Ghelderode et moi : des dramaturges témoignent

michel de ghelderode

Ghelderode

Si l’œuvre de Ghelderode sus­cite le respect qu’on doit à un mon­u­ment du pat­ri­moine, elle ne sem­ble plus guère, pour autant, sol­liciter l’imaginaire de nos con­tem­po­rains. Ain­si, nous avons con­tac­té de nom­breux auteurs de théâtre pour qu’ils évo­quent le rôle de Ghelderode sur leur pro­pre par­cours lit­téraire, et beau­coup se sont récusés : pas lu, con­nais pas, m’intéresse pas. Mais à d’autres, heureuse­ment, il par­le encore, comme en témoignent à leur façon Gas­ton Com­père, Jean-Pierre Dopagne, Pietro Piz­zu­ti, Patrick Roegiers et Lil­iane Wouters.

Le rouge avec l’or

Je l’ai décou­vert dans les années cinquante, je l’ai d’abord aimé, lu avec pas­sion fail­li l’imiter. Fail­li.

M’est-il aujourd’hui devenu étranger ? j’en ai l’impression. Encore que son ombre danse tou­jours sur les murs. Que cer­tains grands sou­venirs de théâtre demeurent. Que, grâce à Roland Beyen, sa Cor­re­spon­dance soit une œuvre à part entière, explicite et ambiguë, mesquine et hau­taine, geignarde et hargneuse, oppor­tuniste et naïve, célin­i­enne dans ses boues, cru­ci­fiée sur ses gouf­fres, vis­cérale, mon­u­men­tale.

Ghelderode, rouge et or (l’or de ‘geld’, des écus son­nants et trébuchants, le rouge de la viande, du sang, du velours), couleurs his­pano-fla­man­des, reflets d’âtres et de bûch­ers, cela claque au vent, appelle des pro­ces­sions de péni­tents et des car­il­lons. Un peu trop.

Si l’homme de théâtre est incon­testable, sa Flan­dre, tou­jours, m’a paru exces­sive, faussée, pro­duit d’exportation au label atten­du, mar­que déposée, pacotille pour touristes offerte au milieu d’objets authen­tiques. Une Flan­dre d’un exo­tisme dou­teux. Une exploita­tion mas­sive des clichés. Un énorme pon­cif. Même en pleine pâte du lan­gage, en pleine chair des per­son­nages, on n’est pas à ce point fla­mand. Et, surtout : les Fla­mands ne sont pas ain­si.

C’est là son génie : il peint comme il voit (a cru voir, voulu don­ner à voir, faire croire qu’il voy­ait). Il impose sa vision, sa ker­messe héroïque tel Ensor ses masques, Per­me­ke ses butors. Quelle part de cal­cul ? d’utopie ? d’authenticité ? Il grossit le trait, réduit le pro­pos, le mon­tre chaque fois sous l’aspect con­venu. Ce qui, chez un autre, serait procédé, s’élève chez lui au niveau d’un style, d’un chro­mo grandiose, gran­dis­sime, grandil­o­quent. Mais la ques­tion reste, insi­dieuse : y croy­ait-il, vrai­ment ? Dans quelle mesure en a‑t-il remis ?

Le rouge avec l’or. La terre et le feu. Un air attisé… — Par­tie sur ce ton, serais-je, par hasard, en train d’écrire un poème ?

Le rouge avec l’or,
la terre et le feu,
De soufre et d’encens
un air attisé.

Mais il manque l’eau

Avez-vous remar­qué com­bi­en l’eau man­quait ? Elle qu’on trou­ve si sou­vent chez Maeter­linck et Crom­me­lynck, qua­si­ment tou­jours chez Willems ? Il n’y en a pas dans Ghelderode. Ou presque pas. Seule­ment la soif. La soif qui donne à l’œuvre sa dimen­sion, son espace de désir et de tour­ments, sa vraie grandeur.

Lil­iane Wouters

Une ombre qui plane

Je men­ti­rais en dis­ant que Ghelderode fait par­tie de mes références quo­ti­di­ennes.

Et pour­tant ! Il y a, comme qui dirait, une ombre qui plane…

Ghelderode n’est pas un auteur auprès duquel je m’abreuve péri­odique­ment, comme Sopho­cle, Molière ou Ibsen. Néan­moins c’est un auteur qui m’a mar­qué : j’ai lu presque toutes ses pièces dans mon ado­les­cence et j’en ai vu plusieurs au théâtre. Et ce que ma mémoire a retenu au cours de ces trente années, ce sont des images. Par-delà le pro­pos, des images de per­son­nages, de lieux et de sym­bol­es. Et des images du temps. Plus peut-être que chez tout autre dra­maturge, le temps est, chez Ghelderode, un per­son­nage : l’ultime incar­na­tion en est la mort, omniprésente.

