James Ensor, Vive l’art vivant !

Ensor écrivant

James ENSOR, Vive l’art vivant ! précédé de Dans le gre­nier d’En­sor par François Wey­er­gans, Séguier,
1997

ensor vive l'art vivantEmile Ver­haeren, qui a si intelligem­ment ren­du hom­mage aux tal­ents mul­ti­ples de James Ensor[1]souli­gnant la manière qua­si lit­téraire de son art, l’ap­pela tour à tour « pein­tre lit­téraire » ou « poète de la couleur ». Mais à celui qui tro­quait par­fois le pinceau pour la plume (une plume « super­li­fi­co­quen­tieuse »), il prê­ta aus­si un « style fer­men­té » com­pa­ra­ble au « four­mille­ment des bulles» d’un excel­lent Cham­pagne. Ensor lisait. Il aimait, entre autres, Cervan­tès, Rabelais, Baude­laire et Poe. On ne s’en étonne pas. On décou­vre sans plus d’é­ton­nement (bien qu’En­sor ait tou­jours été éco­nome en hom­mages), une allu­sion émue à Georges Eeck­houd au hasard d’un texte. Ensor avait une opin­ion sur la langue. Il re­vendiquait son style « aigu et chargé », assez proche par delà les années de la poésie d’un Ver­heggen ou de la prose de Noël Godin. Il écrivait hir­sute, mul­ti­pli­ant les adjec­tifs et les mots inven­tés, pour « embêter le bour­geois », « enrager le doc­tri­naire mas­sif » et « enguir­lan­der le pion anky­losé ».

Il vilipen­dait les « Mais grossiers », les « Car rapetis­sants », les « adverbes de quan­tité matériels au pos­si­ble ». Il plaidait enfin pour une langue « fil­trée aux sources nou­velles et in­tarissables des émo­tions ». Les Edi­tions Séguier nous don­nent au­jourd’hui l’oc­ca­sion de savour­er quelques-unes des tru­cu­lences lit­téraires de James Ensor. Il s’ag­it pour la plu­part de textes de cir­con­stance, rédigés alors que le pein­tre avait atteint l’âge mûr, voire canon­ique (Ensor est mort à l’âge de qua­tre-vingt-neuf ans). Ils con­ser­vent cepen­dant toute l’intran­sigeance de la jeunesse. Ensor y raille, con­spue, iro­nise, cor­rigeant tou­jours l’éloge d’une égratignure et rat­tra­pant d’un coup d’hu­mour ses pro­pos franche­ment injurieux. Nul n’est épargné. Pas même les com­pagnons de route, comme Khnopff ou Van Rys­sel­berghe. Aucun mou­ve­ment, aucun groupe ne reçoit la moin­dre adhé­sion. Ensor est le seul pur, le vrai fan­tai­siste, évo­luant en lib­erté hors du pays de maboulie au mépris des suiveurs. Et ni l’Os­tende d’alors, plus som­bre et pit­toresque à la morte sai­son, plus toni­tru­ante au temps de car­naval, plus artis­tique­ment cul­tivée à la belle sai­son, ni le bouil­lon­nement intel­lectuel de l’époque ne peu­vent suf­fire à expli­quer la hargne toute « ensoréenne » (le mot est de l’in­téressé) qui vibre en ces pages. Con­tre quoi crie-t-il « Haro ! Haro !! Haro !!! » ? Con­tre ses con­frères, on l’a com­pris (« Maîtres guil­lotins de la pein­ture » méprisant « toute trou­vaille non estampil­lée française »). Con­tre les écoles, les censeurs. Con­tre les archi­tectes surtout (« vagues sé­quelles de ratés aux mains mortes »), qui com­mençaient à ter­ri­ble­ment béton­ner. Qu’avoue-t-il aimer (fait plus rare que le précé­dent) ? Cer­tains paysages belges (surtout s’il s’adresse à un Français, et même si ce dernier, Min­istre, vient de lui décern­er la cra­vate de la Légion d’Hon­neur). Ostende. L’amour et les fêtes pop­u­laires. Le « choc des bombes » dont jail­lit la lumière. La pein­ture et la lit­téra­ture en par­ti­c­uli­er. Lui-même en général, voy­ant désireux de dépas­ser la vision.

Je m’en voudrais de laiss­er la pré­face de côté. François Wey­er­gans s’y applique à tourn­er élégam­ment autour du pot. Mais il souligne aus­si avec acuité, par exem­ple, en évo­quant le goût du pein­tre pour les masques, ses in­cessantes par­ties de cache-cache quand il se mêle de pren­dre la plume. Il est vrai qu’il est par­fois dif­fi­cile de décel­er, entre les lignes d’En­sor, la part de l’in­térêt et de l’indiffé­rence, de la misog­y­nie et de son con­traire, de la haine et de l’en­t­hou­si­asme. Les sept textes du recueil sont précédés des répons­es de James Ensor (c’é­tait en 1921, il avait soix­ante et un an) au ques­tion­naire de Mar­cel Proust. Relevons-en trois ou qua­tre pour finir. A Mon rêve de bon­heur : « Bless­er les philistins avec une mâchoire de cha­meau ». A La fleur que je préfère : « Le lys gref­fé sur pis­senlit ». A Com­ment j’aimerais mourir : « Comme puce écrasée sur blanc sein de pucelle ». A Ma qual­ité favorite : « L’il­lu­sion du grand ».

Françoise Delmez


[1] À cet égard, il faut sig­naler, édités et présen­tés par Paul Aron chez Labor dans la col­lec­tion « Archives du futur », les volu­mineux Ecrits sur l’art d’Emile Ver­haeren. Quelques belles pages y sont con­sacrées à Ensor.


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°98 (1997)