Petit exercice d’admiration : Chère, très chère Marguerite Duras

Marguerite Duras

Je suis celui qui appelle…
Je t’aime
Je crie que je veux t’aimer, je t’aime
J’aimerai quiconque enten­dra que je crie…
Je t’aime plus loin que toi
J’aimerai quiconque enten­dra que je crie que je t’aime.

J’avais seize ans. Puis quelqu’un est venu : vous. Je lisais Mod­er­a­to cantabile. J’avais seize ans, je ne savais rien de vous, j’ignorais tout de la vie et je lisais vos mots, je décou­vrais votre lan­gage si par­ti­c­uli­er, je voy­ais Anne, traî­nant son petit garçon à la leçon de piano, j’entendais le cri des oiseaux de mer, la sirène des bateaux dans le port, nous repar­tions ensem­ble, Anne, son petit garçon et moi, et nous errions, le long des quais, jusqu’à la grande mai­son dans le parc, jusqu’à la soli­tude d’une femme, son fol amour mater­nel, jusqu’au lende­main, la même prom­e­nade recom­mencée, jusqu’à la ren­con­tre avec Chau­vin. Tout a com­mencé là. Vous étiez « autre » et je savais que je deve­nais « autre » par vos mots : rêveuse, médi­tante, poreuse, sur le point de décou­vrir un monde, me décou­vrant moi-même.

Le temps a passé. Vous êtes tou­jours là. Dans le tis­su de vos livres, il y a un par­fum d’éternité. Une intim­ité. À votre suite, nous descen­dons dans ce que vous appeliez « le puits noir » : cet endroit où vous descendiez pour écrire, où vous nous appelez, là où ça peut faire mal, parce qu’il n’y a plus moyen de se dérober, d’échapper au vrai de soi-même. Parce que vous nous y dévoilez ce que nous sommes.

Et nous voilà, au bord de la mer : « La mer était là, der­rière les car­reaux. J’aurais voulu y dis­paraître tout à fait. Je me suis promenée, une dernière fois, le long de la mer. »

Il y a comme une odeur de fleur, les cris des marchands, des chiens. Les ten­nis déserts et, con­tre leur gril­lage, aban­don­née, la bicy­clette rouge d’Anne-Marie Stret­ter. Cette men­di­ante, venue de Savan­nakhet, qui demande une indi­ca­tion pour se per­dre. Nous sommes suc­ces­sive­ment Anne-Marie Stret­ter, la men­di­ante, la femme du Gange, le Vice-Con­sul. Avec vous, nous remon­tons à la source : la mère, la mer. Nous allons plus loin : nous pour­suiv­ons l’écriture du livre que nous venons de refer­mer parce que désor­mais, vous faites par­tie de nous. Petite enfance, amour fou, sépa­ra­tions, dés­espérance, jubi­la­tion, paralysie, silence, cri – vous avez défini­tive­ment inscrit en nous une lec­ture du monde et, comme vos mots, nous voulons aller au plus épuré, au plus intense. Même si nous avons appris qu’il n’y a pas que les chiens qui hurlent de dés­espoir, que dans les cris, les silences dont votre œuvre est tis­sée, se trou­vent le rêve fou de fusion, la nos­tal­gie de la pléni­tude des orig­ines. Vous l’avez dit vous-même : « On écrit sur le corps mort du monde, sur le corps mort de l’amour. »

Vous allez plus loin : dans le dépouille­ment absolu ; la comé­di­enne de Savan­nah Bay a tout oublié, « sauf Savan­nah Bay » ; elle est « sans mémoire et elle garde la mémoire ». Com­bat de vos mots et de la mémoire que vous gardez de tout : le bar­rage con­tre le Paci­fique, les odeurs et les sons de vos Indes mythiques, la mer de votre enfance et celle de votre vieil­lesse, l’amant de vos quinze ans.

Mémoire de Hiroshi­ma : « … du quinz­ième jour aus­si. Hiroshi­ma se cou­vrit de fleurs. Ce n’étaient partout que bleuets et glaïeuls, et vol­u­bilis et belles‑d’un-jour qui renais­saient des cen­dres avec une extra­or­di­naire vigueur, incon­nue jusque-là chez les fleurs. »

Mémoire et silences : blancs dans le texte, mais frémis­sants, vivants, où nous nous engouf­frons, pris dans votre sor­tilège. Puis, vos textes se met­tent à explor­er la mémoire du présent : pour vous aus­si, quelqu’un est venu, dans la splen­deur et la fragilité de votre vieil­lesse – le dernier homme.