En réfléchissant à ces images, je m’aperçois que, si ma mémoire les a enreg­istrées, c’est en rai­son de leur jux­ta­po­si­tion : le vieux cohab­ite avec le jeune, le beau avec le laid, le pau­vre avec le riche, la pie avec le gibet… autant de chocs qui, par syn­thèse, créent un plan théâ­tral une impres­sion d’équilibre ou de déséquili­bre. Ce qui est très proche de mon écri­t­ure. Dans L’enseigneur, par exem­ple, le vrai le dis­pute au men­songe, le vécu à l’inventé, la vie au jeu théâ­tral.

Par­mi les com­posantes de mon théâtre, des lecteurs et des cri­tiques ont aus­si relevé, comme chez Ghelderode, un cer­tain sur­réal­isme – ou, pour éviter toute référence à une « école », un mélange de réal­isme et d’irréalisme. Je ne peux pas le nier : j’ai tou­jours été attiré par l’incursion de l’étrange dans le monde des vivants, m’arrêtant juste là où com­mence le mer­veilleux ou le fan­tas­tique.

Mais, par-delà les influ­ences sous-jacentes que je viens d’évoquer, une pièce m’a par­ti­c­ulière­ment influ­encé et occupe aujourd’hui encore un coin priv­ilégié de mon univers intérieur. Je veux par­ler de Pan­ta­gleize. Ma ren­con­tre avec cette pièce et son héros homonyme date de 1970 ou 1971 : c’est la pre­mière pièce de Ghelderode que je vois en chair et en os, sur une vraie scène ; elle est jouée par le Théâtre nation­al, avec Georges Bos­sair dans le rôle prin­ci­pal. Je suis fasciné, hap­pé, mangé. Et dérangé. Un peu plus tard, la RTB – pas encore F à l’époque – la dif­fuse sur la seule chaine télévisée qu’elle pos­sède. Et je suis mal­heureux, car le mag­né­to­scope n’existe pas encore. Qu’à cela ne tienne ! J’installe un micro devant le téléviseur famil­ial, afin de con­serv­er au moins le son ! Je pos­sède encore cette vieille bande BASDF 19 cm…

Pourquoi cette séduc­tion, cet envoûte­ment par Pan­ta­gleize ? Parce que, dans ma tête d’adolescent, il est l’Homme inno­cent qui, par hasard – mais le hasard existe-t-il ? — , déclenche une révo­lu­tion en prononçant une phrase banale : « Quelle belle journée ! »… Il est l’Homme entier, qui a rêvé d’un beau des­tin et qui se retrou­ve, à quar­ante ans, glis­sant petit à petit dans la caté­gorie des ratés… Il est ce que nous devons cha­cun nous résign­er à devenir : un être « embar­qué » dans la vie.

Ce Pan­ta­gleize, je l’ai eu présent devant mes yeux – intu­itive­ment d’abord, con­sciem­ment ensuite — , en écrivant Un ami fidèle, l’histoire de cet homme qui se trans­forme en chien d’aveugle et se trou­ve con­fron­té à la bêtise humaine.

C’est peut-être ça qui me relie à Ghelderode : par­tir en guerre con­tre la bêtise. Avec Pan­ta­gleize. Et avec les autres.

Jean-Pierre Dopagne

Le grand flandrin

Lorsqu’Adémar Adolphe Louis Martens, nom aus­si com­mun dans sa cité natale que celui de Michaux à Namur, choisit à 31 ans de chang­er son iden­tité, il n’endosse pas le surnom par­o­dique de Beni-Bouftout, Luisekam (peigne à poux), Mac Boum ou Vuide­bolle (boule creuse, tête vide, vuide étant vide chez Rabelais), mais le patronyme aris­to­cra­tique de Michel de Ghelderode. Reni­ant le nom imposé, pré­ten­du pro­pre, pour en adopter un d’élection, il se rend ain­si à lui-même et entame ce que Hen­ri Michaux, par honte de l’origine, fuyant l’histoire hon­nie pour se délivr­er du mal-être ou sen­ti­ment d’infériorité, nomme dès 1930 les « voy­ages d’expatriation ». Alors qu’il est natif de Brux­elles, taxée de « ville de Flan­dre que je con­nais le mieux », le pre­mier exode le mène à écrire dans une langue impro­pre, hors du fran­squil­lon des écrivains brux­el­lois, français con­tre­fait, affec­té, sans saveur et sans gout, privé de son accent, ce qu’entérine aus­si Michaux quand il con­fie « les français m’est devenu à moitié étranger » (Pas­sages, Gal­li­mard, coll. « L’imaginaire »).

