Nicole Malinconi : la langue rabotée

nicole malinconi

Nicole Mal­in­coni

Depuis Hôpi­tal silence, Nicole Mal­in­coni a tou­jours été atten­tive au par­ler, à ce qu’il dit de l’être humain et de ses failles. Dans son Petit abécé­daire de mots détournés, elle s’interroge sur la langue de notre société néolibérale et tech­nologique.

Le Car­net et les Instants : Com­ment vous est venue l’idée de ce livre ?
Nicole Mal­in­coni :
Depuis pas mal d’années, je m’étonnais de cer­tains mots qui revi­en­nent dans le lan­gage courant, peut-être plus que dans la presse. Je me sou­viens d’avoir ri avec quelqu’un à pro­pos de « décoif­fant ». On s’était demandé, si on prend le mot à la let­tre, qu’est-ce que cela vient faire « décoif­fé » plutôt qu’ « éton­né », « ému » ou « aba­sour­di ». Au fil du temps, j’en entendais tout le temps des mots comme ça, qui étaient détournés de leur sens pre­mier, pour dire quelque chose à quoi ils ne répondaient absol­u­ment pas. S’est ajouté à cela, quand même, dans la presse ou dans le jour­nal par­lé ou télévisé, une espèce, je ne dirais pas de jar­gon, une espèce de dis­cours for­maté – pour utilis­er un de ces mots-là – pour dire vite, coller à la chose dite, comme si on ne voulait plus laiss­er d’espace entre ce qui est dit et la réflex­ion d’autrui, la pen­sée qui s’élabore. Ce qui n’est pas dans L’abécédaire et qui me frappe aus­si, c’est le rythme de la langue des jour­naux télévisés, on y par­le vite. Je crois que cela relève de la même course, d’un même entraine­ment à tout dire. Je ne sais pas à quoi cela pour­rait tenir cette manière d’aller vite comme ça.

Ne serait-ce pas dû à l’obligation pour les médias de dire beau­coup de choses en peu de temps, puisque tout y est très cadré, chronométré, entre deux écrans de pub­lic­ité ?
Oui et cela est vrai­ment inquié­tant, on doit com­pacter les choses dans le temps. Les inter­view­ers posent rapi­de­ment leurs ques­tions et il faut y répon­dre vite. Mais j’ai l’impression aus­si que les jeunes par­lent vite. Main­tenant, cela ne suf­fit pas de se met­tre à regret­ter. Mon livre n’est pas là pour regret­ter le bien par­ler d’hier, mais pour se pos­er la ques­tion  pren­dre le temps de s’interroger sur le rap­port à la langue. Je crois qu’il y a une vig­i­lance à avoir sur ce que cela veut dire aujourd’hui du côté de notre human­ité, ce rap­port à la langue. Cela ne sem­ble pas être un phénomène isolé. J’ai l’impression qu’on a d’abord perçu un change­ment économique, une muta­tion ter­ri­ble due à la sci­ence, à la toute croy­ance en la sci­ence, en son pou­voir. On peut y associ­er les pertes du cadre qui a fait notre mode de vie, notre rap­port aux autres. Tout ce cadre a volé en éclats, aus­si bien philosophique­ment que psy­chologique­ment, le social a changé. C’est presque comme si l’égalité, qui est une reven­di­ca­tion légitime, était dev­enue une reven­di­ca­tion d’uniformisation. L’autre n’existe plus si on est tous moulés sur le même mod­èle. On voit par exem­ple que toute per­son­ne qui enseigne, qui est apte à trans­met­tre quelque chose à une autre généra­tion, est regardée avec beau­coup de méfi­ance aujourd’hui, c’est comme si on ne pou­vait plus être dans une iné­gal­ité de place. Je trou­ve que la langue, dont on ne par­lait pas beau­coup, subit cette même muta­tion. Actuelle­ment, il y a une éclose de livres qui trait­ent de cela, celui de Sem­prun sur la novlangue [Défense et illus­tra­tion de la novlangue française, L’encyclopédie des nui­sances, 2005], celui de Haz­an sur la LQR [LQR, la pro­pa­gande du quo­ti­di­en, Raisons d’agir, 2006]. La langue est un out­il de com­mu­ni­ca­tion comme on dit, mais elle nous fait aus­si.

malinconi petit abécédaire des mots détournés

Pourquoi avez-vous choisi la forme de l’abécédaire qui met tous les ter­mes à égal­ité alors que tous les mots n’ont pas le même statut dans le livre ?
Quand je vois les deux livres que j’ai cités, je me dis que pour écrire cela, il faut une for­ma­tion et des con­nais­sances soci­ologiques, poli­tiques que je n’ai pas et que je n’avais pas envie d’avoir en écrivant cela. J’avais envie de rester dans la langue et donc cela m’est venu d’écrire avec ma façon à moi d’écrire, écrire quelque chose à pro­pos de cha­cun de ces mots. Cela m’a pris du temps parce qu’il fal­lait se remet­tre dans le bain à chaque nou­veau mot, même s’il n’y a qu’une dizaine de lignes par mot, par­fois cela me pre­nait une demi-journée parce qu’il fal­lait que je me laisse baign­er par l’ambiance et le con­texte dans lequel le mot était venu.

