Jean Louvet nous a quittés il y a dix ans, le 29 aout 2015. Il avait reçu quelques mois auparavant le prix quinquennal de littérature, dit de couronnement de carrière, le jury soulignant la qualité de son écriture, sa capacité à rendre compte de la société contemporaine, comme son inventivité théâtrale. Le prix avait été simultanément décerné à Jean-Marie Piemme, consacrant deux dramaturges proches, qui avaient participé à la profonde rénovation du paysage théâtral belge dans le cadre du mouvement dit du Jeune Théâtre (dans les années 1970) et par la suite. Pour commémorer cet anniversaire et pour célébrer l’achèvement de l’ambitieuse édition du théâtre complet de Jean Louvet en six volumes, les Archives et Musée de la Littérature ont organisé trois expositions [1], ainsi qu’une conférence, « Sur les traces du Théâtre de Jean Louvet : entre étude et aventure », présentée par Vincent Radermecker, attaché-scientifique aux AML et maitre d’œuvre de cette édition.
Sur nos scènes actuelles, par contre, l’œuvre de Jean Louvet est étonnamment absente en cette année anniversaire. Sans doute subit-il une certaine désaffection due à l’image qu’il a laissée, celle d’un dramaturge ancré dans son époque. Après ses débuts dans les années 1960, dans le cadre particulier du théâtre-action, Jean Louvet a obtenu une large reconnaissance dans les années 1970 et 1980 en développant un théâtre critique novateur tant au plan de l’analyse politique que de la dramaturgie. Dans une perspective post-brechtienne, il s’est appliqué à radiographier une société en pleine mutation, à l’heure de la fin des idéologies et du triomphe du néolibéralisme, tout en prenant en charge la réalité belge, à un moment de mutation politique majeur, marqué par la fédéralisation. Rivée à l’actualité, son œuvre pouvait-elle perdurer ?
Et pourtant, dès 1991, dans les quatre conférences sur la genèse de son œuvre qu’il prononça à l’Université de Louvain à l’invitation du professeur Michel Otten (publiées sous le titre Au fil de l’histoire et reprises dans le sixième volume de son théâtre complet), Jean Louvet, dans une réflexion aussi personnelle qu’éclairante, a lui-même ouvert d’autres voies d’analyse de son travail. Par ailleurs, il n’a jamais cessé d’écrire, développant ces autres voies, qui plus est dans un contexte théâtral moins structuré qu’il ne l’avait été (par la nouvelle querelle des anciens et des modernes que le Jeune Théâtre avait suscitée). Ainsi a‑t-il créé des œuvres qui ont pu paraitre paraitre inattendues, balayant un spectre allant de l’épique à l’intime. Ceux qui ont suivi Louvet ont pourtant pressenti la cohérence de sa trajectoire. La publication à présent complète de son théâtre nous donne l’occasion de la vérifier après coup.
Cette édition compte trente-et-une pièces (depuis Le train du bon Dieu, créée en avril 1962, jusqu’à Tournée générale, sa dernière pièce, qu’il a transmise à son éditeur Émile Lansman en 2015, peu de temps avant son décès). Abondamment commentée, présentant d’importantes variantes voire différentes versions des pièces, cette édition n’est pas pour autant strictement scientifique : elle obéit à une méthodologie assez libre. On sent aussi, pour citer le titre de la conférence de son maitre d’œuvre, Vincent Radermecker, qu’elle fut une aventure à laquelle l’auteur participa, apportant régulièrement des archives, des éclairages, des témoignages – une histoire d’amitié également. Quoi qu’il en soit, cette édition nous livre une matière considérable, qui permet de relire rétrospectivement cette œuvre, de découvrir d’autres facettes du dramaturge et, plus fondamentalement, de repérer d’autres principes moteurs de son travail.
En prenant appui sur quelques-uns de ses textes, je m’attacherai ici à en dégager un, qui me semble cardinal (plusieurs commentateurs l’ont d’ailleurs déjà évoqué). À le relire, on perçoit combien Louvet était tenaillé par une crainte, celle de parler pour ne rien dire, et par une question : est-il possible, au contraire, de parler pour dire ? Et à quelles conditions ?
Qui parle ?
