Molière : à Charleroi depuis 43 ans 

Jacques Rouben Molièe

Jacques Rouben devant la librairie Molière — Pho­to : Michel Tor­rekens

Après avoir bourlin­gué par monts et par vaux pour vis­iter des librairies de petites ou de tailles moyennes, hors des grands cen­tres urbains, nous avons changé résol­u­ment de cap. La rubrique Libraire, votre parte­naire vous amène ce trimestre dans la plus grande librairie indépen­dante de Wal­lonie : Molière à Charleroi. Ren­con­tre avec Jacques Rouben, codi­recteur aux côtés de Thérèse Labye, pro­prié­taire et fon­da­trice de l’enseigne il y a 43 ans !

Après avoir tra­ver­sé la nou­velle esplanade de la gare, nous enjam­bons la Sam­bre via un pont pié­ton­nier flan­qué de deux sculp­tures imposantes de Con­stan­tin Meu­nier, hom­mage aux forg­erons et aux mineurs. Rive Gauche, nous lon­geons le Quai 10, haut-lieu cul­turel sur le quai Arthur Rim­baud, puis prenons la direc­tion de la Place Verte. Dressé fière­ment à l’angle for­mé avec le boule­vard Tirou, le bâti­ment de la librairie Molière attire imman­quable­ment le regard par son archi­tec­ture.

Des lettres aux livres

Avant d’être dédiés aux livres, les lieux ont surtout vu pass­er let­tres et autres cour­ri­ers. Ils ont hébergé l’ancien Hôtel des Postes situé au 68 boule­vard Tirou. Classé en 1992, il fut con­stru­it entre 1907 et 1911 par l’architecte De La Croix. Sa façade néo-goth­ique, ses tours de fenêtre en gran­it bleu et murs de briques en cal­caire lui don­nent un côté pres­tigieux, voire féérique, d’inspiration roman­tique. Impres­sion ren­for­cée par la tour, coif­fée d’une toi­ture hexag­o­nale, sur­mon­tée d’une flèche à bulbe qui s’élance dans le ciel. Cette tour accueil­lit le pre­mier télé­graphe pour la grande région de Charleroi. Elle abri­ta même un pigeon­nier, dont les fiers volatiles portèrent des mes­sages pen­dant la Pre­mière Guerre mon­di­ale ! Si l’extérieur impres­sionne, l’intérieur n’est pas en reste. Des colonnes en pierre sup­por­t­ent une mez­za­nine qui sur­plombe le rez-de-chaussée tan­dis qu’un escalier en métal imposant mène aux deux étages. Ici et là, des bustes et des por­traits de… Molière.

Pour un lieu lisible

Nous avons ren­dez-vous avec Jacques Rouben qui a rejoint la librairie il y a 9 ans. Nous l’apercevons, affairé à l’installation de sacs en toile de jute. C’est que l’homme est atten­tif aux moin­dres détails et s’en explique : « Je défends les mêmes valeurs que Thérèse Labye, la fon­da­trice : préserv­er la lec­ture et la beauté des lieux. Notre objec­tif est de garder l’endroit lis­i­ble, de faciliter les recherch­es de notre clien­tèle, notam­ment à tra­vers la com­mu­ni­ca­tion, l’image, l’aménagement des lieux ou la dis­po­si­tion des PLV des édi­teurs (Ndlr : présen­toirs en lieux de vente). » Il faut dire que l’homme a eu une pre­mière car­rière de 18 ans dans le domaine de la pho­togra­phie pub­lic­i­taire et du mar­ket­ing. Lassé par ce milieu, assez super­fi­ciel à l’époque, il rejoint son père qui avait créé la librairie brux­el­loise TéléLivre, quarti­er Cours Saint-Michel. Télé pour télé­phone, mais aus­si télévi­sion. Expli­ca­tion : « Mon père a inven­té un con­cept assez inno­vant à une époque où Inter­net n’existait pas. Il voulait offrir aux téléspec­ta­teurs de l’émission Apos­tro­phes la pos­si­bil­ité de com­man­der les livres présen­tés, dès le lende­main, par télé­phone, 24h/24. » En 2004, en plein essor d’internet, son fils agrandit et mod­ernise TéléLivre qu’il rebap­tise TaPage. Dix ans plus tard, il est appelé à la direc­tion des librairies des Press­es Uni­ver­si­taires de Brux­elles (PUB). « Je suis arrivé à la lec­ture sur le tard, à la trentaine, se sou­vient Jacques Rouben. J’ai appris le méti­er sur le tas, avec mon père et une de ses employées, for­ma­tion nour­rie égale­ment de mes dif­férentes expéri­ences. » 

