L’Oiseau-lire à Visé : un centre culturel à elle seule

L'oiseau-lire

Dans la librairie L’Oiseau-lire — pho­to : Michel Tor­rekens

Essen­tielles. Les librairies ont été qual­i­fiées d’essentielles lors de la pandémie. Essen­tielles et, pour cer­taines, label­lisées par la Fédéra­tion Wal­lonie-Brux­elles. Cette rubrique en présente l’une ou l’autre, par­fois bien décen­tral­isées comme cette fois à Visé, avec L’Oiseau-lire. Après la plus récente dans notre précé­dent épisode, une des plus anci­ennes…

L’Oiseau-lire occupe un angle de rues dans l’artère com­mer­ciale prin­ci­pale de la Cité de l’oie. Deux sil­hou­ettes du volatile enca­drent la porte d’entrée. Béa­trice Cer­fontaine, fon­da­trice de l’enseigne avec son mari Pierre, nous fait la vis­ite des lieux : une suc­ces­sion de salles qui cor­re­spon­dent à l’histoire et au développe­ment de la librairie au cours de ses 36 ans d’existence. Une librairie qui s’est dévelop­pée au rez-de-chaussée mais égale­ment sur deux étages, dont le dernier offre la pos­si­bil­ité de tenir de nom­breuses ani­ma­tions. C’est là que nous rejoint Pierre Cer­fontaine pour évo­quer l’histoire d’une pas­sion.

Mariés pour le meilleur et pour le livre

À l’origine, ils étaient tous les deux enseignants. En 1985, leur emploi n’est pas recon­duit. Après huit ans d’engagement, l’idée de pour­suiv­re avec des intérims ne les réjouit guère. « Nous n’avions pas de prêts à rem­bours­er, pas d’enfants, se sou­vient Pierre Cer­fontaine. Nous ne risquions pas grand-chose. Nous n’imaginions pas que 36 ans plus tard, nous seri­ons tou­jours là, qu’onze per­son­nes tra­vailleraient avec nous dans la librairie, que nous passe­ri­ons d’un tout petit espace de 34 m² de l’autre côté de la rue aux 350 m² d’aujourd’hui avec trente-deux pièces et qu’on serait con­nu jusqu’en France via les auteurs qui vien­nent chez nous et qui racon­tent l’accueil qu’on leur réserve. Nous devons être les derniers libraires en activ­ité à avoir encore envoyé nos com­man­des par la poste ou par télé­phone. Avant le fax ! Il y a bien sûr des librairies qui exis­taient avant la nôtre, mais plus avec les mêmes per­son­nes qu’à leur créa­tion, comme Tro­pismes avec la regret­tée Brigitte de Meeûs, Pax de Philippe Mailleux qui l’a remise, etc. ».

Avec leur seul bagage de lecteurs, ils arrivent dans le méti­er sans rien en con­naître, « ce qui ne serait plus pos­si­ble aujourd’hui », pré­cise Béa­trice Cer­fontaine. Et une mise de départ qui ne suf­fi­rait plus à notre époque, un prêt de 7.500 euros. Pour leurs débuts, ils se spé­cialisent en lit­téra­ture jeunesse car elle s’adresse à des tranch­es d’âges que les néo-libraires con­nais­saient bien. « Celle-ci était à ses bal­bu­tiements, pré­cisent-ils. Nous étions peut-être une dizaine de librairies jeunesse à l’époque avec La Par­en­thèse à Liège ou L’Île ouverte à Verviers qui n’existe plus, Am Stram Gram et Le Rat Con­teur à Brux­elles…  En librairies général­istes, Molière à Charleroi et La Dérive à Huy étaient des précurseurs, mais beau­coup de libraires ne voy­aient pas l’intérêt de se lancer en lit­téra­ture jeunesse. Aujourd’hui, c’est devenu une branche rentable. Pour l’édition, il y avait essen­tielle­ment L’école des loisirs et le Père Cas­tor. Beau­coup d’éditeurs ne s’étaient pas encore lancés en jeunesse. »

