Le 18 septembre dernier, La Louvière rendait hommage à Jean Louvet à l’occasion du quarantième anniversaire de son engagement politique et théâtral. Le Ministre Rudy Demotte souhaitait s’associer à la fête en prononçant quelques mots à l’issue de la représentation de Conversation en Wallonie. Ce fut l’occasion de constater que, même ému, Louvet ne désarme pas. Il prend la parole brièvement pour remettre son travail en perspective. Il entend rendre hommage à une classe ouvrière ignorée voire méprisée. Il veut aussi contribuer à la constitution d’un imaginaire wallon dont les pouvoirs publics soutiennent l’émergence de façon beaucoup trop timorée à son gout. Tout Louvet tient dans cette sortie : incontournable mais incontrôlable et surtout irrécupérable, par qui que ce soit.
Le choix de Conversation en Wallonie était particulièrement judicieux pour cette soirée d’hommage. Non seulement c’est la pièce de Louvet qui a été la plus éditée (Jacques Antoine en 1976, Les Cahiers du théâtre des pays du Nord en 1991 et enfin en poche, chez Labor en 1997) et la plus montée (créée par Louvet en 1976, reprise par Liebens l’année suivante puis par Jean-Louis Martin en 1991 et par Armand Delcampe en 2001), mais c’est probablement aussi la meilleure introduction à l’univers de Jean Louvet.
La biographie de l’auteur a bien des similitudes avec Jonathan, qui est le personnage principal de la pièce à défaut d’en être le héros. Comme Jonathan, Louvet est issu de la classe ouvrière. Il a fréquenté la bibliothèque d’un noble cultivé. Il est devenu professeur et syndicaliste. Comme lui, enfin, il a réalisé, bien après la mort de son père, qu’il n’avait aucun souvenir de lui. Là s’arrête sans doute la dimension autobiographique de la pièce car Louvet a bien mieux géré que Jonathan l’ambiguïté de sa position. Poussé par les siens à quitter sa classe et son cortège de douleurs (comme disait Malraux dans un autre contexte), il est parvenu à en épouser la cause et à en devenir le porte-parole (à la scène comme à la ville) sans sombrer, comme Jonathan, dans la démagogie, sans s’imaginer supérieur à ceux qu’il prétendait défendre, en un mot sans perdre le contact avec elle. Esthétiquement aussi, la pièce est exemplaire. On y retrouve un procédé essentiel de l’écriture dramatique de Louvet : une narration fragmentée, construite en tableaux (héritage brechtien) centrée non pas sur un héros mais sur la contestation d’une figure autoritaire (ici celle du père). Le sujet est abordé, comme toujours chez Louvet, par la confrontation d’époques et de points de vue souvent contradictoires qui fondent ce que l’on pourrait appeler une dialectique diachronique. Le spectacle est une réussite, emmené par un Jean-Marie Piétiniot en grande forme dont la composition semble inspirée par Louvet lui-même. La scénographie est limpide et le découpage de la lumière, signé Philippe Sireuil, est remarquable.
Un homme de son temps
Cet été, deux publications consacrées à Jean Louvet ont vu le jour. Il y a tout d’abord le numéro spécial d’Alternatives théâtrales. Le dossier, coordonné et introduit par Nancy Delhalle, remet Louvet dans son contexte en donnant la parole aux metteurs en scène et aux compagnons de route. Marc Liebens et Jea-Marie Piemme évoquent les convictions esthétiques et politiques des premiers temps. Jacques Dubois revient surle manifeste de la Culture wallonne et sur le paradoxe de Louvet qui porte une cause populaire tout en élaborant un théâtre difficile. Marc Quaghebeur, qui accordait déjà à Louvet une place de choix dans ses Balises, analyse les différentes versions de Faust et souligne le rôle crucial de Louvet dans un processus qui vise à secouer la Belgique, à la rendre moins amnésique de ses lettres et à prendre conscience de son originalité dans l’espace européen.