Pour Louvet, la parole n’a jamais cessé d’être un enjeu et une question, et le choix qu’il fit d’écrire pour le théâtre (après avoir publié un roman, en 1955) en est peut-être la conséquence. Dans le très beau numéro que lui a consacré Alternatives théâtrales en 2001, il revient sur un des enjeux cruciaux de ce passage au théâtre au lendemain des grèves de 1960–1961 : « Il était tout indiqué, à mes yeux, d’accorder la parole à la classe ouvrière, car je venais de vivre intensément une grève générale où j’avais assisté, quasi jour et nuit, à une sorte de réenchantement de la parole politique[2]. » Et, dans la table ronde qui clôt le dossier, il fait du théâtre le relai de cette parole réenchantée : « Le théâtre permettait un discours impensable dans une assemblée politique ou syndicale. Dans de telles assemblées, si vous essayez de casser la langue de bois, de casser la parole bureaucratique, très vite la parole vous est reprise[3]. » Ainsi conçoit-il le théâtre comme un art de la parole – de la parole vraie, adressée, questionnante – et un laboratoire du lien social. C’est ce qui l’amène à franchir la frontière fallacieuse entre l’intime et le politique.
Encore faut-il parvenir à hisser le théâtre à la hauteur d’une telle ambition, ce qui ne va pas de soi. C’est une question à laquelle Louvet, comme tous les artistes du jeune Théâtre, se confronte dès ses débuts. Elle résonne avec insistance dans sa pièce la plus autobiographique : Conversation en Wallonie (créée en 1977 par l’Ensemble Théâtral Mobile). On y suit Jonathan, fils d’ouvrier devenu professeur, transfuge de classe confronté à ses contradictions, de son enfance à l’âge adulte. Si la pièce obéit globalement à la chronologie, elle est composée de tableaux-situations qui ne s’enchainent pas sur un mode causal, n’entrainent pas le spectateur vers un dénouement, une résolution, mais privilégient au contraire la diversité des points de vue, les tensions et les contradictions, de façon à ce que le spectateur s’en trouve lui-même divisé. Certains tableaux sont eux-mêmes découpés en séquences alternées, notamment le premier, où l’on entend la voix de Jonathan enfant, son chant magnifique qui est une promesse – et qui suscite les réactions de personnages divers, appartenant à toutes les classes sociales. D’entrée de jeu, il est ainsi vu sous des angles multiples, et ce à plusieurs âges de sa vie (c’est bien un regard rétrospectif qui préside à la pièce).
Ce travail de pluralisation des discours vise à transformer le théâtre pour qu’il ne soit plus l’expression privilégiée d’une classe. L’espoir d’un théâtre populaire, expression d’un peuple tout entier, a traversé le 20e siècle et connu une forme d’accomplissement avec Jean Vilar, dans les années 1950 et 1960, mais, pour la génération du Jeune Théâtre, comme Jean-Marie Piemme l’a souligné dans son essai Le souffleur inquiet, ce théâtre dit populaire demeurait l’apanage d’une classe privilégiée. Louvet relaie cette interrogation dans le jeu des tableaux en mobilisant la référence au roman du peuple par excellence : Les Misérables, de Victor Hugo. Au tableau II, Grégoire, le père de Jonathan, écoute un feuilleton radiophonique. À la déploration de Jean Valjean, « Je ne suis pas même un chien », répond son ambition pour Jonathan : « On en fera quelqu’un. » Au tableau VIII, Jonathan se réjouit d’enseigner en milieu ouvrier : « Hier, j’ai analysé un extrait de Hugo, des Misérables. C’était formidable. Ils m’écoutaient bouche bée. Messieurs, le milieu ouvrier, je le connais. J’y ai vécu vingt ans. » Le cours fut l’occasion de célébrer son père, qui, malgré une « concentration difficile », écoutait, « les larmes aux yeux, un écrivain célèbre chanter la condition misérable du peuple », et de louer auprès de ses élèves la valeur du travail, de la lecture et du mérite. Au tableau XII, Jonathan tient un tout autre propos, conscient d’avoir reproduit le discours bourgeois : « il n’en reste pas moins que ce roman historique [il parle des Misérables] a glissé du terrain de l’analyse sociale vers un univers moral bien en régression sur une œuvre de jeunesse comme Les Chouans de Balzac… »
Tout le théâtre de Louvet s’ancre dans ce déplacement : il s’agit, non de parler du peuple, mais de l’entendre. Plus largement, la question n’est pas de savoir qui on représente, mais bien qui parle – et au nom de qui. Louvet a toujours séparé ses modes d’action, notamment celui du militant et celui du dramaturge. Pour le dramaturge qu’il était, parler au nom du peuple n’a jamais signifié relayer le point de vue prolétarien orthodoxe. Il s’agissait plutôt d’être fidèle à la « voix d’or » de l’enfant que fut Jonathan, cette voix que lui avait léguée son père, homme du peuple.
