Chaque fonds d’archives possède sa propre histoire, faite de rencontres, de hasard, de marques de confiance, de confidences, de découvertes. Le fonds Akarova ne déroge pas à la règle.
C’est lors d’une visite aux AML pour la consultation d’un livre traitant de l’architecture congolaise sous Mobutu – les collections des AML sont parfois surprenantes – qu’Yves Robert, professeur d’architecture à l’ULB, remarque que certains des bustes qui décorent la salle de lecture sont des œuvres de sa grand-tante, Akarova (1904–1999). Il fait part à Laurence Boudart, directrice des AML, de sa surprise et lui apprend, par la même occasion, qu’il possède encore plusieurs caisses de documents ayant appartenu à l’artiste, dans la maison où cette dernière a fini ses jours. Au fil de la conversation, il propose de faire don de ces précieuses archives à l’institution, après avoir obtenu le consentement de son frère qui, tout comme lui, en est le dépositaire.
Marguerite Acarin est née à Saint-Josse-ten-Noode le 30 mars 1904, dans une famille bourgeoise sensible à la culture et aux arts. Dès l’enfance, elle s’initie au piano auprès de sa tante, au chant avec Marguerite Nys (mère de Maria Nys, l’épouse d’Aldous Huxley, lui-même auteur du célèbre Le meilleur des mondes) et à la danse avec Marthe Roggen, formée à l’école Jacques-Dalcroze. Ensuite, elle parfait son apprentissage auprès d’autres figures éminentes de son époque, ainsi qu’au Conservatoire royal de Musique de Bruxelles. C’est par l’intermédiaire de Raymond Duncan, frère d’Isadora et danseur comme elle, qu’elle fait la connaissance des peintres Jean-Jacques Gailliard et Marcel-Louis Baugniet. Elle épouse le second en 1923 ; c’est lui qui lui souffle son nom de scène, Akarova, dont les sonorités russes captent parfaitement l’esprit des Années folles. Akarova se trouve alors au cœur de tout ce que la scène bruxelloise amène en termes de modernité. Elle fréquente notamment les cercles littéraires et artistiques regroupés autour de La lanterne sourde, de 7 Arts, du Groupe Libre ou de l’école de La Cambre, dirigée par Henry Van de Velde puis par Herman Teirlinck. Ses amis s’appellent Max Deauville, Géo Norge, Raymond Rouleau, Fernand Piette, Pierre-Louis Flouquet, Marie de Vivier, Maurice Carême, Anto Carte ou Pierre Bourgeois.
Avec Baugniet, Akarova développe son art de la danse et donne de nombreux spectacles : l’époux crée les costumes et les décors, alors qu’elle réalise et exécute les chorégraphies, pieds nus. Quand le couple se sépare en 1928, Akarova poursuit sa carrière de danseuse et de pédagogue, en ouvrant une école. Interprète, chorégraphe, puis créatrice de ses propres costumes et décors, Akarova incarne une sorte d’art total, à la croisée des disciplines artistiques rythmées par l’avant-garde. Ses spectacles se jouent partout, dans des théâtres, des casinos, des hôtels particuliers, des loges maçonniques et même au Palais de Laeken. En 1937, elle fait construire une salle de spectacle qui porte son nom à l’arrière de la maison familiale, située au 72 avenue de l’Hippodrome, à deux pas des étangs d’Ixelles ; cet espace restera en activité jusqu’en 1957. Le sacre du printemps, L’oiseau de feu et L’histoire du soldat de Stravinsky ou le Martyr de Saint-Sébastien de Debussy[1] figurent, parmi d’autres titres, à son répertoire.
Dès la fin des années 1930, la jeune femme ajoute deux nouvelles cordes à son arc, en se lançant dans la sculpture et la peinture : « En fait, la peinture, la sculpture, la musique, la danse, la poésie ne furent jamais pour moi des disciplines indépendantes les unes des autres », confie-t-elle à la fin de sa vie[2]. Encouragée par ses pairs, elle se lance dans la création de plusieurs bustes, dont l’un des premiers menés à terme représente Louis Lievens, son second mari, un graphologue lié au groupe Nervia. Après la guerre, elle crée celui de Charles Plisnier, dont elle fut très proche dans sa jeunesse et qu’elle admirait. Une version de celui-ci, ainsi qu’un masque représentant le prix Goncourt 1937 sont toujours visibles dans l’espace public, à Saint-Gilles et à Mons. Akarova figera encore bien d’autres personnalités littéraires et artistiques dans le bronze ou la pierre, tels Maurice Carême, Charles Bertin, André Baillon ou Géo Soetens – qui fut son dernier compagnon de vie. Après la Libération, Akarova continue à créer et à produire des spectacles, mais à un rythme plus mesuré. Accompagnée d’une narration plus prégnante, sa danse devient également plus onirique et symbolique. Peu à peu, elle se retire de la scène et, après 1957, sa salle n’accueille plus que des expositions de peinture et de sculpture. Plusieurs de ses œuvres plastiques figurent aujourd’hui parmi les récentes acquisitions des AML[3].
