Nadine Monfils, Babylone dream

Monfils et Noël : du thriller sanglant au polar politique

Nadine MONFILS, Baby­lone Dream, Bel­fond, 2007
Serge NOËL, Un flic ordi­naire, Cylib­ris Edi­tions, coll. « Polici­er », 2007

monfils babylone dreamD’un côté, des mar­iés, une grenade, du sang : l’amour, la vio­lence aveu­gle, la mort. De l’autre, des crimes en série, avec un coup d’état comme toile de fond et un improb­a­ble flic brux­el­lois d’origine maro­caine. Avec Nadine Mon­fils et Serge Noêl, deux facettes attachantes du polar belge.

Deux cou­ples de jeunes mar­iés sont suc­ces­sive­ment assas­s­inés au lende­main de leur nuit de noces. Blanc vir­ginal et rouge sang : l’assassin fait explos­er les jeunes femmes à la grenade, après leur avoir tranché les bras et les avoir vio­lées sous les yeux ou à portée de voix de leurs maris, qu’il sup­prime ensuite sauvage­ment. Une vio­lence insouten­able. Des crimes hor­ri­bles, trau­ma­ti­sants, lourds de sens égale­ment, déno­tant de la part du tueur en série, un impres­sion­nant tra­vail sur les sym­bol­es. Tel est le point de départ, par­ti­c­ulière­ment trash, du dernier roman de Nadine Mon­fils, Baby­lone Dream, le pre­mier que l’auteure pub­lie chez Bel­fond, son nou­v­el édi­teur.

Deux flics, Lynch et Barn, sont con­fron­tés à ces mys­tères hor­ri­bles, deux flics d’un improb­a­ble pays, aux con­tours à peine esquis­sés, où les policiers ont des noms à con­so­nance améri­caine, se déten­dent en regar­dant les mafieux pétris d’humanité des Sopra­no et boivent des « bil­baos » dans les bars de Pan­dore, la grande ville, pour oubli­er la mort qui fait leur quo­ti­di­en. Comme dans les films noirs, Lynch, céli­bataire, fréquente Coco, une pros­ti­tuée au grand cœur. Quant à Barn, il broie du noir et se laisse aller depuis que son épouse, lassée de sa vie de com­pagne de flic, est par­tie. Face à ces enquê­teurs stéréo­typés, Mon­fils installe une « pro­fileuse » (elle préfère la ver­sion anglaise « pro­fil­er ») au car­ac­tère de cochon : tra­vail­lant à l’intuition, Nic­ki Slid­er s’imprègne de l’atmosphère des scènes de crime, empor­tant partout avec elle un éléphant en peluche rouge que son père appelait Baby­lone…

Coïn­ci­dence étrange, c’est le même pho­tographe, Tom Dale, qui a réal­isé les pho­tos de mariage des deux cou­ples assas­s­inés. Tom vit avec Bet­ty, dont il est très amoureux, bien qu’elle soit soli­taire et peu loquace sur son passé. Il faut dire qu’avant de con­naître Tom, Bet­ty a refusé au dernier moment d’épouser son fiancé, lequel a dis­paru peu après dans un acci­dent d’avion. En agran­dis­sant les clichés de mariage, Tom décou­vre, à l’arrière-plan, un vis­age flou. Son inquié­tude cul­mine lorsqu’il aperçoit égale­ment l’inquiétante sil­hou­ette sur des pho­tos qu’il a faites de sa femme et de leur fille Alice.

Quel rap­port y a‑t-il entre cette ombre floue et le dou­ble assas­si­nat sanglant ? Tom et les trois enquê­teurs vont-ils réus­sir à déjouer le piège qui se referme sur Bet­ty et Alice ? Dans ce nou­veau roman, qu’elle nomme à juste titre « thriller », c’est avec l’art con­som­mé d’un orfèvre que Nadine Mon­fils joue avec les nerfs des lecteurs.