Au nom du Père
Cette fidélité n’allait pas de soi pour Louvet, comme en témoigne, dans Conversation en Wallonie, le motif du transfuge de classe, si prisé aujourd’hui. Jean Louvet a fait remonter l’origine de la pièce au curieux sentiment d’amnésie qu’il avait ressenti un jour, sentiment de ne plus avoir aucun souvenir de son père[4]. Il avait d’ailleurs intitulé d’abord sa pièce Au nom du père. Jonathan se voit confronté à une impasse du fait de sa position sociale, celle d’un intellectuel d’origine ouvrière, militant syndical qui entend donner voix à la classe dont il est issu, mais qui découvre que les ouvriers ne le reconnaissent plus tout à fait pour un des leurs, tandis que sa mère lui reproche de se fourvoyer en politique et de trahir ainsi son père, qui avait tout sacrifié pour qu’il bénéficie de l’ascenseur social.
La contradiction semble insurmontable. Alors que son père se tait, Jonathan est celui qui peut parler des ouvriers parce qu’il connait « les mots. Leurs mots » (tableau III), c’est-à-dire les mots de la classe dominante. Ainsi, la lutte des classes ne concerne pas le seul pouvoir socio-économique ; elle s’inscrit dans la langue, détermine l’accès de chacun à la parole. Au tableau XII, Grégoire, le père de Jonathan, et le Comte louent Jonathan parce qu’il « a franchi le seuil de la Grande Nomination. » Le Comte ajoute : « Père, mot sacré parmi les nations. Même les révolutionnaires, les grands, sont les pères du peuple. » En opposition, son ami Eugène, militant comme lui, appelle Jonathan à trahir les siens, la classe dont il est issu, donc son père lui-même, pour obéir à celui-ci, pour être digne de lui : « Oublie ton père pour mieux le connaître. Viens, tu connaîtras le poids des mots, la syntaxe de la colère. » De deux choses, l’une. Soit Jonathan accepte la structuration patriarcale héritée (à laquelle participent même les révolutionnaires), l’ordre établi et il accède lui-même au pouvoir, par son mérite, sa maitrise de la langue des élites. Soit il fait de la langue un outil d’analyse et d’action contre la domination, oubliant son père.
Comment, sur de tels postulats, délivrer une parole authentique ? Telle est la contradiction à laquelle Jonathan (comme Louvet, on l’aura compris) se confronte tout au long de la pièce. Celle-ci débouche sur une forme d’apaisement – Jonathan fait enfin édifier cette pierre tombale en l’honneur de son père, passant de l’amnésie au deuil –, mais sans résoudre la contradiction, comme en témoigne la très belle scène finale, où Alice, la mère de Jonathan, rapporte avec ses mots une révolte des mineurs « avant 14–18 quand le socialisme est né ». Le récit est touchant et Jonathan s’en émeut : « Tu me fais penser à ce que disait Marx… » Mais la réponse qu’il reçoit en retour est sans appel : « Marx ? Qui est Marx ? » C’est la réplique finale de la pièce, qui dit toute la perplexité de Louvet.
Au nom de l’autre
Une dizaine d’années plus tard, Louvet publie Jacob seul chez son éditeur attitré, Émile Lansman. Il crée la pièce en octobre 1989, jouant lui-même le rôle de Jacob. La création « officielle », dans un cadre professionnel, a lieu le 13 décembre 1990, dans une mise en scène de Nabil El Azan. Ceux qui connaissaient Louvet n’ont pas manqué d’être surpris, tant la pièce semblait, de sa part, inattendue. Jacob seul se déroule dans un espace non identifié, presque abstrait ; c’est une sorte de dystopie, où un personnage monologue en s’adressant à un semblable mystérieux, qui le restera jusqu’au bout. Son propos est assez désordonné et fait la part belle aux associations libres, aux digressions, voire aux coq-à‑l’âne. Son désir, assez énigmatique, ne se convertit pas en action. Comme dans nombre de pièces contemporaines, il y a une situation, que le spectateur reconstruit peu à peu, une attente, mais aucune action.