Louvet intervient également dans ce dossier. Il réaffirme notamment son attachement au théâtre amateur. Il rappelle qu’il a animé le Théâtre prolétarien de 1961 à 1979, puis le Studio-Théâtre jusqu’à aujourd’hui. C’est avec ses compagnons qui sont aussi généralement des militants que Louvet a créé la quasi-totalité de ses pièces, assisté par son fils Pierre depuis quelques années. Ce travail lui permet de toucher un public concerné par son propos mais qui ne fréquente pas le réseau théâtral professionnel. Il lui permet aussi d’éviter le clivage habituel qui tient l’auteur dramatique à distance de la pratique théâtrale. Il faut noter enfin que le numéro d’Alternatives théâtrales propose deux textes inédits : Le sabre de Tolède et Corps blanc des hommes de l’ombre, un poème poignant sur la toilette d’un mort qui constitue le dernier hommage rendu au défunt.
Étienne Marest est chargé de cours à l’Université d’Evry en France, où il travaille sur la crise de la représentation et le théâtre du 20es siècle. Sa Lecture de Louvet qui vient de paraitre chez Lansman (éditeur chez qui on peut se procurer l’essentiel du théâtre disponible de Louvet) analyse l’œuvre en s’en tenant quais exclusivement aux textes. Celui lui, la cohérence du théâtre de Louvet n’est pas à chercher dans une forme constante, mais dans l’attention qu’il porte au monde. En ce sens, ce théâtre est daté, c’est-à-dire inscrit dans un contexte historico-esthétique précis : une pièce datée est une pièce qui n’a qu’une ambition, celle d’être en dialogue avec son temps. L’homme qui avait le soleil dans sa poche est la pièce charnière du théâtre de Louvet. Rappelons qu’elle raconte comment Julien Lahaut, communiste rescapé des camps mourut deux fois : une première fois assassiné quelques jours après avoir lancé un « Vive la République ! » qui constitua l’ultime soubresaut de la question royale en pleine prestation de serment de Baudouin, puis une seconde fois en sombrant dans l’oubli. Marest considère que de chaque côté de cette charnière, se distribue le récit de la conscience. […] La conscience qu’il faut entendre comme ce qui est à gagner tout d’abord ; puis comme ce qui malheureusement se perd. […] Après le temps glorieux d’une conscience sociale et politique à conquérir, le temps de l’enthousiasme, de la lutte à mener et de la révolution à imposer, est venu insidieusement celui d’une conscience qui renonce à elle-même, qui se recroqueville. Le temps d’une involution. Tout au long de ce parcours, l’auteur n’a cessé de se renouveler : au lieu de maintenir une dramaturgie qui aurait inéluctablement dû avouer son anachronisme et son inefficience, Louvet n’a jamais cessé d’inventer des formes, pour accompagner les hésitations d’un monde qui lui-même se cherche […] en faisant advenir chaque fois celle qui était la plus appropriée, la plus apte à porter l’enjeu dramatique auquel il se livrait.
Le miroir d’un monde qui perd ses repères
L’annonce faite à Benoît, montée par Frédéric Dussenne cette année, se trouve en fin du cycle involutif décrit par Etienne Marest. C’est une des pièces les plus pessimistes de Louvet. De quoi s’agit-il ? Un jour, Arthur parvient à extorquer mille francs à un inconnu (Benoît) en lui racontant que son fils vient de mourir dans ses bras, quelques instants auparavant, dans un hôpital qu’il vient de quitter. Les deux hommes se retrouvent un an plus tard. Arthur réalise alors que la péripétie de leur première rencontre a pris une dimension incroyable dans la vie de Benoît. Arthur hésite entre l’envie de lui dire la vérité et la tentation de préserver intact ce sentiment que semble éprouver Benoît d’avoir enfin vécu quelque chose intensément. La pièce se prête, comme toujours chez Louvet, à plusieurs lectures. On peut y voir une dévaluation de la figure christique. Au fil né pour le sacrifice rédempteur, Louvet substitue un symbole qui n’a pas besoin de s’incarner pour donner du sens. On peut aussi y voir un indice de la crise de la représentation : le théâtre ne se nourrit plus de la vie et de l’histoire, mais seulement d’une fiction. En ce sens L’annonce faite à Benoît est une illustration d’une société spectaculaire réalisée bien au-delà des craintes de Guy Debord. L’amenuisement de la frontière séparant la réalité de la fiction, qui constitue le véritable enjeu de la pièce, est souligné habilement par la mise en scène qui abolit le fameux quatrième mur : les comédiens évoluent parmi les spectateurs qui sont ainsi plongés au cœur de l’action.
