Essentielles. Les librairies ont été qualifiées d’essentielles lors de la pandémie. Essentielles et, pour certaines, labellisées par la Fédération Wallonie-Bruxelles. Cette rubrique en présente l’une ou l’autre, parfois bien décentralisées comme cette fois à Visé, avec L’Oiseau-lire. Après la plus récente dans notre précédent épisode, une des plus anciennes…
L’Oiseau-lire occupe un angle de rues dans l’artère commerciale principale de la Cité de l’oie. Deux silhouettes du volatile encadrent la porte d’entrée. Béatrice Cerfontaine, fondatrice de l’enseigne avec son mari Pierre, nous fait la visite des lieux : une succession de salles qui correspondent à l’histoire et au développement de la librairie au cours de ses 36 ans d’existence. Une librairie qui s’est développée au rez-de-chaussée mais également sur deux étages, dont le dernier offre la possibilité de tenir de nombreuses animations. C’est là que nous rejoint Pierre Cerfontaine pour évoquer l’histoire d’une passion.
Mariés pour le meilleur et pour le livre
À l’origine, ils étaient tous les deux enseignants. En 1985, leur emploi n’est pas reconduit. Après huit ans d’engagement, l’idée de poursuivre avec des intérims ne les réjouit guère. « Nous n’avions pas de prêts à rembourser, pas d’enfants, se souvient Pierre Cerfontaine. Nous ne risquions pas grand-chose. Nous n’imaginions pas que 36 ans plus tard, nous serions toujours là, qu’onze personnes travailleraient avec nous dans la librairie, que nous passerions d’un tout petit espace de 34 m² de l’autre côté de la rue aux 350 m² d’aujourd’hui avec trente-deux pièces et qu’on serait connu jusqu’en France via les auteurs qui viennent chez nous et qui racontent l’accueil qu’on leur réserve. Nous devons être les derniers libraires en activité à avoir encore envoyé nos commandes par la poste ou par téléphone. Avant le fax ! Il y a bien sûr des librairies qui existaient avant la nôtre, mais plus avec les mêmes personnes qu’à leur création, comme Tropismes avec la regrettée Brigitte de Meeûs, Pax de Philippe Mailleux qui l’a remise, etc. ».
Avec leur seul bagage de lecteurs, ils arrivent dans le métier sans rien en connaître, « ce qui ne serait plus possible aujourd’hui », précise Béatrice Cerfontaine. Et une mise de départ qui ne suffirait plus à notre époque, un prêt de 7.500 euros. Pour leurs débuts, ils se spécialisent en littérature jeunesse car elle s’adresse à des tranches d’âges que les néo-libraires connaissaient bien. « Celle-ci était à ses balbutiements, précisent-ils. Nous étions peut-être une dizaine de librairies jeunesse à l’époque avec La Parenthèse à Liège ou L’Île ouverte à Verviers qui n’existe plus, Am Stram Gram et Le Rat Conteur à Bruxelles… En librairies généralistes, Molière à Charleroi et La Dérive à Huy étaient des précurseurs, mais beaucoup de libraires ne voyaient pas l’intérêt de se lancer en littérature jeunesse. Aujourd’hui, c’est devenu une branche rentable. Pour l’édition, il y avait essentiellement L’école des loisirs et le Père Castor. Beaucoup d’éditeurs ne s’étaient pas encore lancés en jeunesse. »
La force d’une équipe
Le choix de Visé s’est fait car la ville représente un pôle commercial important, tout en étant une cité paisible « où un enfant peut traverser la rue sans risquer de se faire renverser », dixit Pierre Cerfontaine. Ils choisissent également l’hypercentre même si le loyer est plus élevé. « On a beaucoup et bien réfléchi », insiste Béatrice Cerfontaine. Leur zone de chalandise s’étend désormais jusqu’à Aywaille, Gemmenich et la frontière hollandaise. En trois décennies, L’Oiseau-lire peut se targuer d’un véritable succès entrepreneurial. Oui, le monde de la librairie est aussi un secteur d’activités socio-économiques au même titre que les autres, source d’emplois. « On a toujours eu la chance de recevoir le bon curriculum vitae au bon moment, sourient les libraires. On ne s’attarde pas trop à la formation car nous la donnons nous-mêmes. La