Cette résistance à l’action dramatique n’était pas neuve chez lui. Dans Le fil de l’histoire, il avait souligné cet « éclatement de la fable », apparu dès la rédaction de L’homme qui avait le soleil dans sa poche, et qu’il interprétait comme l’effet d’une « perte de sens » : « Je n’arrivais plus à raconter des histoires dans une Histoire qui éclatait de toutes parts. » Mais, avec Jacob seul, une tout autre dramaturgie semble mobilisée, fondée, non sur la multiplication, mais bien sur la suspension de l’action. Ce qui relie pourtant ces deux « manières », c’est la primauté accordée au statut et aux enjeux de la parole théâtrale. Le texte frappe, aujourd’hui encore, par son oralité exacerbée : Louvet supprime toute ponctuation et rédige son monologue en prose versifiée pour mimer le rythme de la parole. Par ailleurs, tout le monologue de Jacob est adressé à un autre dont il attend la réponse, quelle qu’elle soit, pourvu qu’elle soit authentique.
Cette quête s’inscrit dans un contexte nouveau, que Louvet métaphorise dès le début de la pièce : « L’arbre dont je vous parle a été abattu avec la tempête / Avant il y avait l’arbre / avec son ombre / ses oiseaux / Puis vint la tempête / l’arbre tomba ». Jacob vient d’enterrer l’arbre, il est encore habillé d’un costume gris « par respect pour le défunt / pour tenir le deuil ». Figure de patriarche dans l’Ancien testament, qui a rencontré Dieu, dont certains disent qu’il a vu le visage de Dieu, Jacob reste seul, dans un monde désacralisé. C’est un « expert », mais ses appareils sont en panne et il tente de les réparer. Avec Jacob seul, Louvet prend acte de la transformation des discours du temps : avec l’arbre, c’est un monde qui a été enterré et il lui faut retrouver du sens dans un nouveau monde, fondé sur d’autres postulats. C’est un monde désacralisé, où l’Autre, le Père, l’ordre établi avec lequel Jonathan se débattait n’a plus cours. Et lorsque ses machines défaillent, Jacob reste nu, sans aucune protection, sans aucune médiation.
Son issue, c’est cette demande que, tout au long de la pièce, il adresse à l’autre, son semblable : « Nous ne sommes pas attendus / mais depuis que vous venez rôder autour de ma maison / je viens vous attendre / et d’une certaine manière / vous m’attendez aussi / cela me fait plaisir de découvrir / tout à coup / que je suis attendu / et que je vous attends / qu’il y a peut-être désormais / une vérité à trouver ». Il ne s’agit plus d’être attendu, mais bien d’espérer une rencontre : « nous sommes au rendez-vous, poursuit Jacob, nous avons encore une chance de faire quelque chose ensemble ». Tout le monologue de Jacob est supporté par cet espoir d’une rencontre que rien ne prédétermine : Jacob ne sait à qui il s’adresse, tout est à inventer, sans qu’aucune loi préside à cette rencontre. C’est pourquoi la menace plane, dès lors que ni l’un ni l’autre ne sait d’avance ce que l’autre lui veut. Jusqu’à la fin de la nuit, Jacob oscille ainsi entre le désir et la crainte, entre l’hospitalité et l’hostilité.
On ne saura jamais si cet autre existe, mais la supposition même de son existence suffit à donner consistance à Jacob. C’est la vertu que Louvet prête à la parole au théâtre – qu’elle crée les conditions d’une véritable relation : « C’est comme au théâtre il faut parler / sans vous je ne parlerais pas / heureusement que vous êtes là / sinon je serais fort triste / On ne peut pas parler du paradis tout seul / il faut être deux / tout seul ça ne veut rien dire ».
