La leçon d’histoire de Jean Louvet

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Jean Lou­vet

À Liège, en octo­bre dernier, Jean Lou­vet créait sa nou­velle pièce, Le coup de semonce, théâ­tral­isant le Con­grès wal­lon de 1945. Une démarche lit­téraire et poli­tique qui méri­tait quelques ques­tions.

Le Car­net et les Instants : Jean Lou­vet, quel est l’artificier de votre Coup de semonce ?
Jean Lou­vet : C’est une com­mande du Gou­verne­ment wal­lon qui a souhaité, par l’entremise de l’Institut Destrée, com­mé­mor­er le 50e anniver­saire du Con­grès wal­lon d’octobre 1945. Une com­mande qui m’a imposé une gageure, quant à la forme théâ­trale : j’ai voulu, loin de formes extrav­a­gantes, un spec­ta­cle très clair, un théâtre doc­u­men­taire, une leçon d’histoire théâ­tral­isée. Or, il est dif­fi­cile de théâ­tralis­er un con­grès…

Très pré­cisé­ment, je dirais même tech­nique­ment, com­ment s’est organ­isé votre tra­vail ?
Je dis­po­sais des actes du con­grès (dix heures de dis­cours), qui ont très fidèle­ment enreg­istré les réac­tions des par­tic­i­pants. Me sont dès lors rapi­de­ment apparus les deux axes néces­saires à la pièce : don­ner à enten­dre, d’une part, l’essentiel des dis­cours (que je n’ai pas réécrits), d’autre part, les appro­ba­tions et les refus des délégués.

Voulez-vous nous rap­pel­er ce qui a provo­qué la tenue du con­grès de 45 ?
Dès 42, dans la clan­des­tinité, a ger­mé l’idée du con­grès. Un cer­tain nom­bre d’événements (la neu­tral­ité de 36 ; l’attitude de Léopold III envers l’occupant et son mariage con­tro­ver­sé ; le rôle de la résis­tance ; le traite­ment dis­crim­i­na­toire réservé aux pris­on­niers de guerre, selon qu’ils sont fla­mands ou wal­lons) provo­quent une prise de con­science idéologique. De sorte que la sur­v­enue du fédéral­isme me parait liée, certes, à des prob­lèmes soci­aux, économiques et poli­tiques, mais aus­si à cette prise de con­science idéologique.

Com­ment le con­grès s’est-il déroulé ?
Qua­tre thès­es s’y affron­tent : uni­tariste, indépen­dan­tiste, fédéral­iste et rat­tachiste. Inter­vient un pre­mier vote, sen­ti­men­tal, qui réclame mas­sive­ment le rat­tache­ment à la France. En effet, le chef spir­ituel de la résis­tance, c’est de Gaulle, abon­dam­ment cité et applau­di. Mais des accords secrets avaient été con­clus, préal­able­ment, entre les dif­férentes ten­dances, pour que l’on procède, si néces­saire, à un sec­ond vote : l’option fédéral­iste est alors retenue, par accla­ma­tion.

On pressent que votre pièce a dû pren­dre en compte les dif­férentes sen­si­bil­ités du con­grès.
Certes, et c’est pourquoi elle s’organise selon qua­tre struc­tures. D’abord le rap­pel des dis­cours. Ensuite les réac­tions des délégués, et les sou­venirs de cer­tains d’entre eux, que j’ai ren­con­trés. Il fal­lait encore mon­tr­er la face cachée des événe­ments : rap­pel­er la fon­da­tion de Wal­lonie Libre (sur le mod­èle de la France Libre), la Let­tre au Roi de Destrée, les sen­ti­ments des résis­tants, ceux des pris­on­niers. Enfin, j’ai voulu une inter­ven­tion poé­tique, assez flu­ide, des­tinée à capter l’esprit du temps : c’est le rôle d’une espèce de chœur. Ces qua­tre niveaux s’interpénètrent, se chevauchent con­tin­uelle­ment tout au long de la pièce.

Restait à choisir un met­teur en scène…
Il me fal­lait un met­teur en scène – c’est Jacques Her­bet – qui con­naisse bien la Wal­lonie et l’histoire du théâtre en Wal­lonie ; qui surtout n’hystérise pas, afin que la pièce n’apparaisse pas comme un appel au nation­al­isme. Un met­teur en scène qui pose les choses et laisse aux spec­ta­teurs la pos­si­bil­ité de juger des événe­ments.

Mon­ter, aujourd’hui, un spec­ta­cle poli­tique, n’est pas une gageure ?
Oui, dans la mesure où le poli­tique sem­ble assez éloigné de la société civile. Si je l’ai fait, c’est parce que notre con­nais­sance his­torique du fédéral­isme me parait assez pau­vre, et qu’il faut la nour­rir en insis­tant sur le fait que le fédéral­isme, ce n’est pas seule­ment l’affaire des poli­tiques, c’est surtout une longue his­toire qui a mobil­isé très intime­ment, et très pro­fondé­ment, un grand nom­bre de gens. C’est aus­si pour assur­er, mod­este­ment, une néces­saire édu­ca­tion civique qui con­forte notre iden­tité poli­tique.

Pol Charles


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°90 (1995)