plupart sont romanistes de formation. Il y a une orthophoniste et une neuro-psy. On a eu une institutrice maternelle aussi, une historienne… Une dame a été envoyée par l’ONEM il y a quelques années pour un stage de quinze jours afin de découvrir le métier. C’était quelqu’un qui en voulait. À l’époque, je donnais des cours du soir au centre IFAPME Château-Massart en librairie. Je lui ai proposé de suivre les 8 heures de cours et les 30 heures de stage chez nous, en lui promettant de l’engager au bout des deux ans. Depuis, elle est devenue un des piliers de la librairie. Les gens viennent de loin pour l’atmosphère créée par l’équipe, une équipe très stable, ce qui plaît à la clientèle qui aime rencontrer des personnes qu’elle connaît. » Au-delà de connaissances littéraires ou en sciences humaines, le métier de libraire implique quantité d’autres compétences liées notamment au fait qu’il s’agit avant tout d’un commerce et d’un service à la clientèle. « On ne se camoufle pas, c’est un commerce, insistent Béatrice et Pierre Cerfontaine, on ne vend pas n’importe quoi, n’importe comment, mais on est soumis aux lois du commerce. Certains libraires ont parfois tendance à l’oublier ou n’osent pas le reconnaître. Nous proposons aussi des ouvrages qui ont du succès. On a vendu presque 400 fois le dernier roman de Joël Dicker. D’une part, cela dégage des liquidités pour faire vivre la librairie. D’autre part, de quel droit peut-on juger ce que les gens lisent ? Personne ici ne s’accorde ce droit. »
Aider à vivre
En évoquant avec eux leur métier, on devine que Béatrice et Pierre Cerfontaine y voient une mission, qu’ils lui donnent une dimension sociétale. « On a envie d’aller chercher l’enfant de l’école, de lui donner l’envie de pousser la porte, qu’il n’ait pas peur et qu’il se sente chez lui. Si on ne propose que du pointu, c’est impossible. Bien sûr, nous proposons aussi nos sélections plus personnelles », précise Pierre Cerfontaine en citant Jacques Chancel : « ‘Notre rôle, c’est de proposer au public non pas ce qu’il aime, mais ce qu’il pourrait aimer’. Notre objectif est de mettre à la portée des enfants et des adultes des livres dont la qualité est telle qu’elle les aidera dans leurs choix, dans le sens du bien commun, qu’elle les aidera à vivre ». Par cette approche, L’Oiseau-lire est parvenu à fidéliser tout un public, à tel point que trois générations défilent désormais entre les rayonnages, des lecteurs venus adolescents et qui viennent maintenant comme grands-parents au point que certains disent venir à la librairie comme s’ils allaient dans leur famille ! Les libraires n’hésitent pas non plus à sortir de leurs murs pour aller à la rencontre du public, scolaire en particulier. « D’emblée, je me suis tourné vers les enseignants, ils ont tout de suite accepté qu’une personne extérieure à l’école entre dans leur classe, précise Pierre Cerfontaine. Au début, je présentais tout un panel de livres depuis la maternelle jusqu’à la fin des humanités, avec l’idée de susciter le plaisir de la lecture et que chaque élève puisse choisir un livre qu’il aimait ». Pour fêter leur premier anniversaire, ils ont invité à Visé la grande Susie Morgenstern à la librairie et dans des écoles. « Susie est devenue une grande copine », sourit Pierre. Ont également été programmés au fil du temps un spectacle de magie pour enfants ou un spectacle avec Nomi-Nomi pour son premier livre-disque. On peut ajouter les spectacles à partir des livres La Brouille de Claude Boujon ou Hulul d’Arnold Lobel. On s’en voudrait de passer sous silence cette autre initiative organisée à l’occasion des 50 ans de L’école des loisirs. Pour l’occasion, c’est leur département Théâtre, dirigé par Brigitte Smadja qui a été mis à l’honneur. L’idée ? Faire lire du théâtre à voix haute à des élèves de 6e primaire pendant trois jours. Le texte, rien que le texte. Avec la complicité de huit enseignants. Le résultat a dépassé leurs espérances.