Pour en venir à l’informatique, ne fal­lait-il pas de nou­veaux mots pour dire cette réal­ité nou­velle ? qu’y a‑t-il de mal à employ­er « copi­er-coller » alors que cela dit pré­cisé­ment l’opération effec­tuée ?
Est-ce que j’ai voulu dire d’office qu’il y avait mal, non, je ne crois pas. Mon livre n’est pas un regret, n’est pas fait dans le mépris de ce que j’ai pointé. On peut point­er quelque chose sans le mépris­er. On peut sim­ple­ment dire : « Qu’est-ce que cela veut dire ? Inter­ro­geons-nous parce qu’il y a lieu d’être vig­i­lant ». Pour « copi­er-coller », je me suis amusée, c’est telle­ment ancré dans les mots que l’on ne se rend plus compte du côté bizarre de ce que l’on dit. On dit « copi­er-coller », mais si on réflé­chit, on peut se deman­der ce que c’est pour une phrase, « Je fais copi­er-coller », ou par exem­ple « Tu vas sur google »… « Aller sur », c’est drôle.

Oui mais on con­nait le con­texte, on a appris ce que cela voulait dire et on réem­ploie l’expression comme beau­coup d’autres avant. « Taper à la machine », c’est drôle aus­si…
Je repense à Renaud Camus qui a écrit un livre Syn­taxe, ou l’autre dans la langue, qui mon­tre com­ment une langue dans laque­lle on se passerait non seule­ment de l’orthographe, mais aus­si des lois de la syn­taxe, cette langue-là révélerait quelque chose d’un rab­o­tage de la langue, des finess­es qui font l’intelligence humaine. Pour « copi­er-coller », effec­tive­ment, il n’y a pas de mal, je crois, de dire cela, mais c’est comme si, sans s’en ren­dre compte on allait finir par utilis­er des espèces de slo­gans, comme si se pass­er de faire une phrase deve­nait quelque chose de nor­mal, de fais­able, même de souhaitable, pour aller vite, du moment qu’on s’est fait com­pren­dre. C’est « le plus bon » d’Orwell dans 1984, où on dit qu’il n’y a plus besoin de « meilleur », on dit sim­ple­ment « plus bon ». On pour­rait se dire pourquoi pas, mais c’est comme si, der­rière l’utilisation qu’on en fait, il y avait une igno­rance qui s’installe, de com­ment nous fonc­tion­nons. Je crois qu’avec la sci­ence c’est la même chose. Très bien qu’on puisse vivre plus âgé, qu’on guérisse des mal­adies, mais à force de n’en référ­er qu’à cela, à force d’être embal­lé, fasciné, mobil­isé par cela, on en viendrait à croire que toute la vie, toute l’humanité, tous nos liens sont réglables par elle, qu’elle a réponse à tout et peut-être un jour à la mort. On en nierait le côté fail­li­ble de la vie mais c’est lui qui fait l’humain. Le dis­cours de la sci­ence, ce n’est pas le dis­cours con­cret du sci­en­tifique qui, lui, est néces­saire, c’est un autre dis­cours qui serait plutôt une manière de penser qui vient s’installer et dire : « Nous avons réponse à tout ». Eh bien der­rière les « copi­er-coller » de notre manière de penser aujourd’hui, faisons atten­tion que ne s’installe pas une manière de régler son compte à la pen­sée.