« … elle est déjà dans l’hiver de la vie, comme on dit. Et elle ne con­naît que ça. Elle incar­ne, pour moi, ce que j’appellerais la splen­deur de l’âge. La vieil­lesse est un âge sub­lime. Ce n’est pas la prox­im­ité de la mort qui la rend telle, c’est la lib­erté qui nous vient à savoir qu’elle n’est pas loin. »

Dans vos livres, nous entrons dans un pays sauvage ; peut-être même, comme un per­son­nage sor­ti de vos livres, nous tenons-nous, pour tou­jours, à l’écart de la vie « nor­male », comme la petite fille qui, dans Nathalie Granger, invente tout un monde, racon­tant chaque jour sur sa vie une his­toire dif­férente. Vous le proclamez : vous ne croyez plus à rien, « seule­ment à l’individu et à sa pro­pre survie, à sa pro­pre lib­erté, à sa pro­pre sauve­g­arde et à sa pro­pre grâce, à sa pro­pre immen­sité ».

Grâce, immen­sité, c’est cela que vous nous redonnez : ce qui avait été per­du, les portes de l’enfance franchies, nous revient dans vos mots, essen­tiels, tou­jours au bord de l’incommunicable, dans vos pages, les plus belles peut-être écrites sur l’amour, cette com­mu­nion au plus pro­fond de l’être. Et nous en con­nais­sons le prix : le tra­vail qui empêche la vie de se vivre nor­male­ment, le soleil sur lequel vous avez fer­mé votre porte, la pluie que vous n’avez pas goûtée, la mer, loin, der­rière votre fenêtre parce que vous écrivez, atten­tive à capter un instant d’émotion cap­i­tale, con­cen­trée sur cette alchimie qui la traduira en mots. L’imaginaire repense le temps, la vie reprend sa res­pi­ra­tion.

Comme Lol V. Stein, vous nous accordez le pou­voir de nous don­ner à nous-mêmes notre vrai nom, pour tou­jours. Il y a ravisse­ment, retour aux élé­ments de la nature : les arbres du parc, le sable, la pous­sière des chemins chauf­fés de soleil, la pluie sur la mer. Il y a cette espèce de joie de vivre, ani­male, où vos per­son­nages accueil­lent la chaleur, reçoivent la pluie, se baig­nent dans le fleuve, savourent des fruits. Il y a les cris du Vice-Con­sul, ses coups de feu, les larmes d’Anne-Marie Stret­ter, les nôtres, la lèpre qui vous fai­sait si peur, la faim, la douleur de l’Inde, le Mékong que vous nous offrez : « Ce Mékong auprès duquel j’ai dor­mi, j’ai joué, j’ai vécu, pen­dant dix ans de ma vie, il est resté. Puis, quand je dis : “Qu’est-ce que c’est que cette rumeur ?” C’est le Gange, c’est le Mékong qui perce. » Et la magie qui opère puisque nous vous suiv­ons, vous et vos frères, dans la forêt, sur ces chemins qui s’effacent quand il y a du vent, sur le sable de cette plage où il y avait par­fois la trace des pattes des tigres…

On vous a com­parée à Colette, exal­tant sa san­té, son équili­bre, son amour des bêtes et de la nature, son goût de la vie et dire de vous que vous étiez pris­on­nière d’un univers étroite­ment délim­ité, à par­tir de Mod­er­a­to cantabile, par la blessure de la pas­sion, par ces femmes déchirées qui ne trou­vent d’issue que dans la fuite ou la trahi­son… Mais si vos per­son­nages s’embrasent et nous embrasent par con­ta­gion, ils nous mènent bien plus loin que ceux de Colette : ils ouvrent rad­i­cale­ment la porte du sen­si­ble, nous poussent vers la vie, vers le désir… Avec vous, lire est une « expéri­ence », une con­nais­sance exacte du beau verbe latin ex-perire : sor­tir du péril. À votre suite, nous sor­tons du péril d’être à tout jamais anesthésiés, gavés de principes bran­lants, morts-vivants. Et si vos livres racon­tent indéfin­i­ment la même his­toire, ils nous ini­tient à la fas­ci­na­tion du monde imag­i­naire, par la façon que vous avez d’être-au-monde et d’en ren­dre compte : thèmes sem­blables, per­son­nages dans des sit­u­a­tions sim­i­laires, style incan­ta­toire. « La pra­tique de la let­tre con­verge avec l’usage de l’inconscient », dis­ait Lacan et là, vous êtes un maître. Vous nous per­me­t­tez d’avoir accès à un autre ter­ri­toire du réel, de la vie.

Le cha­peau rose à bor­ds plats et au large ruban noir fait par­tie de notre imag­i­naire. Nous vous écou­tons quand vous nous dites : « Je ne referai plus jamais le voy­age en car pour indigènes. Doré­na­vant, j’aurai une lim­ou­sine pour aller au lycée et me ramen­er à la pen­sion. Je dîn­erai dans les endroits les plus élé­gants de la ville. Et je serai tou­jours là, à regret­ter tout ce que je fais, tout ce que je laisse, tout ce que je perds, le bon comme le mau­vais, le car, le chauf­feur du car avec qui je riais, les vieilles chiqueuses de béthel dans les places arrière, les enfants sur le porte-bagages, la famille de Sadec, l’horreur de la famille de Sadec… »

Oui, mais vous écrirez.

Nicole Roland


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°171 (2012)