Ayant déserté la lit­téra­ture belge d’expression française « qui est vide à l’intérieur », Ghelderode résout ain­si la prob­lé­ma­tique d’abord sans issue de l’écrivain désaxé, « bizarrement entre les Fla­mands dont il n’écrit pas la langue et les Français dont il écrit (à sa manière) la langue, mais qui ne sup­por­t­ent pas et ne peu­vent pas le com­pren­dre » (La Flan­dre est un songe, La rose et le chêne). Impres­sion­né par De Coster comme Michaux l’est ado­les­cent par Gezelle au point d’avoir un moment pen­sé écrire en fla­mand, Ghelderode, défaussé de son nom, œuvre ain­si hors du français, langue de pou­voir et de gram­maire, et se réap­pro­prie le fla­mand, langue mater­nelle, d’émancipation, qu’il par­lait chez lui, à la mai­son, étant enfant, dont il ne livre pas une tra­duc­tion, mais une tran­scrip­tion fran­cisée, mirobolante et pataude, qu’il besogne et chan­freine à bras le corps, en révolté, non pas en man­darin.

Car si la troisième phase du périple le con­duit à ral­li­er la Flan­dre, « patrie supérieure » ou « pays de dilec­tion », dite aus­si « patrie morale », il n’en est pas pour autant, loin s’en faut, le féal. Opérant à sa main, sans égal, sans exem­ple et sans style, il n’a pas la van­ité de croire que la langue (ou la lit­téra­ture) est sa patrie, sec­onde ou d’emprunt, alors qu’il faut s’en inven­ter une autre, s’exiler de la gangue, fuser du car­can de la matrice et créer une langue incon­nue, étrangère à la langue d’origine, litanie orale, baragouin ou chara­bia out­rageant (« Je vais le leur arranger leur chara­bia », dit Beck­ett), « ghelderodite aiguë », sabir d’excès, phys­i­ologique et déli­rant – noy­au ardent à explor­er — , idi­olecte ivre, esbro­ufant, logo­machique, qui sied à cet impré­ca­teur sar­cas­tique, « gras de la bouche et de patois », quérant en soi la folie, qui phrase à gros traits maçon­nés.

Atteint dès lors d’une col­ique ver­bale égale à celle néphré­tique d’Ensor qui déclare qu’ « il faut aimer la pein­ture grasse, beur­rée, empotée, lardée, gaufrée, saucée, croutée de purée et de farce far­cie… » (Pour Michel de Ghelderode, hom­mage du pein­tre des masques et de la mer) ou du tant folâtre Mon­sieur Rops, qui pérore itou à ses heures en patois car­il­lon­nant, il jon­gle avec cet idiome pic­tur­al, baroque, car­nava­lesque, sémi­nal, de ripaille et de ribote, scro­fuleux, embier­ré, enlu­miné, rubénien, héris­sé de gar­gouilles, d’oriflammes, de den­telles et de tin­ta­marre, qui exhale à plus soif sa gris­erie de vision­naire imbibé du verbe.

Cette échap­pée buis­son­nière, sorte d’écart (ou d’égard ?) vital du lan­gage, trou­ve son point d’ancrage dans la démesure et l’universalité pan­ta­gruélique de Rabelais, génie cor­nu­copique, qui explore mag­istronos­trale­ment le vocab­u­laire dans tous ses azimuts et génère une lit­téra­ture de HAUTE GRAISSE, grat­te­lar­donesque, gail­larde, pail­larde, ver­beuse, truf­fée de mots-valis­es (« Quand est-ce qu’un mot n’est pas un jeu de mots ? », dit Joyce), de listes abra­cadabrantes et de ter­mes à mille pattes, qui fond au prof­it du français MAIGRE et des porce­laines lan­gag­ières de mise avec Ron­sard qui hon­nit le vul­gaire et prise la langue poé­tique que s’approprient les nan­tis et ren­tés de haute classe qui répu­di­ent tout accent, pensent en suisse et pin­cent leur phrasé autant qu’ils pèsent leur ligne. Voilà sans doute pourquoi de nos jours l’œuvre grandiose de Ghelderode est tenue pour injouable par les théâtres fran­coph­o­nes.

