
À quoi rêvent les jeunes filles, d’Alfred de Musset, Théâtre du Marais, 1923 – photo Benjamin Couprie (Archives AML 01800/0007/008/02)
Aux Archives & Musée de la Littérature est conservé un lot d’archives relatives à René Moulaert, scénographe belge majeur de l’avant-garde théâtrale des années 1920–1930. On y trouve quelques projets de décors sous la forme de magnifiques peintures abstraites aux couleurs vives, des photos de représentations théâtrales donnant à voir le projet scénographique abouti, deux ou trois textes théoriques manuscrits et plusieurs échanges épistolaires avec des figures notoires du théâtre du début du XXe siècle : Louis Jouvet, Jacques Copeau, Jules Delacre, mais aussi Marcel L’Herbier ou encore Henri Barbusse…
En tant que traces de l’activité humaine, les archives peuvent se révéler parfois très complètes, parfois beaucoup plus lacunaires. C’est à ce dernier cas qu’appartiennent les archives Moulaert. Trop parcellaires, elles ne permettent pas de suivre le processus de création d’un spectacle particulier qui irait des premiers échanges épistolaires avec le metteur en scène jusqu’à la réalisation finale sur scène, en passant par les notes d’intention et les avant-projets successifs.
Pourtant en se penchant de plus près sur ces archives, en posant sur la table les quelques pièces du puzzle dont on dispose, en s’efforçant humblement de contextualiser les documents et de reconstituer les pièces manquantes, on découvre pas à pas l’énergie créatrice bouillonnante des avant-gardes du début du 20e siècle, l’inventivité et la patte personnelle de René Moulaert, tant sur le plan artistique que sur le plan technique. Parcourir les archives d’un créateur de mises en espace théâtrales, c’est chercher à pénétrer une réflexion disciplinaire sur ce qu’est la scénographie ou sur ce que peut ou doit être un plateau.
Les expérimentations théâtrales du début du 20e siècle
René Moulaert commence sa carrière dans le contexte très particulier des avant-gardes du début du 20e siècle. Très tôt, il est nourri par ce foisonnement d’expérimentations théâtrales qui visaient à rompre radicalement avec le théâtre bourgeois traditionnel. L’illusionnisme qui prévaut jusqu’alors dans les mises en scène traditionnelles est désormais dénoncé comme un artifice trompeur : le théâtre n’est pas la réalité. Aussi sont rejetés en bloc les décors anecdotiques en trompe‑l’œil qui cherchent à faire oublier aux spectateurs qu’ils sont au théâtre, le réalisme psychologique qui n’éveille que des émotions convenues et favorise l’empathie passive du spectateur. De nouvelles conceptions du théâtre émergent, reposant sur l’idée que l’art ne doit pas imiter la vie mais inventer son propre langage, que le théâtre est par nature une fiction ou, pour le dire autrement, que la scène est un lieu symbolique qui doit s’assumer en tant que tel, en toute transparence, afin de vivre une expérience authentique.
Ainsi nait la scénographie moderne : le décor constitué d’une peinture sur une toile de fond laisse place à un aménagement de l’espace scénique dans son entièreté. Si le rejet du théâtre de conventions reposant sur l’illusion fait l’unanimité chez les avant-gardistes, les approches scéniques qui émergent et qui inspireront le travail de Moulaert se caractérisent par leur grande diversité. Parmi celles-ci, le Suisse Adolphe Appia préconise un investissement pleinement tridimensionnel de la scène, sur laquelle il agence des structures géométriques, des escaliers et des plateformes. Cette architecture abstraite vise à mettre l’expression et le mouvement des comédiens en valeur grâce à une confrontation plastique entre les corps et les volumes, soulignée par des lumières mobiles et changeantes. L’objectif est de créer une atmosphère plutôt qu’une représentation anecdotique de la réalité. Parallèlement, en Angleterre, Edward Gordon Craig mène des réflexions semblables. Il sculpte littéralement l’espace par des jeux d’ombres et de lumières mouvantes projetées sur des panneaux mobiles, créant ainsi de la profondeur et des atmosphères particulières. De son côté, à Paris, Serge Diaghilev, directeur des Ballets russes, conçoit des spectacles d’art total dans lesquels les décors réalisés par des peintres cubistes ou abstraits font écho au rythme des chorégraphies. Quant à Jacques Copeau, désireux de retrouver la simplicité originelle d’un théâtre dénué d’artifices, il aspire à un « plateau nu », une scène dépouillée de tout décor et accessoire inutile : « Plus la scène est nue, plus l’acteur peut y faire naître des prestiges. Plus elle est austère et rigide, plus l’imagination y joue librement », écrivait-il en 1913, dans son Essai de rénovation dramatique. Enfin, en URSS, Vsevolod Meyerhold crée son premier spectacle constructiviste en 1922, à partir du texte de Fernand Crommelynck Le cocu magnifique, dans un décor fait de rouages, d’engrenages mécaniques et de passerelles de bois et de métal, une « machine à jouer », évoquant les machineries d’usine.