Des crimes en série con­stituent égale­ment le point de départ d’Un flic ordi­naire, de Serge Noël. Mais, autant le décor est neu­tre dans Baby­lone Dream, autant il est pré­cis et sig­ni­fi­catif chez Noël : dans un Brux­elles bigar­ré entre­laçant les bars de Matongué, les clubs branchés, les salons de thé du quarti­er de la gare du Midi et les arrière-salles enfumées de cafés espag­nols, un tueur en série élim­ine plusieurs témoins d’épisodes sul­fureux de l’histoire récente (la col­lab­o­ra­tion, le nazisme, la décoloni­sa­tion), qui s’apprêtaient à faire des révéla­tions. C’est Brahim, un flic belge d’origine maro­caine, — qui plus est, homo­sex­uel -, qui est chargé de l’enquête sur ces crimes sauvages et à pre­mière vue incom­préhen­si­bles.

Une seule sig­na­ture relie en effet ces exé­cu­tions : la bouche des vic­times est entail­lée en un sourire sanglant, sym­bole du « noir silence » que les mer­ce­naires impo­saient à leurs vic­times au Con­go vers 1960. Recueil­lant les con­fi­dences d’un prêtre défro­qué qui pré­tend avoir per­cé d’inquiétants secrets au som­met de l’état, Brahim ver­ra bien­tôt se pro­fil­er, en arrière-plan, un com­plot our­di de con­cert par l’église, la monar­chie, cer­tains secteurs de la police et une kyrielle d’officines d’extrême-droite, qui vont d’anciens mer­ce­naires anti-lumumbistes à des mem­bres de l’ex-Vlaams Blok.

Bien­tôt, le lecteur est entraîné, comme à tra­vers un mau­vais rêve, dans une sara­bande échevelée d’où émerge d’abord une immense man­i­fes­ta­tion, sorte de chant du cygne de la démoc­ra­tie où se côtoient toutes les facettes de la société civile. Ensuite, survient un pro­nun­ci­amien­to qui sus­pend les lib­ertés fon­da­men­tales, met les lois sous con­trôle et instau­re un régime raciste sup­p­ri­mant toutes les nat­u­ral­i­sa­tions et ren­voy­ant chez eux ce que l’au­teur appelle les “Belges de papi­er”. Privé d’un seul coup de sa nation­al­ité et de son boulot, Brahim se sépare de son amant et s’ex­ile à Tanger où il devient mal­frat pour assur­er ses arrières…

Au-delà des ingré­di­ents pour le moins épicés qu’il accom­mode, on voit bien que le nou­veau polar de Serge Noël tient à la fois de l’ex­er­ci­ce de poli­tique-fic­tion et de la réflex­ion sur le déracin­e­ment. Poli­tique­ment, les allu­sions sont limpi­des : ne croise-t-on pas, dans les couloirs du Vat­i­can, un car­di­nal Daniels qui s’en va rejoin­dre un ponte de la Curie appelé Ratsin­gel ? Un leader social-chré­tien fla­mand nom­mé Yves Duterme ou une prési­dente des libéraux fran­coph­o­nes appelée Louise Mitchell, ça ne vous dit rien ? Quant au scé­nario du coup d’état, on y perçoit les échos de cer­taines thès­es dévelop­pées à l’époque des CCC et des tueries du Bra­bant.

Cul­ti­vant avec délec­ta­tion le poli­tique­ment incor­rect, Serge Noël évoque égale­ment sans fard et avec beau­coup de lyrisme les amours homo­sex­uelles de son héros. Char­nelle­ment ancrée dans les paysages, son écri­t­ure décrit avec autant de couleur et de sen­su­al­ité les quartiers décatis de la cap­i­tale que les rues de Tanger. En plus, l’auteur parvient, mal­gré cer­tains excès et car­i­ca­tures, à tran­scen­der son genre de référence, en tres­sant, comme en creux, à tra­vers l’itinéraire d’un flic mar­gin­al, un hymne à la colère des sans-grades et un plaidoy­er pour une société mul­ti­cul­turelle.

René Begon


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°148 (2007)