Pour tous les âges
Les adolescents ne sont pas oubliés, loin de là. Un club de lecture pour ados a été créé il y a une dizaine d’années, animé depuis quatre ans par les libraires Camille et Isabelle, nettement plus jeunes, ce qui facilite le contact avec la vingtaine d’ados qui y participent. « Toutes les six semaines, un vendredi car il n’y a pas école le lendemain, de 19h à 21h, la librairie est à eux !, expliquent nos infatigables passionnés. Chacun vient raconter ses coups de cœur ou… écouter, sans obligation de prendre la parole ». Ce groupe a également reçu des auteurs comme Delphine Bertholon. Et vécu un moment d’une rare intensité lorsqu’ils sont tous partis en car à Paris, avec quelques parents et un enseignant, pour rencontrer quatre auteurs de L’école des loisirs. On ne compte plus les écrivains français passés par Visé : Pierre Lemaître, Xavier-Laurent Petit, Laurence Tardieu, Camille de Peretti, Sophie Chérer, Maud Ventura, Valentine Goby, Philippe Claudel. Côté belge, Vincent Engel, Barbara Abel, Antoine Wauters, Philippe Marczewski, le dernier prix Rossel pour Un corps tropical (Inculte). Et dans le cadre de l’opération Lisez-vous le belge ?, cinq auteurs de leur région.
Parrain et marraine de lecture
L’Oiseau-lire propose régulièrement des rencontres musicales avec notamment Philippe Hayat, pour Où bat le cœur du monde, accompagné d’un clarinettiste, une soirée italienne avec Simonetta Greggio, Bernard Tirtiaux et son épouse harpiste, Francis Dannemark et Véronique Biefnot avec le saxophoniste Arthur Demonceau et, plus récemment, Luc Baba qui a lu un choix d’extraits de son roman, L’arbre du retour (MaelstrÖm reEvolution), avec le guitariste Quentin Léonard. Des soirées qui drainent facilement plus d’une centaine de personnes et qui nécessitent une “délocalisation” au centre culturel de Visé, salle Les Tréteaux. Une fois par an, les libraires vont également présenter leurs livres coups de cœur de la rentrée littéraire dans les bibliothèques du cru et, dans la foulée, proposent un petit-déjeuner dominical. Pour le premier, ils ont enregistré une soixantaine de réservations, ce qui les a obligés à réserver une salle au 1930, un restaurant voisin. Des petits-déjeuners où ils invitent désormais des auteurs comme Émilie de Turckheim, Valérie Tong-Cuong… Devant notre étonnement à propos des noms prestigieux reçus chez eux, ils expliquent : « C’est le résultat d’un travail accompli au fil du temps. Il faut à chaque fois se bagarrer pour faire venir du public, avec des affiches, des folders, la newsletter, etc. Au début, avec les auteurs, il a fallu expliquer où était Visé, argumenter. Maintenant, ils nous connaissent, car les auteurs se voient et se parlent sur les salons. Nous veillons à bien les accueillir : nous les attendons sur le quai de la gare, les visites dans les classes sont bien préparées par les enseignants, nous partageons toujours un repas avec eux et notre équipe ». Dernière confidence : quand une autrice vient chez eux et qu’elle est enceinte, ils lui proposent de devenir parrain et marraine de lecture de l’enfant à naître. « On lui offre l’abonnement Max de L’école des loisirs et quand on va à Paris, on lui apporte des livres », conclut avec une pointe d’émotion finale le couple marié pour le meilleur et pour les livres.
Michel Torrekens
Souvenirs de libraire :
Pierre : le mariage des enfants avec la littérature
« Un jour, nous recevons l’autrice Claire Ubac pour la présenter dans deux classes de 6e année primaire. Je prenais un café avec l’ancien bourgmestre, Marcel Neven, quand j’ai eu l’idée d’inviter les enfants et leurs parents dans la salle des mariages. Je lui ai proposé de venir avec son écharpe maïorale et de célébrer le mariage des enfants avec la littérature. Symboliquement. Il a joué le jeu. L’autrice, les enfants ont été reçus dans les ors du royaume ! »
Béatrice : la soirée chilienne avec Michel Claise
« Je reste marquée par la soirée musicale aux Tréteaux autour du roman Cobre du Bruxellois Michel Claise. Ce livre se déroule au Chili après le 11 septembre 1973 et le coup d’état de Pinochet contre Allende. Le pays a connu violences et massacres. Pour l’occasion, nous avions invité des musiciens chiliens du groupe Xamanek. Le père d’un de ces musiciens avait subi les atrocités du régime de Pinochet. Ce fut un moment particulièrement émouvant ».
L’Oiseau-lire
Rue du Collège, 10 — 4600 Visé
04/379.77.91 — www.loiseaulire.be
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°212 (2022)