Dans les années 1970, après la mort de Soetens, elle renoue avec la vie sociale tout en continuant à peindre : elle expose, accueille des élèves dans son studio-capharnaüm, recueille des perruches dans son appartement… « Tout un monde imaginaire peuple le studio aménagé au-dessus de ma salle et, lorsqu’un nouveau venu y pénètre, sa personnalité s’y superpose, engendre de nouvelles relations entre mes personnages, suggère des dialogues, des poèmes, des dessins, des rêves[4]. » Après la danse, la sculpture, la peinture et le dessin, Akarova explore un nouveau territoire avec l’écriture poétique, comme en témoignent les archives récemment déposées.
Avant l’arrivée de la donation d’Yves et Éric Robert en juin 2025, le fonds Akarova aux AML était assez peu fourni. En effet, outre quelques sculptures et tableaux, ce fonds contenait seulement des documents audiovisuels – dont le très intéressant J’aurais aimé vous voir danser, madame Akarova de Michel Jakar, où l’on peut découvrir une Akarova de 80 ans en grande forme enseigner son art à la jeune danseuse Michèle Noiret –, ainsi que des fragments de correspondance avec quelques grands noms de la vie artistique belge de l’époque tels que Pierre Bourgeois, Géo Libbrecht ou encore Michel de Ghelderode ; il était dès lors possible mais difficile de se faire une idée précise du personnage haut en couleurs qu’était cette figure marquante de la culture bruxelloise.
Bien qu’un pan important de son travail en tant que danseuse et chorégraphe soit, à sa demande, conservé depuis 1988 dans les collections de Kanal Architecture (anciennement Archives d’Architecture moderne, puis CIVA) et donc accessible à tous, et qu’une belle série de clichés d’elle soit conservée au Musée de la Photographie de Charleroi[5], ce que nous offrent les documents récemment acquis, c’est une nouvelle facette d’Akarova jusqu’ici inconnue : la poétesse. Hormis de nouvelles correspondances, des livres et une myriade de coupures de presse concernant Charles Plisnier, le fonds Akarova est maintenant enrichi de nombreux carnets et projets de prose poétique écrits durant les vingt dernières années de sa vie, soit entre 1980 et 1999.
C’est à ces carnets qu’il nous semble pertinent de nous intéresser aujourd’hui, car ils ne sont pas seulement une preuve de l’activité poétique d’Akarova, ils révèlent aussi un aperçu de sa vie intérieure, sa spiritualité, ses croyances, son rapport à la religion. Ainsi y fait-elle souvent référence à Jésus et à « son Dieu » : « C’est mon Dieu secret qui trace tout pour moi, et l’on me parle de technique quand mon cerveau voyage bien au-delà du mystère[6]. »
La poésie d’Akarova est aussi et surtout une poésie de l’intime. Elle y mentionne régulièrement ses illustres amis, comme dans un long texte évoquant la vie après la mort de Maurice et Caprine Carême :
Il eut fallu qu’elle meure pour ouvrir ce tombeau de Maurice où elle viendrait gentiment se reposer auprès de lui. Caprine ne s’aperçut même pas qu’elle entrait subitement dans une autre vie. Mais lui Maurice n’attendait qu’un instant, cet instant où il put s’évader à nouveau vers la vie[7].
Si l’écriture d’Akarova peut parfois sembler maladroite du point de vue de l’orthographe, de la syntaxe ou de la ponctuation, elle n’en est pas moins riche en émotions et en profondeur, et ne manque pas de jolies trouvailles métaphoriques et stylistiques. Il n’est pas question, dans les textes d’Akarova, de rimes riches ou de grandes envolées lyriques. Au risque de nous répéter, c’est d’âme et de vrai que sont majoritairement composés les textes de l’artiste. Par ailleurs, ses talents multiples trouvent à se manifester dans la réalisation matérielle de ces 49 carnets : dessins, collages et textures composent ces productions artisanales, qui s’apparentent à du scrapbooking avant la lettre. À notre connaissance, aucun de ces textes poétiques n’a jamais été publié.
Le fonds d’archives Akarova conserve également une importante correspondance avec Marie de Vivier (1889–1980). On y dénombre une centaine de lettres envoyées à l’artiste par cette femme passionnée et écorchée vive, dont l’œuvre poétique et romanesque est trop souvent éclipsée par le seul récit de sa liaison avec André Baillon. Malgré l’absence de la correspondance adressée par Akarova à Vivier, on devine une amitié sincère et respectueuse entre ces deux femmes. De l’artiste, Marie de Vivier écrira : « Elle est aussi généreuse que grande artiste […] Elle est ma portraitiste la plus qualifiée, la plus émouvante, celle qui peut donner au passant le choc qui fait qu’on s’arrête et achète un livre »[8].