Il était une fois…

Molière à Charleroi, c’est déjà une longue his­toire qui remonte à 1983. Un cou­ple de pas­sion­nés de théâtre et de lit­téra­ture, Thérèse Labye et son ex-mari Serge Bis­arel­lo, acquiert à l’époque la Tav­erne du Bar­reau, boule­vard Audent. Envi­ron­nés de théâtres, à prox­im­ité du Con­ser­va­toire Arthur Gru­mi­aux, les fon­da­teurs choi­sis­sent le beau nom de Molière pour bap­tis­er leur pro­jet. Après la lit­téra­ture générale, la librairie s’ouvre aux sci­ences humaines, aux beaux-arts, aux livres de jeunesse ain­si qu’à des ouvrages pra­tiques. Elle draine un pub­lic crois­sant pen­dant une douzaine d’années. Pour offrir plus de choix, accueil­lir des écrivains et organ­is­er des ani­ma­tions, il faut bien­tôt chercher un espace plus vaste. Une oppor­tu­nité se présente quand l’hô­tel des Postes, boule­vard Tirou, est mis en vente par l’É­tat. Le site actuel est acquis en 1995 et sa réno­va­tion pren­dra plus d’un an. Mais com­ment des libraires ont-ils pu acquérir un endroit si pres­tigieux ? « Le bâti­ment apparte­nait au min­istère des Finances, explique Jacques Rouben. L’État belge en avait lié l’acquisition à la remise d’un pro­jet. La des­ti­na­tion des lieux a été déter­mi­nante dans le choix de l’acquéreur. » La Région wal­lonne sou­tient le pro­jet qui a le mérite d’in­suf­fler un renou­veau cul­turel à Charleroi. Par la suite, c’est tout l’espace intérieur qui est con­ver­ti en librairie. Nou­veaux travaux, nou­veaux défis avec un investisse­ment à la hau­teur des ambi­tions – près de 45 mil­lions de francs belges à l’époque. Mais l’his­toire ne s’ar­rête pas là. En 2005, la banque voi­sine, place Verte, est mise en vente. La pro­prié­taire de la librairie en acquiert le rez-de-chaussée ain­si que le pre­mier étage et ouvre les murs de l’hô­tel des Postes pour com­mu­ni­quer avec ce nou­v­el espace ouvert aux sci­ences humaines et au secteur vie pra­tique. 

