André Miguel,Voix multiples. Anthologie (1949–1999)

Le meilleur d’André Miguel

André MIGUEL, Voix mul­ti­ples. Antholo­gie (1949–1999), Le Tail­lis Pré, 2000

miguel voix multiplesAndré Miguel a aujour­d’hui qua­tre-vingts ans, et son pre­mier recueil pub­lié, Orphée et les Arg­onautes, plus de cinquante. Il ne con­vient guère, toute­fois, à l’au­teur du Piège du sacré de s’ar­rêter com­plaisam­ment sur l’œu­vre accom­plie ni de pren­dre la pose du sage qui a tout ten­té et qui n’au­rait plus d’autre occu­pa­tion que d’ad­mir­er le chemin par­cou­ru. Aus­si Voix mul­ti­ples, l’an­tholo­gie qu’a pré­parée Yves Namur, offre-t-elle moins l’oc­ca­sion d’un bilan ou d’un hom­mage qu’elle n’in­vite à porter un regard panoramique sur une aven­ture poé­tique ani­mée, d’emblée et pen­dant un demi siè­cle, par le souci con­stant de l’ex­péri­men­ta­tion. Rien n’est acquis, dans la poésie d’An­dré Miguel, rien n’est indu­bitable.

Dès les pre­miers textes, le réel sem­ble vac­iller, les valeurs se boule­vers­er : « II faut oser détru­ire les châteaux de sable, met­tre le feu aux nappes d’essence ». Non loin du Plume d’Hen­ry Michaux, les pros­es d’Onoo font sur­gir des réal­ités inédites, ou per­me­t­tent à des mon­des étranges voire inquié­tants de se réveiller : « Nos sour­cils et nos cristallins trem­pent dans un pla­tane, puis nous bougeons un orteil dans le ven­tre d’un pigeon. / Le bloc raide du soleil nous sou­tient. / Aux alou­ettes tu cries : « J’ai volé une char­rette de larves ». Se vide la char­rette, il ne reste qu’une arbouse qui se met en marche, elle aus­si. » Aux Fables de nuit, qui peu­vent met­tre en scène avec humour un « homme qui ressem­ble à lui-même enfin / c’est-à-dire a rien » font suite des recueils à la tonal­ité plus grave, que car­ac­térisent une pro­gres­sive décon­struc­tion syn­tax­ique et un éclate­ment du vers en divers lieux de la page. À par­tir de Boule androg­y­ne, le poème dit tout autant à tra­vers ce qu’il tait ; il n’est plus tout un monde mais un univers troué, frag­men­té, mais les sou­venirs esquis­sés d’un esprit « en morceaux ». S’il témoigne de l’u­nité per­due, il ne peut la recréer, mal­gré l’in­ven­tion de mots-mon­stres où s’as­so­cient des entités jamais encore con­cil­iées :

Tu portes en toi
un arbre
aux branch­es-hydres
un œil
aux feuilles-myr­i­ades-mobiles

Le poème déroule un bes­ti­aire impar­fait, for­cé­ment incom­plet, une flo­re improb­a­ble perçue au gré de regards qui parais­sent à la fois myopes et fur­tifs.

Dans L’Oiseau ves­pasien, paru dans sa dernière ver­sion en 1981, c’est par le biais de la pro­fu­sion et de la trans­gres­sion per­ma­nente que le réel est appréhendé. Une log­or­rhée déli­rante se donne à lire, où rég­nent le mot-valise, l’emprunt aux langues étrangères, la forg­erie et les fautes voulues : « pensez à moi qui ne chante plus… qui n’ai plus d’oise­bleu dans les pattes… pour lui faire sor­tir le richant par l’anus., tu ris toi médi­anoche­ment de cette clair­ière… » Evidem­ment, la remise en cause de la struc­ture du sig­nifi­ant par la désécri­t­ure n’est pas vrai­ment dis­so­cia­ble d’une époque dont elle fut, pour cer­tains écrivains, la mar­que de fab­rique. André Miguel ne fut pas le pre­mier à s’y essay­er, mais pas non plus le moins orig­i­nal : par son ampleur pro­pre­ment jubi­la­toire, son entre­prise a dépassé les effets de mode. Dans un livre de 1992, Les frais­es de l’an zéro, le principe d’ac­cu­mu­la­tion fait place à la pra­tique de la tron­ca­tion : ce qui demeure du lan­gage com­mun se voit cassé, rejeté par­fois au vers suiv­ant sans néces­saire­ment faire sens.

Avec ces textes, le poème se révèle moins que jamais un objet pur et lisse tel que d’au­cuns voudraient le sacralis­er. Il est au mieux un pied de nez, un solil­oque ivre, un chant de bor­bo­rygmes. Dans les ouvrages les plus récents, André Miguel paraît avoir délais­sé la désécri­t­ure. Son phrasé s’a­paise alors qu’une douce ironie vient frap­per des maîtres à penser comme Niet­zsche ou Wittgen­stein. Les antholo­gies, comme on sait, sont des machines à lire qui gag­nent leur pari lorsqu’elles don­nent envie de pro­longer ou d’ap­pro­fondir la décou­verte d’un auteur. C’est le cas, assuré­ment, de ces Voix mul­ti­ples, qui auraient pu, cepen­dant, très utile­ment béné­fici­er de l’ap­port d’une bib­li­ogra­phie exhaus­tive.

Lau­rent Robert


Arti­cle dans Le Car­net et les Instants n°136 (2005)