai­son d’édition m’a appris la patience ». Alors quand il avance que « la lit­téra­ture est la chose la plus impor­tante », il con­fesse tout de suite qu’il en a cer­taine­ment une « vision enflée ». Toute­fois, il n’est pas dupe et sait, par exem­ple, qu’une ren­con­tre avec un auteur ne sert à rien pour la lit­téra­ture. « Stend­hal n’a pas besoin de venir par­ler du Rouge et le Noir ! L’auteur incar­ne la lit­téra­ture, il la rap­pelle par sa présence physique, son vécu, sa manière de dire les choses, d’exister… Il faut le faire par­ler d’autre chose et ne pas lier les deux parce que ce qui est intéres­sant dans la lit­téra­ture, c’est pré­cisé­ment la mise en scène dans le roman. Et l’œuvre doit avoir une puis­sance en soi, une con­sis­tance pour exis­ter seule, qui doit pass­er au moment de la lec­ture. Les com­men­taires ou la cri­tique n’apportent à rien ». Intariss­able sur le sujet et très amer sur l’état actuel de nos sociétés, il ajoute : « La lit­téra­ture doit être… essay­er de recon­stru­ire le monde à par­tir de soi ».

Au fond, écrire long, décou­vrir plein de trucs, appren­dre sur le tas et tout faire de A à Z, mon­tr­er de l’assurance et n’être ni naïf ni machi­avélique, ce n’est pas un peu dur à gér­er quand on a seule­ment 25 ans ? « La jeunesse plait en lit­téra­ture… Regardez le mythe Rim­baud ! ». L’exemple n’est pas pris au hasard : Stéphane Lam­bert serait fier de n’être recon­nu qu’en tant qu’écrivain.

Jack Keguenne


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°110 (1999)