Jacques Izoard vient de se voir attribuer le prix triennal de poésie de la Communauté française de Belgique, pour son recueil Le bleu et la poussière (La Différence). En ce mois du Printemps des Poètes, c’était l’occasion rêvée de lui offrir notre couverture : une couverture que cet auteur s’est toujours bien gardé de tirer à soi, préférant hisser sur le pavois les mots plutôt que soi-même.
À Liège, où il est né en 1936 et où il a enseigné jusqu’à l’année dernière, Jacques Izoard symbolise à soi seul la présence du poète dans la cité. Il y anime depuis toujours des rencontres littéraires, au Quai d’abord, à la Griffe, à l’Atelier d’Écriture du Cirque Divers, au cercle Carlo Levi aujourd’hui — autant de lieux de découvertes, d’échanges, d’irrigation permanente, d’écoute attentive. Et nombreux furent les auteurs étrangers qui découvrirent la ville à son invitation, d’Allen Ginsberg à Guillevic, de James Sacré à Pierre Dhainaut. Par ailleurs, il a dirigé longtemps une revue (Odradek) autour de laquelle gravitaient nombre d’écrivains et de créateurs, qui lui doivent beaucoup, et il fut l’une des chevilles ouvrières du mensuel M25, qu’animait Robert Varlez, bientôt rejoint par Françoise Favretto. Enfin, on ne compte plus les élèves qu’au fil des années, il a initiés au plaisir du texte.
Mais à l’inverse, la ville est partout dans son œuvre — ses mille petites merveilles, ses mille poings levés. Car l’imagination, chez Izoard, s’ancre d’abord dans des sites familiers : la maison, le jardin, les rues de la cité ou encore les paysages d’Ardenne, d’Asturies, des Rocheuses canadiennes, qui l’ont marqué dans ses voyages. Espaces qui l’habitent et qu’il s’approprie pour y faire jouer ses affinités subjectives, cosmologie de poche qui lui permet à tout moment de sortir un monde d’un mot. Central entre ces lieux, le corps, souvent perçu par fragments. À partir de lui s’élabore un réseau de subtiles correspondances, de dérives minuscules qui, de proche en proche, infiltrent l’univers entier. Ses poèmes accordent ainsi libre jeu à l’engrenage des métamorphoses, dans la logique profonde d’un « sommeil d’encre » : machination ludique qui conjure le malheur et la mort par la dynamisation sensuelle des mots et des choses.
En près de quarante ans d’activités et en une quarantaine de recueils, Jacques Izoard a imposé une tranquille et rêveuse insurrection du langage poétique, qu’il oblige à épouser l’extraordinaire mobilité du désir sans jamais le figer. Et sans désemparer, le poète continue son chemin de mots : un nouveau recueil paraîtra prochainement à la Différence. En couronnant Le bleu et la poussière par quatre voix contre deux à L’État belge de William Cliff (La Table Ronde), le jury du prix triennal de poésie a tenu à distinguer aussi cinq autres recueils : Figures du très obscur, d’Yves Namur (Phi), Dame en fragments, de Laurence Vielle (La Pierre d’Alun), La confusion des visages, de Jacques Sojcher (La Différence), Visage racinéant, de Gaspard Hons (Rougerie) et Entre zut et zen, de Jean-Pierre Verheggen. À tous ces poètes nous rendons hommage : le printemps leur appartient.
Carmelo Virone
Le Carnet et les Instants : — Si le bleu apparait, de façon explicite ou non, au fil du recueil, la poussière, nommément, est plus rare. Quel sens donnez-vous à ce mot ?
Jacques Izoard : La poussière à la fois me fascine et m’inspire de la répulsion, surtout en ville. C’est quelque chose qui a tendance à disparaître, à se faire aspirer. Peut-être le bleu se défait-il en poussière, comme si se produisait un éparpillement des choses, Le bleu est mat, dur, cohérent, et la poussière est morcellement, comme une infinité de détails qui m’entourent. D’ailleurs, dans mes poèmes, il y a très souvent des aiguilles, des épingles, des cils, toutes choses qui sont poussières. Comme le dit la religion catholique : « Tu es poussière et tu retourneras en poussière », ce que je trouve très juste.
À propos de religion catholique, vous employez le mot « âme ». Qu’est-ce que c’est l’âme?
J’emploie le mot « âme » pour lui-même, en tant que tel, pour sa constitution physique sur la page, pour sa prononciation. Mais derrière le mot « âme », il n’y a rien, sinon un creux. Il y a deux sortes de mots dans mes poèmes : les mots pleins, concrets, et les mots creux.
Qu’en est-il, alors, du mot « bleu » ?
Justement ce mot-là est ambivalent, à la fois plein et creux. C’est peut-être un totem, un fétiche.
