Après avoir bourlingué par monts et par vaux pour visiter des librairies de petites ou de tailles moyennes, hors des grands centres urbains, nous avons changé résolument de cap. La rubrique Libraire, votre partenaire vous amène ce trimestre dans la plus grande librairie indépendante de Wallonie : Molière à Charleroi. Rencontre avec Jacques Rouben, codirecteur aux côtés de Thérèse Labye, propriétaire et fondatrice de l’enseigne il y a 43 ans !
Après avoir traversé la nouvelle esplanade de la gare, nous enjambons la Sambre via un pont piétonnier flanqué de deux sculptures imposantes de Constantin Meunier, hommage aux forgerons et aux mineurs. Rive Gauche, nous longeons le Quai 10, haut-lieu culturel sur le quai Arthur Rimbaud, puis prenons la direction de la Place Verte. Dressé fièrement à l’angle formé avec le boulevard Tirou, le bâtiment de la librairie Molière attire immanquablement le regard par son architecture.
Des lettres aux livres
Avant d’être dédiés aux livres, les lieux ont surtout vu passer lettres et autres courriers. Ils ont hébergé l’ancien Hôtel des Postes situé au 68 boulevard Tirou. Classé en 1992, il fut construit entre 1907 et 1911 par l’architecte De La Croix. Sa façade néo-gothique, ses tours de fenêtre en granit bleu et murs de briques en calcaire lui donnent un côté prestigieux, voire féérique, d’inspiration romantique. Impression renforcée par la tour, coiffée d’une toiture hexagonale, surmontée d’une flèche à bulbe qui s’élance dans le ciel. Cette tour accueillit le premier télégraphe pour la grande région de Charleroi. Elle abrita même un pigeonnier, dont les fiers volatiles portèrent des messages pendant la Première Guerre mondiale ! Si l’extérieur impressionne, l’intérieur n’est pas en reste. Des colonnes en pierre supportent une mezzanine qui surplombe le rez-de-chaussée tandis qu’un escalier en métal imposant mène aux deux étages. Ici et là, des bustes et des portraits de… Molière.
Pour un lieu lisible
Nous avons rendez-vous avec Jacques Rouben qui a rejoint la librairie il y a 9 ans. Nous l’apercevons, affairé à l’installation de sacs en toile de jute. C’est que l’homme est attentif aux moindres détails et s’en explique : « Je défends les mêmes valeurs que Thérèse Labye, la fondatrice : préserver la lecture et la beauté des lieux. Notre objectif est de garder l’endroit lisible, de faciliter les recherches de notre clientèle, notamment à travers la communication, l’image, l’aménagement des lieux ou la disposition des PLV des éditeurs (Ndlr : présentoirs en lieux de vente). » Il faut dire que l’homme a eu une première carrière de 18 ans dans le domaine de la photographie publicitaire et du marketing. Lassé par ce milieu, assez superficiel à l’époque, il rejoint son père qui avait créé la librairie bruxelloise TéléLivre, quartier Cours Saint-Michel. Télé pour téléphone, mais aussi télévision. Explication : « Mon père a inventé un concept assez innovant à une époque où Internet n’existait pas. Il voulait offrir aux téléspectateurs de l’émission Apostrophes la possibilité de commander les livres présentés, dès le lendemain, par téléphone, 24h/24. » En 2004, en plein essor d’internet, son fils agrandit et modernise TéléLivre qu’il rebaptise TaPage. Dix ans plus tard, il est appelé à la direction des librairies des Presses Universitaires de Bruxelles (PUB). « Je suis arrivé à la lecture sur le tard, à la trentaine, se souvient Jacques Rouben. J’ai appris le métier sur le tas, avec mon père et une de ses employées, formation nourrie également de mes différentes expériences. »
Il était une fois…
Molière à Charleroi, c’est déjà une longue histoire qui remonte à 1983. Un couple de passionnés de théâtre et de littérature, Thérèse Labye et son ex-mari Serge Bisarello, acquiert à l’époque la Taverne du Barreau, boulevard Audent. Environnés de théâtres, à proximité du Conservatoire Arthur Grumiaux, les fondateurs choisissent le beau nom de Molière pour baptiser leur projet. Après la littérature générale, la librairie s’ouvre aux sciences humaines, aux beaux-arts, aux livres de jeunesse ainsi qu’à des ouvrages pratiques. Elle draine un public croissant pendant une douzaine d’années. Pour offrir plus de choix, accueillir des écrivains et organiser des animations, il faut bientôt chercher un espace plus vaste. Une opportunité se présente quand l’hôtel des Postes, boulevard Tirou, est mis en vente par l’État. Le site actuel est acquis en 1995 et sa rénovation prendra plus d’un an. Mais comment des libraires ont-ils pu acquérir un endroit si prestigieux ? « Le bâtiment appartenait au ministère des Finances, explique Jacques Rouben. L’État belge en avait lié l’acquisition à la remise d’un projet. La destination des lieux a été déterminante dans le choix de l’acquéreur. » La Région wallonne soutient le projet qui a le mérite d’insuffler un renouveau culturel à Charleroi. Par la suite, c’est tout l’espace intérieur qui est converti en librairie. Nouveaux travaux, nouveaux défis avec un investissement à la hauteur des ambitions – près de 45 millions de francs belges à l’époque. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. En 2005, la banque voisine, place Verte, est mise en vente. La propriétaire de la librairie en acquiert le rez-de-chaussée ainsi que le premier étage et ouvre les murs de l’hôtel des Postes pour communiquer avec ce nouvel espace ouvert aux sciences humaines et au secteur vie pratique.