Une utopie critique
Louvet interroge donc sans relâche le statut contemporain de la parole, faisant du théâtre un espace propice à cette interrogation. Le théâtre, en tant que refuge de la parole, acquiert à ses yeux une valeur utopique, mais aussi critique, dans la mesure où il permet d’en analyser tant les ressorts que les effets. L’annonce faite à Benoît donne de cette valeur critique un aperçu suggestif. Publiée en 1996, la pièce est créée par Frédéric Dussenne en 2001. Le titre attire immédiatement l’attention sur la valeur performative de la parole, via l’allusion à Claudel et au motif chrétien de l’Annonciation. Plus on lit Louvet, plus on est frappé par l’abondance des références chrétiennes dans son travail : c’est à la fois étonnant pour un homme qui se disait athée (mais qui avait reçu une éducation chrétienne) et significatif, tant ces références témoignent toujours chez lui d’une perte (celle d’un monde qui faisait droit au deuil, à la rencontre, au respect des ancêtres), voire d’un vide.
Ici, le motif de l’annonce se voit renversé de façon parodique, dès lors qu’il est indûment déporté dans un monde désacralisé, comme l’a bien repéré Frédéric Dussenne, qui a eu le projet de relier la pièce, non pas à L’annonce faite à Marie, comme on aurait pu s’y attendre, mais à une autre pièce de Claudel, « qui crie la mort de Dieu et le triomphe de l’argent[5] », à savoir Le pain dur. De quelle annonce s’agit-il en effet ? À vrai dire, il y en a deux, qui semblent parfaitement contradictoires. « Comme deux amoureux qui se racontent leur première rencontre », Benoît et Arthur se retrouvent un an après celle-ci : ils se la remémorent, en arrivent à la rejouer. Une première annonce a failli l’empêcher : « L’annonce. Oui, j’avais à peine croisé votre regard qu’une annonce au micro a retenti dans tout l’espace. C’en est fait, me suis-je dit ; un événement va se produire. … Distrait, vous risquiez de vous éloigner, emporté par l’événement. Une voix de femme lance “le conducteur de la B.M.W. KX705 est prié de dégager son véhicule”. » La seconde parait sans commune mesure : Arthur s’est confié à Benoît, qu’il ne connaissait pas, lui annonçant que son fils venait de mourir et qu’il avait besoin d’aide. Mais on comprend bientôt qu’Arthur a escroqué Benoît, lui a soutiré de l’argent et s’est arrangé pour ne pas le rembourser, tout cela en jouant avec la plus grande sincérité apparente l’événement le plus tragique qui soit, la mort d’un enfant.
Au travers de cette petite fable, Louvet interroge le pouvoir de la parole, sa valeur performative et l’inversion axiologique qu’elle subit. Dans la tradition chrétienne, l’annonce, aussi incroyable voire scandaleuse soit-elle, est parole de vérité. Que devient-elle quand l’Autre s’éclipse ? Un simple jeu imaginaire, qui met la vérité au rancart. Ce que Louvet souligne avec une ironie féroce, en démultipliant les pouvoirs de l’illusion. Tout au long de la pièce, Arthur et Benoît vont relativiser l’importance de la vérité et célébrer la puissance de la fiction, qui leur a permis de se rencontrer, de s’aimer, de raviver leur capacité d’empathie, d’échapper à la culpabilité, en un mot : de revivre. Benoît s’exclame ainsi : « Je me nourrissais de cette émotion soudaine jaillie comme une source qui – comment dire ? – m’inondait, me rendant à la vie après une longue nuit d’indifférence à l’état du monde. […] J’étais heureux, le corps gagné par cette émotion rare que vous me communiquiez. Je ne voulais pas perdre ce moment parfait. » Sa dépendance devient telle qu’il se dit prêt, lui qui initialement réclamait son dû, à payer pour poursuivre. Arthur, non sans cynisme, imagine quant à lui de « créer une association, une sorte de peep-show. Je m’assieds dans la cage de verre, me mettant à nu – façon de parler –, mettant à nu mon chagrin, exhibant mes plaies. Vous, vous amenez les clients. Je vois d’ici nos contemporains affluer, ravis de sortir de leur passivité. »
On songe au Paradoxe sur le comédien, de Diderot, ou au Neveu de Rameau : au fil des renversements successifs qui se produisent dans la relation entre les deux personnages, qui sont aussi dépendants l’un de l’autre que le maitre et l’esclave selon Hegel, Louvet dissèque la théâtralité sociale contemporaine, exacerbée par la survalorisation du spectacle, de l’émotion et de la communication. Louvet n’a jamais renoncé au théâtre critique, mais ses analyses ont accompagné l’évolution des discours dominants, en se focalisant tout particulièrement sur le statut que ces discours conféraient à la parole. Au moment où ils évoquent leur rencontre, Arthur imagine qu’il aurait pu, dans le grand magasin, s’emparer du micro et clamer une autre annonce : « Monsieur seul vient de perdre un enfant ». Et il précise : « “Monsieur seul cherche à parler, communiquer”, dit-on aujourd’hui ». C’est toute la réticence de Louvet qu’on entend dans cette « annonce » qui n’aura pas été « faite » : parler, pour lui, ce n’est pas communiquer, c’est dire. Tel est l’idéal qui oriente sa trajectoire, qui fait du théâtre le lieu utopique d’un lien social authentique en même temps que l’aiguillon de son analyse critique.