De plus, les confidences vives et sans fard de Vivier plongent le lecteur de cette correspondance dans les coulisses de quelques « affaires » littéraires et du déchainement des passions humaines. Ainsi, par exemple, dans une lettre datée de 1957, écrit-elle après s’être disputée avec Robert Poulet :
Ainsi est-on ici « puissant ou misérable ». Marie-Thérèse Bodart a un jour commis la gaffe d’écrire sur un manuscrit qu’elle proposait à Plon : « Ne pas faire lire à Robert Poulet ». J’ai blâmé Marie-Thérèse Bodart car je prenais Poulet pour la crème de la conscience professionnelle. Pour un martyr. Aujourd’hui, j’en reviens et, comme je l’écris à Mogin, en parachute. Autre chose, ça, que la chute d’Icare. […] je pousserai mon dernier livre, sans Poulet, puisque Le Mal que je t’ai fait est sorti malgré lui. Mais que d’amertume devant ce monde d’entredéchirements. […] Quand Tartufe est dénoncé au théâtre, c’est gai. Dans la vie, c’est dur[9].
D’autres lettres parlent sans tabou de Paul Colinet et d’Adrienne Revelard, d’Alexis Curvers, de Béatrix Beck, de Rachel Baes, de Michel de Ghelderode, de Dominique Rolin… en somme, de tout un petit monde littéraire et artistique belge vu à travers la lorgnette si particulière de Marie de Vivier.
Akarova entretenait aussi une correspondance avec George Magloire (de son vrai nom Dominique de Wespin), poétesse belge expatriée en Chine au début de la Seconde guerre mondiale. Comme c’est souvent le cas dans les correspondances adressées à Akarova, quel que soit celui ou celle qui lui écrit, on retrouve dans les lettres de George Magloire une certaine adoration, ou en tout cas une profonde admiration pour son travail (George Magloire exprime le souhait de voir certains de ses poèmes illustrés par Akarova[10]), aussi bien en tant que danseuse et chorégraphe qu’en tant que sculptrice et peintre. L’artiste marquait intensément et durablement son entourage, sur les plans artistique et humain. En témoigne le début d’une lettre de George Magloire datant de 1988 : « Ma toujours très chère Akarova, Je trouve ta lettre en rentrant à Bruxelles. Et il est vrai que tu es restée en moi cet être-paradis des années heureuses » ainsi que la fin : « Je t’aime et je t’embrasse comme toujours, pour toujours et même pour plus longtemps ![11] »
Parmi ces nouvelles archives, l’on découvre également pas moins d’une quinzaine de manuscrits inédits du poète Géo Soetens (1924–1976)[12], dernier compagnon officiel d’Akarova, de vingt ans son cadet. Peu connu du grand public, Géo Soetens, qu’on associe volontiers au Journal des Poètes, fréquente pourtant, comme Akarova, les grands noms de la scène littéraire et artistique belge. Ainsi en atteste la préface que rédige Maurice Carême pour le recueil Temps de la terre auquel Akarova a collaboré en tant qu’illustratrice. Le poète et l’artiste correspondaient déjà au début des années 1940, d’après les rares correspondances trouvées dans le fonds d’archives ; ils ont partagé de longues années ensemble, jusqu’au décès de Soetens en 1976.
En redonnant voix à la poétesse longtemps restée dans l’ombre de la danseuse et plasticienne, les archives Akarova révèlent toute la complexité d’une trajectoire féminine. Elles rappellent combien la conservation et l’étude des fonds participent activement à désinvisibiliser les femmes de lettres et les artistes. Préserver ces traces, c’est restituer des présences, des œuvres et des histoires trop souvent tues.
Sandra Defoy et Laurence Boudart
Notes
[1] Elle récite, pour l’occasion, un texte de Gabriele D’Annunzio, indiquant par ce geste son intérêt pour la littérature.
[2] « Akarova par elle-même. Interview réalisée par Anne Van Loo en juin 1987 », dans Akarova. Spectacle et avant-garde 1920–1950, Bruxelles, AAM éditions, 1988, p. 84.
[3] Ainsi des masques de Charles Plisnier, Marie de Vivier, Charles Bertin ; les têtes ou bustes de Luc Hommel, Géo Libbrecht ; des portraits dessinés de Maurice Carême, Pierre Bourgeois ou Roger Bésus, entre autres.
[4]« Akarova par elle-même », op. cit., p. 89.
[5] Voir à ce propos l’article d’Adeline ROSSION, « La modernité d’Akarova », dans Photographie ouverte, n° 196, juin 2025 à septembre 2025, p. 30–33.
[6] ML 15922/0035.
[7] ML 15922/0037. (Correction de l’orthographe et de la conjugaison).
[8] Copie dactylographiée d’une lettre de Marie de Vivier à Madame Misguich, Bruxelles, s.d., ML 15933/0090.
[9] Lettre de Marie de Vivier à Akarova, Paris, s.d., ML 15933/0015.
[10] ML 15932/0006–0007.
[11] ML 15932/0015.
[12] ML 15923/0001–0015.
L’inventaire du fonds Akarova, effectué par Sandra Defoy, ainsi que la rédaction de cet article à quatre mains s’inscrivent dans le cadre du projet « Désinvisibilisation des autrices et femmes de théâtre » mené par les AML et soutenu par la Direction de l’Égalité des Chances du Ministère de la Fédération Wallonie-Bruxelles.
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°227 (2026) – série « Les instantanés des AML »