La plus grande de Wallonie
Aujourd’hui, avec un espace commercial de plus de 1000 m2, répartis sur deux étages, plus de 100.000 livres à disposition et une moyenne de 600 passages en caisse quotidiens, la librairie Molière est devenue la plus grande librairie indépendante de Wallonie, malgré la concurrence de grandes enseignes commerciales. « Le métier de libraire a été bouleversé sur les vingt dernières années, mais aucun monopole n’est sain, affirme Jacques Rouben. La concurrence, je l’ai toujours vue comme un stimulant. Celle des géants du web, Amazon et plateformes de streaming en passant par le commerce en ligne, a poussé les librairies à revoir leur fonctionnement. Molière avait déjà acquis une expérience dans le domaine via sa plateforme de vente en ligne qui représente 10% de notre chiffre d’affaires. » Les espaces ont aussi été conçus pour offrir une vraie déambulation dans ce monde pléthorique du livre. Le visiteur découvre progressivement le petit théâtre de Molière sous une verrière avec des albums jeunesse, le Passage Arthur Rimbaud, le rayon jeux et jouets en jeunesse, destiné à tous les âges, un espace manga, des livres sur les jeux de rôle dans le secteur SF-Fantasy, un grand rayon consacré à la romance si populaire chez les ados… « Le livre est un sujet vivant et mouvant. Nous faisons tout notre possible pour rester la librairie à la page. C’est pourquoi nous mettons en évidence des thématiques naissantes qui suscitent l’intérêt de notre clientèle selon l’actualité. Nous réaménageons constamment des rayons en fonction des sujets de société. J’en ai créé un sur l’intelligence artificielle bien avant qu’elle ne fasse le buzz. Des rayons naissent, certains meurent, d’autres grandissent. La librairie, c’est aussi observer et s’adapter, afin que le public y retrouve ce qu’il vit à l’extérieur. » Il arrive que le stock soit dédoublé : certains titres sortent de leur rayon vers un rayon thématique où tous les genres sont repris, de l’essai au roman en passant par la BD.
Le grenier de Molière
On monte encore des escaliers et l’on arrive sous les toits où le grenier a été aménagé en salle qui peut accueillir 200 personnes au moins. Outre une superbe charpente, tout en bois et en hauteur, ainsi que des murs en briques anciennes et des colonnes en pierre, la salle a été équipée d’une sonorisation, d’une estrade, d’éclairages et d’un écran géant, dont les libraires se servent pour leurs animations et conférences dans différents domaines. « Tous ne sont pas à l’aise dans cet exercice, mais ceux qui se lancent en sortent grandis, sourit le patron. Cela demande un vrai travail de lecture de l’œuvre, forcément, et des recherches. On confie beaucoup de responsabilités à notre équipe de 25 personnes, comme le choix et les achats de livres, les réassorts et les retours, tout en les sensibilisant à la dimension commerciale. » Outre des auteurs français comme Sylvain Tesson, une galerie de portraits montre des invités belges comme Adeline Dieudonné, Armel Job, Antoine Wauters, Thomas Gunzig, Giuseppe Santoliquido et, dans d’autres registres, Bruno Humbeeck, Gabriel Ringlet ou Bruno Colmant, lesquels attirent un public nombreux. Et pour ceux qui n’ont pas la même réputation ? « Les demandes d’éditeurs et d’auteurs sont nombreuses, reconnait Jacques Rouben. Ce n’est pas simple de refuser, c’est frustrant pour les écrivains comme pour nous. Ces animations sont rarement rentables, elles mobilisent du personnel en soirée, des heures de travail. L’énergie pour faire venir le public est énorme, raison pour laquelle nous avons une chargée de com’ externe. Pour des auteurs moins connus, notamment de la région, nous réfléchissons à un nouveau format, à savoir des tables de dédicaces disposées dans la librairie, un jour par an, avec plusieurs écrivains que l’on n’a pas pu contenter. »
Et si vous voulez en apprendre davantage sur le métier de libraire, une vidéo a été réalisée sur les nombreuses coulisses de Molière comme le service B2B à destination des communautés et entreprises ou celui des déballages et encodages dans les sous-sols.
Librairie Molière
Boulevard Joseph Tirou, 68 à 6000 Charleroi
071/32 89 19 – contact@moliere.com
http://www.moliere.com
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°228 (2026)