Une parole incarnée
Une dizaine d’années après Jacob seul, Louvet écrit Devant le mur élevé, pièce similaire à bien des égards : c’en est presque une nouvelle version, épurée et plus radicale. La pièce est créée par Philippe Sireuil au Théâtre Varia en octobre 2000, pour inaugurer la nouvelle salle. Il s’agit d’un monologue adressé à un inconnu croisé dans la file d’un bureau de poste, que l’énonciateur a ramené chez lui, mais qui reste à l’extérieur de l’appartement. La clôture, frontière malgré tout ouverte à l’autre (et que Jacob finissait d’ailleurs par ouvrir), semble avoir fait place à un « mur élevé ». Les deux personnages sont nettement anonymisés : « un homme », que rien ne caractérise, s’adresse à celui qu’il désigne comme « un homme en tenue de soirée » qui « s’est réfugié dans l’encoignure de la misère », lequel ne parait jamais sur la scène. Rien ne caractérise ni ne situe les deux personnages : du premier, on apprend seulement à la fin de la pièce la raison de sa présence au bureau de poste ; le second n’a d’autre fonction que celle du témoin, tout ce qu’en dit « L’Homme » (celui qui parle) relevant de la projection : « pourquoi suis-je tenté de penser à votre place ? » Comme Koltès (dont il a été rapproché par plusieurs, comme le souligne Vincent Radermecker dans ses notes et commentaires), Louvet déqualifie les personnages comme le lieu et le temps où ils évoluent pour focaliser toute l’attention sur la seule relation.
La situation est ainsi réduite à sa plus simple expression, sa banalité permettant à Louvet d’explorer le travers somme toute inverse à celui qu’il avait disséqué dans L’annonce faite à Benoît, à savoir l’indifférence. Jacob évoquait les files dans les grandes surfaces : « Supposez que j’eusse […] essayé de passer avant lui / j’ai déjà connu cela / tout de suite le ton monte / on prend les autres à témoin / des clans se forment / on se bouscule / c’est la haine ». L’Homme s’étonne de la réaction inverse : « il y eut bien cette femme qui marmonnait / qu’on avait pris sa place / qu’une autre femme n’avait pas respecté son tour / elle ne se gêne pas celle-là / personne ne prit son parti / placides nous avons assisté à cette usurpation / jadis il y aurait eu réaction ». D’une pièce à l’autre, de Charybde en Scylla, de la haine à l’indifférence, un palier semble avoir été franchi. L’indifférence s’entend ici dans un double sens : inattention à l’autre, mais aussi indifférenciation. La file abolit les distinctions : nous y sommes tous pareils, et seuls à plusieurs. Réduisant le vivre-ensemble à une somme d’individualités, la file tue la solidarité. L’Homme imagine une petite rébellion contre l’organisation de la poste (« pourquoi n’ouvre-t-on pas les guichets fermés ? »), mais il la voit avorter aussitôt : « il n’y eut pas davantage de commentaires / la file demeura froide / indifférente en apparence / comme si désormais chacun et chacune / s’étaient fait une idée sur la question / ou plutôt n’avaient qu’une idée en tête / en finir au plus vite avec cette corvée de file ».