Votre poésie n’aurait-elle pas un versant cosmogonique, grâce auquel l’univers se fait et se défait, de manière artisanale en quelque sorte ?
Tout vit dans l’incertain, dans l’hésitation permanente, avec des mouvements de va-et-vient, et bien entendu une certaine Jouissance, un appel à l’autre, aux autres. Sûrement pour briser la solitude.
On lit (p. 146) : « Caresse à longueur de semaine / ton corps et celui d’autrui. / Naîtra l’Osmose », où un substantif prend une majuscule, ce qui est exceptionnel chez vous. Pourrait-on qualifier votre cosmogonie de « panérotique » ?
Oui, absolument. Et le sens du toucher, comme le regard, m’apprend beaucoup plus que l’intellect. Toucher l’écorce d’un arbre est essentiel pour moi. Quant au mot « osmose », il marque le désir d’être partie intégrante du monde, ce qui contient tous les désirs.
Mais on ne trouvera jamais la description d’un visage ou d’un paysage.
Un paysage, ça me dépasse un peu. D’emblée un détail m’attire : un nuage dans le ciel, une lézarde dans un plan trop étale, une faille, une suture. Quant aux visages, ils me semblent d’une telle évidence que j’ai parfois l’impression de connaître tout le monde. Le visage humain, quel qu’il soit, me laisse béat, stupéfait par sa présence totale, qui ne demande rien mais impose cette évidence : quelqu’un est là.
Au début du recueil, on sent une envie de faire table rase, de tout recommencer. Puis on lit (p. 46) : « Et mille fils se croiseront / en un manteau de pauvreté », qui évoque le titre de votre premier livre. L’artiste fait-il jamais autre chose que tisser le même manteau ?
Répéter sans cesse, respirer sans cesse, au gré de l’évolution de la sensibilité, de la couleur du jour, oui, j’aime la répétition. J’éparpille des mots qui correspondent à l’amas des choses, à l’enchevêtrement des bribes. Il y a des sentiers dans mes recueils, mais je laisse au lecteur le soin de les trouver, parmi les collections que j’accumule. Les rotules, les coudes, les doigts apparaissent très souvent mais un peu dans le désordre. Et s’il y a un fil conducteur, il est plutôt là pour égarer le lecteur, tromper les idées reçues, en détricotant l’univers.
Vous êtes liégeois et vos racines sont fermes. Mais vous utilisez un français plutôt strict, sans termes rares ou dialectaux.
J’ai autre chose à faire que des jeux de langue un peu superficiels. Je vais au fil de la langue, et le français est comme une eau fluide. Mais j’entrechoque les mots, je les place de façon inattendue, de manière à provoquer des courts-circuits à l’intérieur du français. Je ne suis pas un casseur de mots, plutôt un manipulateur, un agitateur, un prestidigitateur. Il me faut susciter des variations de sens, de température du poème, dans l’espace de la langue, qui peut toujours basculer. À force de répétitions, de variations, se forme une sorte de litanie. On trouve cela dans certaines religions mais aussi dans les tendances les plus modernes de la musique, par exemple.
Peut-on, dans votre œuvre, lever le lièvre de l’ironie, et mettre les points sur les i ?
L’ironie est beaucoup plus fréquente qu’on ne le croit. Il y a des gens qui prennent tout au pied de la lettre et qui ne se rendent pas compte que finalement, je m’amuse souvent : «Nerfs à vif et ironie! / Et chants de coqs acérés / dans la gorge aiguë ! / Siffler de flûte en roseau / saigner à blanc / le poème et ses sbires ! » (p. 108). Les mots ont parfois un aspect solennel et il n’est pas mal de les alléger un peu. Mais vouloir être comique est ce qu’il y a de plus sinistre. L’ironie et le lyrisme doivent s’épauler, sans oublier la tendresse ni la cruauté. En mai 68, un journal estudiantin proclamait : « Nous voulons tout. » Évidemment, nous voulons tout.
Comment cet aspect subversif trouve-t-il sa place dans votre poésie?
Depuis, quelque temps, j’ai l’impression de me libérer. Par exemple, j’ai été frappé, assez récemment, par le surgissement du mot « mort », que je n’avais jamais employé. Comme le mot « sang », cela me hérissait, et maintenant je prends le risque. Le poète est un peu comme un pommier qui donne ses fruits en abondance. Le jaillissement de n’importe quoi me fascine. Je tends à montrer une sorte d’état des lieux, et le pourquoi des choses me laisse plutôt froid.
Ce qui vous fait écrire : «Ici l’air a planté / son immobile entendement ».
Ce qui est compris perd tout son intérêt, je préfère ignorer. J’aurais préféré être professeur d’ignorance, de non-connaissance : « J’ignore mais j’amadoue la langue ourdoue. »
Propos recueillis par Daniel Meyer
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°117 (2001)