L’œuvre de Louvet semble donc marquée par le désenchantement. L’auteur lui-même prétend avoir été conscient très tôt de ce processus : Il y avait dans mon désir de révolution quelque chose de dionysiaque, un défi à la condition humaine. Une aventure quotidienne où chaque journée eût son lot d’étonnement, d’amour, et de beauté. Ce monde-ci n’est pas le bon, je l’ai su tout de suite, enfant déjà. Ce pessimisme fondamental n’a cependant jamais empêché Louvet de répondre aux diverses sollicitations qui se présentaient à lui. Une partie non négligeable de son théâtre a d’ailleurs été écrite sur commande. C’est un métallurgiste qui, au sortir de la grève insurrectionnelle de 1961, lui suggère d’écrire Le train du bon Dieu, sa première pièce. C’est Armand Delcampe qui lui commande son Simenon.
Durant quarante ans, Louvet n’a cessé de questionner le monde, de mettre à mal les différentes formes d’aliénations politiques (les systèmes totalitaires), sociales (l’exclusion) ou individuelles. Après avoir pris longtemps le modèle marxiste comme outil d’analyse préférentiel, son théâtre a progressivement réduit son champ et sa part d’utopie. Les formules et les comparaisons ne manquent pas pour caractériser ce mouvement. Jacques Dubois parle d’un glissement de Brecht vers Beckett, Ivernel évoque l’évolution de Piscator qui, parti du théâtre épique et politique, s’est orienté progressivement dans les années soixante vers un théâtre de la conscience. Pourtant, dit Étienne Marest, il n’est pas de pièces de Louvet qui ne soit celle d’un auteur engagé […]. Car lorsqu’il semble abandonner le théâtre du combat idéologique, Louvet se mesure avec une égale et farouche volonté à d’autres turbulences de la condition humaine. Et même celles qui relèvent d’une tonalité tout épistémologique : soit ce qui touche les hommes à la racine de ce qui les construit.
Depuis quelques années, surgissent d’un peu partout des mouvements généreux qui refusent les politiques consensuelles et militent pour la mise en œuvre de mesures concrètes, qu’il s’agisse de la légalisation des sans-papiers ou de l’instauration de la taxe Tobin, qui propose d’imposer les flux boursiers afin de créer un fonds de solidarité. À l’heure où l’audience de ces mouvements contestataires risque d’être réduite au nom des intérêts supérieurs d’un nouveau manichéisme mondial, gageons que Jean Louvet saura être leur dramaturge.
Thierry Leroy
Ouvrages disponibles
En poche
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- À bientôt Monsieur Lang, suivi de L’homme qui avait le soleil dans sa poche, Labor, coll. « Espace Nord », préface de Marc Quaghebeur, lecture de Michèle Fabien
- Un Faust suivi de Conversation en Wallonie, Labor, coll. « Espace Nord », lecture de Jacques Dubois
Chez Lansman
L’aménagement (1990), Le grand complot (1990), Jacob Seul (1990), Un homme de compagnie (1993), Simenon (1994), La nuit de Courcelles (1994), L’annonce faite à Benoît (1996), Devant le mur élevé (2000)
Sur Jean Louvet
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- Étienne MAREST, Lecture de Louvet, Lansman, coll. « Regards singuliers », 2001
- Collectif, « Jean Louvet », Alternatives théâtrales n°69, 2001
- Jean LOUVET, Le fil de l’histoire. Pour un théâtre d’aujourd’hui, Chaire de Poétique, 1991
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°120 (2001)