Louvet s’est expliqué sur la genèse de cette pièce, liée à la rencontre inopinée « d’un homme hors de lui, sorte de prophète ordinaire, disant, dans une grande souffrance, à qui voulait l’entendre : Aujourd’hui, l’homme ne rit plus[6]. » Louvet prolonge cette thèse, qui fait retour dans la pièce comme au détour du monologue, aux rares moments où L’Homme s’abandonne. Ces moments sont pourtant essentiels tant ils éclairent la situation : « c’est précisément au moment où / je veux m’astreindre à un programme / marqué par la retenue / la parcimonie l’économie / que vous voulez me pousser / au rire / à la dépense gratuite / comme ça / ahah ahah ! » On comprendra à la fin de la pièce ce qu’il en est de ce programme. Il était au bureau de poste pour recevoir un recommandé (avec toute l’inquiétude que cette attente implique, avait-il précisé : que me veut-on ?), par lequel sa compagne le mettait en demeure de lui répondre après une série de tentatives infructueuses : « si tu ne changes pas, je ne reviendrai plus vivre avec toi ». Lui avait tenté de répondre, mais avait déchiré les lettres qu’il avait rédigées, en constatant la vacuité : ni lettres d’amour, ni lettres de rupture, « ce sont des lettres de non-amour / délit de fuite / non-assistance / refus d’aimer ». On comprend ainsi le mal-être de L’Homme, qui s’est vu à son tour gagné par l’indifférence, laquelle est en train de ruiner sa vie. Il a pourtant laissé son adresse à cet inconnu dont il semble tout attendre. Comment comprendre ce curieux renversement ?
La pièce livre une réponse précise à cette question par le lien qu’elle suggère entre la dimension de l’adresse – au travers, notamment, du motif de la lettre, qui traverse toute l’œuvre de Louvet – et une autre requête non moins essentielle : celle d’une parole incarnée. L’Homme évoque à plusieurs reprises un rêve étrange. Il doit prendre livraison au bureau de poste d’un « petit colis », dans lequel il découvre « un morceau d’avant-bras ». D’autres colis sont ainsi envoyés par un « vengeur masqué » en différents lieux. Ce sont les « membra disjecta » d’un corps, que le rêve identifie pour finir : « il s’agissait de moi / les autorités m’avaient presque retrouvé reconstitué / mais il manquait un morceau ». Pourquoi ce « rêve idiot », s’interroge L’Homme, avant de conclure : « ainsi donc c’est certain / vous m’avez envoyé un signal ». Voilà sans doute pourquoi cette rencontre avec l’autre aura été une réponse pour lui : démembré, privé de son corps, comme de sa parole, incapable de dire, d’échapper à l’indifférence, angoissé à la seule idée de recevoir un recommandé, L’Homme n’est pas simplement happé par un quidam comme lui, il découvre dans cet autre la force d’une parole véritable, car nouée au corps, à la voix, au rire : « c’est bien cela / je vous ai vu vous et votre voix / si tant est qu’on peut voir une voix / voix forte avalanchée d’un corps ». Cet inconnu représente, autrement dit, son idéal perdu, ce qui explique le caractère déterminant de cette rencontre.
* * *
« Ce monde-ci n’est pas le bon, je l’ai su tout de suite, enfant déjà. » C’est par ces mots que Louvet concluait son « parcours d’auteur » en 2001[7]. S’il est venu au théâtre, c’est à la fois pour interroger « ce monde » – et, plus précisément, les logiques de discours délétères qui pervertissent la société contemporaine – et pour imaginer, sur la scène, avec la scène, une autre voie, qui serait rendue possible, notamment (car je ne prétends pas avoir rendu compte de la diversité des enjeux de cette œuvre), par une parole restaurée, c’est-à-dire : adressée, incarnée, et donc capable de dire.
Dans le cinquième volume de son Théâtre, les éditeurs ont repris, quelques poèmes de Jean Louvet, qui, tous, frappent par leur oralité, même s’ils font peu de place au lyrisme (on y trouve plutôt des petits récits, des réflexions ; on est parfois très proche de l’essai). Une série d’enjeux cruciaux de son théâtre s’y trouvent condensés. Dans l’un d’eux, autobiographique, il témoigne de son désir d’écriture en l’inscrivant dans le sillage du « souffle-voix qui expire / expire, car en fin de compte la création relève plus de / l’expiration que de l’inspiration / expérimentation alimentée par l’exercice de la voix / Tôt ou tard, l’enfant va écrire / va écrire à la voix / la voix qui vient de loin / Écrire précisément à la voix haute / Pas feutrée / Pas discrète / celle de l’auteur, celle du chanteur / qui va frapper au cœur du spectateur le plus éloigné de sa bouche ». Tout son théâtre tente de répondre à cette exigence, sur fond d’angoisse : « Il faut être au rendez-vous / du souffle / du pneuma / des vocalises qui se faufilent dans le corps de souffrance, qui / cherchent les mots qu’il faut. […] Ou bien on s’aligne sur un positivisme conquérant qui élimine la question du sujet. »
Pierre Piret
Bibliographie
- Jean LOUVET, Théâtre 1 : Le train du bon Dieu ; L’an un ; À bientôt, Monsieur Lang ; Mort et résurrection du citoyen Julien T. ; Les clients ; Le bouffon, textes réunis et présentés par Vincent Radermecker avec la collaboration de Nicole Leclercq, Bruxelles, AML éditions – éditions Labor, coll. « Archives du futur », 2006.