La force d’une équipe

Le choix de Visé s’est fait car la ville représente un pôle com­mer­cial impor­tant, tout en étant une cité pais­i­ble « où un enfant peut tra­vers­er la rue sans ris­quer de se faire ren­vers­er », dix­it Pierre Cer­fontaine. Ils choi­sis­sent égale­ment l’hypercentre même si le loy­er est plus élevé. « On a beau­coup et bien réfléchi », insiste Béa­trice Cer­fontaine. Leur zone de cha­lan­dise s’étend désor­mais jusqu’à Aywaille, Gem­menich et la fron­tière hol­landaise. En trois décen­nies, L’Oiseau-lire peut se tar­guer d’un véri­ta­ble suc­cès entre­pre­neur­ial. Oui, le monde de la librairie est aus­si un secteur d’activités socio-économiques au même titre que les autres, source d’emplois. « On a tou­jours eu la chance de recevoir le bon cur­ricu­lum vitae au bon moment, souri­ent les libraires. On ne s’attarde pas trop à la for­ma­tion car nous la don­nons nous-mêmes. La plu­part sont roman­istes de for­ma­tion. Il y a une ortho­phon­iste et une neu­ro-psy. On a eu une insti­tutrice mater­nelle aus­si, une his­to­ri­enne… Une dame a été envoyée par l’ONEM il y a quelques années pour un stage de quinze jours afin de décou­vrir le méti­er. C’était quelqu’un qui en voulait. À l’époque, je don­nais des cours du soir au cen­tre IFAPME Château-Mas­sart en librairie. Je lui ai pro­posé de suiv­re les 8 heures de cours et les 30 heures de stage chez nous, en lui promet­tant de l’engager au bout des deux ans. Depuis, elle est dev­enue un des piliers de la librairie. Les gens vien­nent de loin pour l’atmosphère créée par l’équipe, une équipe très sta­ble, ce qui plaît à la clien­tèle qui aime ren­con­tr­er des per­son­nes qu’elle con­naît. » Au-delà de con­nais­sances lit­téraires ou en sci­ences humaines, le méti­er de libraire implique quan­tité d’autres com­pé­tences liées notam­ment au fait qu’il s’agit avant tout d’un com­merce et d’un ser­vice à la clien­tèle. « On ne se cam­ou­fle pas, c’est un com­merce, insis­tent Béa­trice et Pierre Cer­fontaine, on ne vend pas n’importe quoi, n’importe com­ment, mais on est soumis aux lois du com­merce. Cer­tains libraires ont par­fois ten­dance à l’oublier ou n’osent pas le recon­naître. Nous pro­posons aus­si des ouvrages qui ont du suc­cès. On a ven­du presque 400 fois le dernier roman de Joël Dick­er. D’une part, cela dégage des liq­uid­ités pour faire vivre la librairie. D’autre part, de quel droit peut-on juger ce que les gens lisent ? Per­son­ne ici ne s’accorde ce droit. »