Mais si tant de prosa­teurs sont des ingrats qui don­nent peu, le sabir pin­darique du grand Flan­drin, en quête d’anomalie, a beau­coup à voir aus­si avec Joyce qui envoie « couch­er le lan­gage » et enfante le sien pro­pre comme Beck­ett choisit pour sa part d’écrire en français. Le mirage d’une langue si indi­vidu­elle qu’elle en devient uni­verselle s’éploie en effet dans l’afflux des néol­o­gismes pour trouss­er les « bons mots », ceux d’usage ordi­naire étant inaptes, d’idiolectes inouïs, d’autant plus que sa vue était moin­dre, enger­bés dans Ulysse, arche de Noé du verbe, sym­phonie euphonique, opéra babélien fab­uleux, après la rédac­tion duquel Joyce con­fie : « Je suis au bout de l’anglais ». Comme Ghelderode porté par le sens flu­vial du verbe – « Je cherche des mots aux tim­bres musi­caux idéaux » -, le génial Irlandais, han­té par le gout « de la musique pure », plus prosaïque­ment défi­ni comme sa « viande hachée » par Nora, dont nait des let­tres (« Écris-moi comme tu me par­les ») le fameux mono­logue final scan­dé par l’imponctuation, alors qu’il sug­gère par ailleurs de traduire aus­si les vir­gules et les points, refuse de s’allonger dans le lit tout fait de la langue, « déclare la guerre à l’anglais », idiome du con­quérant comme le français fig­ure le par­ler du pos­sé­dant pour le père de Hop sign­or, et recourt à des moyens triv­i­aux, et par­fois même, de son pro­pre aveu, quadriv­i­aux, pour com­pos­er cette langue poly­mor­phe, mais en pri­or­ité poly­glotte, aus­si étrangère à sa langue qu’à toutes les langues, et qui en même temps les inclut toutes, y com­pris le fla­mand dont il imbrique quelques mots dans Finnegans Wake, après avoir pris 64 leçons lors de son séjour en août 1926 à Ostende avec Nora à l’hôtel de l’Océan.

Patrick Roegiers

Ghelderode par le cœur

J’ai le sou­venir puis­sant d’une écri­t­ure à par­ler, d’une langue de théâtre à l’architecture flam­boy­ante et aux tour­nures per­vers­es. Je l’ai enten­due avant de la lire et quand je l’ai lue c’était pour la mémoris­er. J’ai le sou­venir de cela aus­si : une langue pour acteurs à suer, une écri­t­ure à appren­dre par cœur. C’est com­préhen­si­ble puisque c’est par le cœur que mon pro­fesseur m’écoutait la mâch­er, la marcher et la mor­dre et la tor­dre, puisqu’ainsi tor­due il fal­lait pou­voir lui don­ner tout le phona­toire en pâture et le corps avec.

Ghelderode m’a été don­né à l’âge de 17 ans par Bernard Mar­baix. Je venais de com­mencer l’apprentissage d’être acteur. La tête éveil­lée par deux langues, la mienne d’Italie et l’autre de fran­coph­o­ne Bel­gique, je jubi­lais à la décou­verte de cette troisième qui, de la pre­mière, avait l’étendue et ses reliefs mélodieux et, de la sec­onde, la syn­taxe presque mécon­naiss­able. Ain­si avant de la lire je me retrou­vais à patauger dans la mare comme un pha­cochère bam­bin, heureux de par­ler Bifron ou quelque curé dif­forme ou le Bouf­fon d’un Escu­r­ial dont je n’avais aucune notion sérieuse si ce n’est la moins de toutes : celle d’un palais han­té par une langue bouffie et bonne, bouf­fonne à bouf­fer. Ain­si, j’ai appris par cœur Ghelderode, auteur de glose mus­cu­laire, maitre ès gym­nas­tique phoné­tique et poète à mas­ti­ca­tions actorales. J’ai appris la jouis­sance d’être ses êtres à la parole baroque et bar­i­olée. Je vivais, avec l’inconscience féconde de l’apprenti, l’exercice de me gliss­er dans ses peaux his­toriques et grotesques, dans ses per­son­nages irrémé­di­a­ble­ment tra­gi-comiques qui appel­lent l’excès des formes et le dépasse­ment des rythmes car­diaques. Ain­si apprenant l’art de devenir, je tâtais par leurs mots leur manque d’absolu, leur blessure pro­fonde dans des âmes en quête et truf­fées d’impotence. J’ai touché de la langue leur émi­nente human­ité dérisoire et la pousse qui les porte aux nues de leur dépasse­ment. Vis­ite intérieure, imman­quable­ment con­tagieuse depuis les planch­es où l’écrit se met à vivre.