- Jean LOUVET, Théâtre 2 : L’aménagement ; Conversation en Wallonie ; La farce du sous-marin ; L’homme qui avait le soleil dans sa poche ; Un Faust, textes réunis et présentés par Vincent Radermecker, sous la direction de Marc Quaghebeur, Bruxelles, AML éditions – éditions Luc Pire, coll. « Archives du futur », 2008.
- Jean LOUVET, Théâtre 3 : Le sabre de Tolède ; Jacob seul ; Le grand complot ; Un homme de compagnie ; Simenon, textes réunis et présentés par Vincent Radermecker, sous la direction de Marc Quaghebeur, Bruxelles, AML éditions, coll. « Archives du futur », 2012.
- Jean LOUVET, Théâtre 4 : La nuit de Courcelles ; L’annonce faite à Benoît ; Le coup de semonce ; Madame Parfondry est revenue ; Devant le mur élevé ; Pierre Harmignie, numéro 17 – Prêtre, textes réunis et présentés par Vincent Radermecker, sous la direction de Marc Quaghebeur, Bruxelles, AML éditions, coll. « Archives du futur », 2017.
- Jean LOUVET, Théâtre 5 : Ma nuit est plus profonde que la tienne ; Un goût de menthe poivrée ; Bois du Cazier ; Le rebelle de Cométra ; Le chant de l’oiseau rare ; suivi de Poèmes, textes réunis et présentés par Vincent Radermecker, Bruxelles, AML éditions, coll. « Archives du futur », 2020.
- Jean LOUVET, Théâtre 6 : Comme un secret inavoué ; Une soirée ordinaire ; La souffrance d’Alexandre ; Tournée générale ; suivi de Le fil de l’histoire – Pour un théâtre d’aujourd’hui, textes réunis et présentés par Vincent Radermecker, Bruxelles, AML éditions, coll. « Archives du futur », 2024.
- Lectures de Jean Louvet, Textyles, n° 2, 1986, URL : https://journals.openedition.org/textyles/1640
- Nancy DELHALLE (sous la dir. de), Jean Louvet, Alternatives théâtrales, n° 69, Juillet 2001, p. 1–59.
- Etienne MAREST, Lecture de Louvet, Morlanwelz, Lansman, coll. « Regards singuliers », 2001.
Notes
[1] En octobre 2025, Signé Jean Louvet, Centrissime – Maison des associations et du tourisme, La Louvière. En novembre 2025, Jean Louvet, l’homme-orchestre, Nouvelle cité administrative, La Louvière. Une troisième exposition est prévue de janvier à mars à la bibliothèque provinciale du Gazomètre, toujours à La Louvière.
[2] Jean LOUVET, « Un parcours d’auteur », dans Nancy DELHALLE (sous la dir. de), Jean Louvet, Alternatives théâtrales, n° 69, juillet 2001, p. 12.
[3] « L’acte de théâtre. Table ronde », dans Jean Louvet, op. cit., p. 51.
[4] Jean LOUVET, Le fil de l’histoire. Pour un théâtre d’aujourd’hui, Louvain-la-Neuve, Presses universitaires de Louvain, coll. « Chaire de poétique », 1991, repris dans Théâtre complet, vol. 6, ch. 3 (« Amnésie »).
[5] Voir l’introduction de Vincent Radermecker dans le quatrième volume du théâtre complet, p. 210–211.
[6] Cette citation est extraite d’un poème repris dans le cinquième volume du théâtre complet, p. 443.
[7] Jean LOUVET, « Un parcours d’auteur », op. cit., p. 13.
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°226 (2026)