Un appau­vrisse­ment des liens humains

Vous faites référence au livre de Klem­per­er sur la langue du IIIe Reich [LTI, la langue du IIIe Reich : car­nets d’un philo­logue, Albin Michel, 1996]. Une des dif­férences entre ces deux langues-là, n’est-ce pas que celle des nazis est une langue assu­jet­tie par un par­ti à son sys­tème tan­dis que la langue actuelle, on voit mal où elle se con­stru­it, d’où elle provient ?
Il y a une grande dis­tinc­tion que je voudrais faire parce que dans un jour­nal on a dit que j’avais écrit mon abécé­daire en com­para­nt la langue d’aujourd’hui à la langue du IIIe Reich. C’est un peu court et un peu rapi­de. Ce que j’ai cru bon de soulign­er, c’est que dire que la langue évolue et se servir de cela comme jus­ti­fi­ca­tion à toute forme d’évolution me parait dan­gereux surtout quand on voit que dans l’histoire de la langue, il y a eu un moment, celui du nazisme, où elle a été trans­for­mé par une idéolo­gie de la mort et qu’elle a fini par devenir l’outil à penser de cette idéolo­gie-là. Je ne dis pas du tout qu’on est dans des cir­con­stances com­pa­ra­bles à la nais­sance du nazisme, mais si nous voulons garder un regard sur notre his­toire, nous ne pou­vons faire fi de ce moment où la langue a été manip­ulée et est dev­enue le miroir de cette idéolo­gie. Même si aujourd’hui il n’y a pas un pou­voir en place en train de fomenter une hor­reur sim­i­laire, on peut quand même se deman­der si cette espèce de niv­elle­ment dont j’ai par­lé tout à l’heure, d’exclusion des dif­férences n’est pas à ques­tion­ner du côté d’un risque d’appauvrissement de nos liens humains. Parce que, sous cou­vert d’un droit pour cha­cun de faire ceci ou cela, aujourd’hui on dit ça, très fort : « Cha­cun sa vie, cha­cun son choix », à la lim­ite il n’y a plus de règles. Bizarrement, à côté de cela, il y a une espèce de « il faut être tous comme ça », tous cha­cun pour soi, et si on ne pense pas comme ça, on est mar­gin­al­isé. C’est une manière de refuser la plu­ral­ité de pen­sée, alors qu’on ne cesse de l’évoquer. Il y a un men­songe. Pour en revenir à votre ques­tion, aujourd’hui, effec­tive­ment, on ne sait plus où est le pou­voir. Même dans les usines, les ouvri­ers ne savent plus à qui ils s’adressent. À une multi­na­tionale ? À une société ? Ils ne con­nais­sent pas les respon­s­ables. Ce sont des groupes, des sys­tèmes, là aus­si, il y a des mots qui exis­tent, on ne dit plus « patron », on dit « des action­naires », on dit le nom de la firme : ce sont des instances. C’est comme si on n’avait plus en face de soi celui qui incar­ne l’opposition.

Vous vous en prenez à la fémin­i­sa­tion des noms de métiers. Mais n’est-ce pas une avancée que de vouloir que l’égalité des hommes et des femmes existe aus­si dans la langue ?
Je trou­ve que la fémin­i­sa­tion des noms de métiers c’est à la fois un vœu pieux et de la poudre aux yeux. C’est la même chose que dire « malvoy­ant » plutôt qu’ « aveu­gle ». Qu’on soit con­scient, que l’on se bat­te pour que les aveu­gles soient recon­nus égaux de ceux qui voient, puis­sent avoir une vie sociale à l’égal des autres, autant que faire se peut, je suis évidem­ment d’accord. Alors dire « malvoy­ant », vous pou­vez dire que c’est bien, parce que ça veut dire qu’on ne veut pas les mar­gin­alis­er, mais ce n’est pas ça.

Je ne crois pas que ce soit la même chose. Aveu­gles ils sont, aveu­gles ils restent. Féminis­er la langue, c’est refléter la fémin­i­sa­tion de la société, cela fait par­tie du même com­bat, c’est dire que le féminin a autant de droit à sa place dans la langue que le mas­culin. C’est dire que ces femmes font ces métiers aus­si bien que les hommes, même si ce n’est pas encore dans la même pro­por­tion ni au même salaire, mal­heureuse­ment. Comme par hasard, on pou­vait dire « roman­cière » et non « écrivaine », comme si la noblesse de la voca­tion lit­téraire était mas­cu­line.
C’est vrai qu’au 19e siè­cle, il y avait sans doute quelques femmes qui écrivaient et que la plu­part des écrivains c’étaient des hommes, de même que les pro­fes­sions de médecin ou d’avocat étaient exer­cées par des hommes. Que les femmes aient eu un com­bat à men­er pour faire recon­naitre leurs droits les plus fon­da­men­taux comme celui de vot­er, bien sûr, mais c’est comme si on croy­ait que quelque chose était réglé parce qu’on a dit « auteure ». On se donne bonne con­science en dis­ant « auteure ».

Non elle n’est pas réglée, mais la langue est un des élé­ments du pou­voir, elle fait par­tie de ce qu’il y a à chang­er pour attein­dre l’égalité. Le com­bat est aus­si à men­er dans la langue, je crois.
Vous, vous dites : « Cela relève du com­bat pour l’égalité », moi je dis que cela relève du bluff.

Michel Zumkir


Nicole MALINCONI, Petit abécé­daire de mots détournés, Labor, coll. « Grand Espace Nord », 2006


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°143 (2006)