La plus grande de Wallonie

Aujourd’hui, avec un espace com­mer­cial de plus de 1000 m2, répar­tis sur deux étages, plus de 100.000 livres à dis­po­si­tion et une moyenne de 600 pas­sages en caisse quo­ti­di­ens, la librairie Molière est dev­enue la plus grande librairie indépen­dante de Wal­lonie, mal­gré la con­cur­rence de grandes enseignes com­mer­ciales. « Le méti­er de libraire a été boulever­sé sur les vingt dernières années, mais aucun mono­pole n’est sain, affirme Jacques Rouben. La con­cur­rence, je l’ai tou­jours vue comme un stim­u­lant. Celle des géants du web, Ama­zon et plate­formes de stream­ing en pas­sant par le com­merce en ligne, a poussé les librairies à revoir leur fonc­tion­nement. Molière avait déjà acquis une expéri­ence dans le domaine via sa plate­forme de vente en ligne qui représente 10% de notre chiffre d’affaires. » Les espaces ont aus­si été conçus pour offrir une vraie déam­bu­la­tion dans ce monde pléthorique du livre. Le vis­i­teur décou­vre pro­gres­sive­ment le petit théâtre de Molière sous une ver­rière avec des albums jeunesse, le Pas­sage Arthur Rim­baud, le ray­on jeux et jou­ets en jeunesse, des­tiné à tous les âges, un espace man­ga, des livres sur les jeux de rôle dans le secteur SF-Fan­ta­sy, un grand ray­on con­sacré à la romance si pop­u­laire chez les ados…  « Le livre est un sujet vivant et mou­vant. Nous faisons tout notre pos­si­ble pour rester la librairie à la page. C’est pourquoi nous met­tons en évi­dence des thé­ma­tiques nais­santes qui sus­ci­tent l’intérêt de notre clien­tèle selon l’actualité. Nous réamé­na­geons con­stam­ment des rayons en fonc­tion des sujets de société. J’en ai créé un sur l’intelligence arti­fi­cielle bien avant qu’elle ne fasse le buzz. Des rayons nais­sent, cer­tains meurent, d’autres gran­dis­sent. La librairie, c’est aus­si observ­er et s’adapter, afin que le pub­lic y retrou­ve ce qu’il vit à l’extérieur. » Il arrive que le stock soit dédou­blé : cer­tains titres sor­tent de leur ray­on vers un ray­on thé­ma­tique où tous les gen­res sont repris, de l’essai au roman en pas­sant par la BD. 

Le grenier de Molière

On monte encore des escaliers et l’on arrive sous les toits où le gre­nier a été amé­nagé en salle qui peut accueil­lir 200 per­son­nes au moins. Out­re une superbe char­p­ente, tout en bois et en hau­teur, ain­si que des murs en briques anci­ennes et des colonnes en pierre, la salle a été équipée d’une sonori­sa­tion, d’une estrade, d’éclairages et d’un écran géant, dont les libraires se ser­vent pour leurs ani­ma­tions et con­férences dans dif­férents domaines. « Tous ne sont pas à l’aise dans cet exer­ci­ce, mais ceux qui se lan­cent en sor­tent gran­dis, sourit le patron. Cela demande un vrai tra­vail de lec­ture de l’œuvre, for­cé­ment, et des recherch­es. On con­fie beau­coup de respon­s­abil­ités à notre équipe de 25 per­son­nes, comme le choix et les achats de livres, les réas­sorts et les retours, tout en les sen­si­bil­isant à la dimen­sion com­mer­ciale. » Out­re des auteurs français comme Syl­vain Tes­son, une galerie de por­traits mon­tre des invités belges comme Ade­line Dieudon­né, Armel Job, Antoine Wauters, Thomas Gun­zig, Giuseppe San­toliq­ui­do et, dans d’autres reg­istres, Bruno Hum­beeck, Gabriel Ringlet ou Bruno Col­mant, lesquels attirent un pub­lic nom­breux. Et pour ceux qui n’ont pas la même répu­ta­tion ? « Les deman­des d’éditeurs et d’auteurs sont nom­breuses, recon­nait Jacques Rouben. Ce n’est pas sim­ple de refuser, c’est frus­trant pour les écrivains comme pour nous. Ces ani­ma­tions sont rarement renta­bles, elles mobilisent du per­son­nel en soirée, des heures de tra­vail. L’énergie pour faire venir le pub­lic est énorme, rai­son pour laque­lle nous avons une chargée de com’ externe. Pour des auteurs moins con­nus, notam­ment de la région, nous réfléchissons à un nou­veau for­mat, à savoir des tables de dédi­caces dis­posées dans la librairie, un jour par an, avec plusieurs écrivains que l’on n’a pas pu con­tenter. »

Et si vous voulez en appren­dre davan­tage sur le méti­er de libraire, une vidéo a été réal­isée sur les nom­breuses couliss­es de Molière comme le ser­vice B2B à des­ti­na­tion des com­mu­nautés et entre­pris­es ou celui des débal­lages et encodages dans les sous-sols. 


Librairie Molière
Boule­vard Joseph Tirou, 68 à 6000 Charleroi
071/32 89 19 – contact@moliere.com
http://www.moliere.com


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°228 (2026)