Avec un athlète du cœur
Stéphane Lambert, Le jardin, le séisme, dans les pas de François Muir, Lettre volée, 2013
Vingt et un ans séparent la naissance du poète François Muir, de son vrai nom Jean-François de Bodt, de celle de Stéphane Lambert. L’entrée en scène littéraire du plus jeune, via un premier roman, Charlot aime monsieur, correspond à un jour près au décès à Boitsfort du second. Depuis, Stéphane Lambert s’est imposé comme un des auteurs les plus remarquables et les plus exigeants de sa génération. De livre en livre, il a construit une œuvre qui mélange, à la manière du poème, discours, espaces et temporalités. Alors comment classer ce texte atypique qui parait aujourd’hui ? Essai biographique ? Hommage ? Tombeau ? Étude ? Poème ? Stéphane Lambert définit ce texte ambitieux comme une approche poétique de la trajectoire de François Muir (1955–1997). À partir d’éléments rassemblés dans les archives du poète et de témoignages de proches et de parents, il nous donne à voir sa propre vision de la vie du poète. Pas question, précise-t-il, de reconstituer l’identité intégrale de François Muir. À l’inverse de la démarche biographique habituelle qui tente de reconstruire un parcours à partir des faits extérieurs, l’auteur s’est servi de son vécu intérieur pour nourrir son approche de la vie et de l’œuvre du poète. Il en résulte un portrait dans lequel Stéphane Lambert alterne pour parler de Muir ou lui donner la parole, selon l’angle ou le registre qu’il privilégie, le vous, le tu, le je et il.
Il est d’ailleurs révélateur de noter comment le titre de ce texte a pu évoluer en cours d’écriture. En 2011, le prologue, publié en ligne sur le site Bon-A-Tirer, portait en complément de titre Tombeau pour François Muir ; dans l’édition actuelle, il est devenu Sur les pas de François Muir… C’est dire à quel point l’auteur, sans doute dans un mouvement d’empathie, a développé, au fil des pages et des lectures, son intimité avec ce poète mort qu’il a découvert au fur et à mesure de son enquête. Un véritable dialogue poétique s’engage ainsi entre ces deux hommes qu’une génération sépare. Une communion se crée au point que le lecteur, s’il n’y avait ces phrases et mots en italique qui indiquent les extraits, pourrait confondre leurs deux voix !
Dans ce portrait du poète qui se tient sur la « branche cassée de l’arbre déraciné », Stéphane Lambert montre le contraste entre le plein de sa prose et le vide de sa poésie. En filigrane, on y lit la chronologie d’une vie brève, de ses excès, de sa « nécessité mortelle d’écrire » et de la difficulté de faire entendre une voix originale dans la meute littéraire. Par des phrases brèves, souvent des vers libres, jalonnés d’aphorismes percutants, – « Au véritable voyageur la déroute ouvre le chemin » –, le romancier retrace les douleurs, les échecs et les errances de ce jeune écrivain qui a refusé de vivre en mode mineur. Ponctuées de lectures effrénées, d’alcool, de rock, d’intoxication, de bouddhisme et de rédemption thaïlandaise, les années de Muir se passent dans le questionnement et dans la tentative de l’improbable accord du réel et de l’imaginaire.
Stéphane Lambert, s’il relie les faits, les dates et les amitiés, s’interrompt pour des parenthèses et des digressions qui nous font part, ou qui font part à l’aîné, de ses propres doutes. Le livre s’achève par le poème Communio qui met en scène l’infarctus qui terrassa Muir. Le voici : « Systole / Diastole / Jardin / Séisme / Dernière pulsation / Mère / Père / Frères / Fils / Mes enfants / Je sens que je me rapproche / Lorsque je me laisse aller / Lorsque mes yeux se ferment / Je sens que je me rapproche / De ce qu’on ne peut connaître / De ce double qui est en moi / Et qui appartient à ce qui est sans limite / Je sens que je me rapproche de ce qui n’a pas de corps / Que j’embrasse ce que j’aime / Que j’entre là où les mots m’ont conduit / Que j’entre dans ce territoire sans nom / Blanc de la page et des yeux / Lieu immense / Sans fond / Où en douceur / je m’efface / les poèmes sont là / vivant d’eux-mêmes / C’est notre devenir / les mots / battant / dans le silence / cœur invisible / qui nous lie ».
Un livre intelligent sur ce qui « s’écrit à côté de l’écriture, sur la menace qu’elle comprend ». Qui nous rappelle également que le travail d’écriture est la plus ingrate des vocations… Il reste à espérer que cette mise en évidence d’une œuvre poétique largement méconnue incite le lecteur curieux à la découvrir. Le cycle Le mort des commencements de François Muir a été réuni en cinq volumes aux éditions Didier Devillez.
Quentin Louis
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°177 (2013)