Aider à vivre

En évo­quant avec eux leur méti­er, on devine que Béa­trice et Pierre Cer­fontaine y voient une mis­sion, qu’ils lui don­nent une dimen­sion socié­tale. « On a envie d’aller chercher l’enfant de l’école, de lui don­ner l’envie de pouss­er la porte, qu’il n’ait pas peur et qu’il se sente chez lui. Si on ne pro­pose que du pointu, c’est impos­si­ble. Bien sûr, nous pro­posons aus­si nos sélec­tions plus per­son­nelles », pré­cise Pierre Cer­fontaine en citant Jacques Chan­cel : « ‘Notre rôle, c’est de pro­pos­er au pub­lic non pas ce qu’il aime, mais ce qu’il pour­rait aimer’. Notre objec­tif est de met­tre à la portée des enfants et des adultes des livres dont la qual­ité est telle qu’elle les aidera dans leurs choix, dans le sens du bien com­mun, qu’elle les aidera à vivre ». Par cette approche, L’Oiseau-lire est par­venu à fidélis­er tout un pub­lic, à tel point que trois généra­tions défi­lent désor­mais entre les ray­on­nages, des lecteurs venus ado­les­cents et qui vien­nent main­tenant comme grands-par­ents au point que cer­tains dis­ent venir à la librairie comme s’ils allaient dans leur famille ! Les libraires n’hésitent pas non plus à sor­tir de leurs murs pour aller à la ren­con­tre du pub­lic, sco­laire en par­ti­c­uli­er. « D’emblée, je me suis tourné vers les enseignants, ils ont tout de suite accep­té qu’une per­son­ne extérieure à l’école entre dans leur classe, pré­cise Pierre Cer­fontaine. Au début, je présen­tais tout un pan­el de livres depuis la mater­nelle jusqu’à la fin des human­ités, avec l’idée de sus­citer le plaisir de la lec­ture et que chaque élève puisse choisir un livre qu’il aimait ». Pour fêter leur pre­mier anniver­saire, ils ont invité à Visé la grande Susie Mor­gen­stern à la librairie et dans des écoles. « Susie est dev­enue une grande copine », sourit Pierre. Ont égale­ment été pro­gram­més au fil du temps un spec­ta­cle de magie pour enfants ou un spec­ta­cle avec Nomi-Nomi pour son pre­mier livre-disque. On peut ajouter les spec­ta­cles à par­tir des livres La Brouille de Claude Bou­jon ou Hul­ul d’Arnold Lobel. On s’en voudrait de pass­er sous silence cette autre ini­tia­tive organ­isée à l’occasion des 50 ans de L’école des loisirs. Pour l’occasion, c’est leur départe­ment Théâtre, dirigé par Brigitte Smad­ja qui a été mis à l’honneur. L’idée ? Faire lire du théâtre à voix haute à des élèves de 6e pri­maire pen­dant trois jours. Le texte, rien que le texte. Avec la com­plic­ité de huit enseignants. Le résul­tat a dépassé leurs espérances.

Pour tous les âges

Les ado­les­cents ne sont pas oubliés, loin de là. Un club de lec­ture pour ados a été créé il y a une dizaine d’années, ani­mé depuis qua­tre ans par les libraires Camille et Isabelle, net­te­ment plus jeunes, ce qui facilite le con­tact avec la ving­taine d’ados qui y par­ticipent. « Toutes les six semaines, un ven­dre­di car il n’y a pas école le lende­main, de 19h à 21h, la librairie est à eux !, expliquent nos infati­ga­bles pas­sion­nés. Cha­cun vient racon­ter ses coups de cœur ou… écouter, sans oblig­a­tion de pren­dre la parole ». Ce groupe a égale­ment reçu des auteurs comme Del­phine Bertholon. Et vécu un moment d’une rare inten­sité lorsqu’ils sont tous par­tis en car à Paris, avec quelques par­ents et un enseignant, pour ren­con­tr­er qua­tre auteurs de L’école des loisirs. On ne compte plus les écrivains français passés par Visé : Pierre Lemaître, Xavier-Lau­rent Petit, Lau­rence Tardieu, Camille de Peretti, Sophie Chér­er, Maud Ven­tu­ra, Valen­tine Goby, Philippe Claudel. Côté belge, Vin­cent Engel, Bar­bara Abel, Antoine Wauters, Philippe Mar­czews­ki, le dernier prix Rossel pour Un corps trop­i­cal (Inculte). Et dans le cadre de l’opération Lisez-vous le belge ?, cinq auteurs de leur région.