Pietro Piz­zu­ti 

Ghelderode sur scène

Il m’est dif­fi­cile de don­ner une opin­ion objec­tive sur Michel de Ghelderode. Il se fait que la Prov­i­dence, sem­ble-t-il, m’a fait don d’un ami incom­pa­ra­ble : Roland Beyen, gheldero­di­en uni­versel – et quoi de plus pré­cieux qu’un ami ? Quand j’ai la joie de le ren­con­tr­er, ce qui est plutôt rare, j’évite le sujet – le sujet schaer­beekois – pour la rai­son que je lui devine l’esprit tan­né par le satané dra­maturge – alors même qu’il mon­tre tant d’obstination, de sci­ence et qua­si­ment d’héroïsme à éditer cette cor­re­spon­dance dont le vol­ume a de quoi effar­er. Et cela dans les cir­con­stances les plus dif­fi­ciles et alors même, il faut bien le recon­naitre, qu’il en est cer­tains qui, du sieur Adé­mar Adolphe Louis Martens, ne sont que des par­a­sites sans grands scrupules. Par quelle aber­ra­tion venir en aide à cer­tains dont la paresse est remar­quable et non à un chercheur, un essay­iste, un his­to­rien de pre­mier ordre ? Un mys­tère à la belge ? Encore un ?

J’aime trop le théâtre pour en lire les textes – textes non écrits pour être lus, sinon de ceux qui s’en occu­pent sur une scène. (Je ne fais qu’une excep­tion pour le théâtre de ce temps, et ceci reste mon inno­cent secret.) Non pour être lus, ces textes, mais joués : tru­isme sans doute. Mais me suis-je autre­fois, au col­lège, ennuyé (faible mot) de la façon la plus noire sur les textes des dra­maturges clas­siques ! À mon sens, pren­dre le théâtre pour de la lit­téra­ture est, à pro­pre­ment par­ler, une aber­ra­tion incom­préhen­si­ble. Je n’ai jamais lu une pièce de Ghelderode. Je n’en lirai jamais.

Cela dit, je l’ai sou­vent vu représen­té, mais, chaque fois, j’ai suivi le spec­ta­cle sans ardeur. À vrai dire, ce n’est pas Ghelderode seul à être mis en cause, mais Ghelderode vis­ité (comme aiment à dire cer­taines cervelles puis­santes) par un met­teur en scène. Ces représen­ta­tions – dont j’excepte Made­moi­selle Jaïre, don­né récem­ment au Théâtre du Parc, que je n’ai pas pu voir pour des raisons de san­té – ces représen­ta­tions tou­jours hautes en couleurs, ne m’ont don­né à voir ces couleurs que hurlantes. À croire qu’il est en Ghelderode un démon hys­térique chargé de pos­séder les met­teurs en scène, forts de leur toute-puis­sance et de leur génie, et, par voie de con­séquence, les acteurs, dont j’ai tou­jours admiré l’obéissance très sou­vent exem­plaire. Beau­coup d’artifice dans ces spec­ta­cles. Absents le vrai bruit et la vraie fureur : une vie scénique où tri­om­phaient un bric-à-brac fac­tice, un désor­dre incon­gru – un fatras, voilà le mot le plus appro­prié, vague­ment dirigé. J’y ai vu la mode du jour s’en don­ner à cœur joie, et ce, pour moi, jusqu’au dégout. (Mais je ne puis pas assur­er que j’ai, comme qui vous savez, le dégout très sûr – évidem­ment). Ce qui, chaque fois, me las­sait, tout en m’irritant le sys­tème nerveux, c’était un manque de rigueur évi­dent – mais, juste­ment, à qui l’attribuer ? Et cepen­dant je ne ces­sais de me faire des reproches : nous parta­gions, le dra­maturge et moi-même, un trait de car­ac­tère com­mun, ou presque : le mépris pour lui, le dés­in­térêt pour moi, de tout ce qui se présente, pour repren­dre son expres­sion, comme aux ficelles, enten­dez offi­ciel. Mais quoi qu’il en soit, je ne par­ve­nais pas à digér­er tout à fait ces spec­ta­cles. Sans doute ai-je tort, mais, comme dis­ent les bonnes gens de mon Con­droz natal, on n’si fé nin – on ne se fait pas. Il faudrait un mir­a­cle pour que change ma sit­u­a­tion. Mais cela est sans impor­tance aucune.

Gas­ton Com­père


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°103 (1998)