Parrain et marraine de lecture

L’Oiseau-lire pro­pose régulière­ment des ren­con­tres musi­cales avec notam­ment Philippe Hay­at, pour Où bat le cœur du monde, accom­pa­g­né d’un clar­inet­tiste, une soirée ital­i­enne avec Simon­et­ta Greg­gio, Bernard Tir­ti­aux et son épouse harpiste, Fran­cis Dan­nemark et Véronique Biefnot avec le sax­o­phon­iste Arthur Demon­ceau et, plus récem­ment, Luc Baba qui a lu un choix d’ex­traits de son roman, L’ar­bre du retour (Mael­strÖm reEvo­lu­tion), avec le gui­tariste Quentin Léonard. Des soirées qui drainent facile­ment plus d’une cen­taine de per­son­nes et qui néces­si­tent une “délo­cal­i­sa­tion” au cen­tre cul­turel de Visé, salle Les Tréteaux. Une fois par an, les libraires vont égale­ment présen­ter leurs livres coups de cœur de la ren­trée lit­téraire dans les bib­lio­thèques du cru et, dans la foulée, pro­posent un petit-déje­uner domini­cal. Pour le pre­mier, ils ont enreg­istré une soix­an­taine de réser­va­tions, ce qui les a oblig­és à réserv­er une salle au 1930, un restau­rant voisin. Des petits-déje­uners où ils invi­tent désor­mais des auteurs comme Émi­lie de Tur­ck­heim, Valérie Tong-Cuong… Devant notre éton­nement à pro­pos des noms pres­tigieux reçus chez eux, ils expliquent : « C’est le résul­tat d’un tra­vail accom­pli au fil du temps. Il faut à chaque fois se bagar­rer pour faire venir du pub­lic, avec des affich­es, des fold­ers, la newslet­ter, etc. Au début, avec les auteurs, il a fal­lu expli­quer où était Visé, argu­menter. Main­tenant, ils nous con­nais­sent, car les auteurs se voient et se par­lent sur les salons. Nous veil­lons à bien les accueil­lir : nous les atten­dons sur le quai de la gare, les vis­ites dans les class­es sont bien pré­parées par les enseignants, nous parta­geons tou­jours un repas avec eux et notre équipe ». Dernière con­fi­dence : quand une autrice vient chez eux et qu’elle est enceinte, ils lui pro­posent de devenir par­rain et mar­raine de lec­ture de l’enfant à naître. « On lui offre l’abonnement Max de L’école des loisirs et quand on va à Paris, on lui apporte des livres », con­clut avec une pointe d’émotion finale le cou­ple mar­ié pour le meilleur et pour les livres.

Michel Tor­rekens

Souvenirs de libraire :

Pierre : le mariage des enfants avec la littérature

« Un jour, nous recevons l’autrice Claire Ubac pour la présen­ter dans deux class­es de 6e année pri­maire. Je pre­nais un café avec l’ancien bourgmestre, Mar­cel Neven, quand j’ai eu l’idée d’inviter les enfants et leurs par­ents dans la salle des mariages. Je lui ai pro­posé de venir avec son écharpe maïo­rale et de célébr­er le mariage des enfants avec la lit­téra­ture. Sym­bol­ique­ment. Il a joué le jeu. L’autrice, les enfants ont été reçus dans les ors du roy­aume ! »

Béatrice : la soirée chilienne avec Michel Claise

« Je reste mar­quée par la soirée musi­cale aux Tréteaux autour du roman Cobre du Brux­el­lois Michel Claise. Ce livre se déroule au Chili après le 11 sep­tem­bre 1973 et le coup d’état de Pinochet con­tre Allende. Le pays a con­nu vio­lences et mas­sacres. Pour l’occasion, nous avions invité des musi­ciens chiliens du groupe Xam­anek. Le père d’un de ces musi­ciens avait subi les atroc­ités du régime de Pinochet. Ce fut un moment par­ti­c­ulière­ment émou­vant ».

L’Oiseau-lire
Rue du Col­lège, 10 — 4600 Visé
04/379.77.91 — www.loiseaulire.be


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°212 (2022)