Des plateaux nus
C’est dans l’effervescence de toutes ces idées nouvelles que René Moulaert commence sa carrière de scénographe. Fils du compositeur Raymond Moulaert, René Moulaert (1901–1965) étudie à l’École des Beaux-Arts de Bruxelles et apprend ensuite son métier auprès d’Albert Dubosq, décorateur au Théâtre royal de la Monnaie et au Koninklijke Nederlandse Schouwburg d’Anvers. En 1921, âgé de vingt ans, il crée son tout premier décor, puis, quelques mois plus tard, rencontre Jules Delacre par l’intermédiaire de son père. À l’époque, Delacre a entrepris, à l’aide d’un architecte, la rénovation de la salle des fêtes Patria, 23 rue du Marais, pour y créer une nouvelle salle de spectacle, le Théâtre du Marais, petit frère du théâtre parisien le Vieux Colombier animé par Jacques Copeau et Louis Jouvet. Delacre, confronté à des difficultés techniques, prend contact avec Moulaert : « Le fait est que je cherche un collaborateur qui assume la direction technique de ma scène. Cette scène munie d’un dispositif différent de l’équivalent habituel, d’un éclairage également nouveau, sera un instrument nouveau qu’il faudra manier tout autrement que par la routine habituelle[1] », lui écrit-il. Suivant les conseils de Louis Jouvet, Moulaert se met à l’œuvre. Il s’avère maitriser les techniques traditionnelles en plus de se montrer curieux et inventif. Par la suite, il collaborera à la réalisation de plusieurs autres salles de spectacle.
Pour l’heure, Moulaert devient le décorateur attitré du Théâtre du Marais dès son ouverture et créera, dans l’esprit ascétique du « plateau nu » de Copeau, nombre de scénographies caractérisées par le dépouillement : « Les auteurs eux-mêmes aiment trop les décors, ils aiment nous promener dans d’avantageux paysages, dans de curieux intérieurs pittoresques à l’excès. Au diable ces décors touristiques dont la succession rappelle celle des affiches de chemin de fer dans l’ennui d’une salle d’attente[2] » explique-t-il dans une interview. Ainsi, pour le décor d’À quoi rêvent les jeunes filles, d’Alfred de Musset, monté en 1923, il utilise un grand rideau sobre de couleur sombre masquant le fond de scène devant lequel il place, de façon centrée, un lit élégant et un chandelier. Sur le côté droit, le rideau s’ouvre légèrement sur une fenêtre laissant filtrer un rais de lumière. Ce dispositif évoque d’emblée l’intimité de la chambre, par contraste avec la clarté du grand jour. Par ailleurs, la grande simplicité de ce décor n’offre au spectateur aucune distraction parasite ; au contraire, elle donne tout l’espace nécessaire au déploiement de l’atmosphère onirique et intemporelle de la pièce. « Le plus beau décor est celui qui ne se voit pas », dit-il dans l’interview déjà mentionnée. Moulaert crée en effet des scénographies tout entières au service des « strictes nécessités de la pièce ».
Des machines à jouer
Parallèlement à son travail pour le Théâtre du Marais, Moulaert devient, entre 1925 et 1928, décorateur au Vlaamsche Volkstoneel de Johan De Meester. Les deux hommes affichent l’ambition de faire du théâtre politique populaire, relevant d’une esthétique constructiviste. À l’instar de Meyerhold, Moulaert construit des décors munis de passerelles, de gradins, de trappes, etc. Autrement dit, des machines à jouer servant de soutien au jeu des comédiens et contraignant la mise en scène à tenir pleinement compte de l’espace. Très vite cependant, Moulaert introduit des éléments expressionnistes de coloration breughélienne, carnavalesque voire circassienne, probablement plus en harmonie avec l’esprit flamand des pièces qui sont montées par Johan De Meester. Pour Tijl d’Anton van de Velde (1926), par exemple, il élabore une structure rappelant quelque peu celle du Cocu magnifique mis en scène par Meyerhold, mais il remplace les éléments métalliques par du bois massif brut, troquant ainsi le style industriel pour un ancrage plus terrien. Quant au joyeux désordre que l’on peut observer sur le plateau, il contraste également avec le jeu biomécanique de Meyerhold et renvoie certainement mieux au tempérament espiègle et gouailleur du personnage de Tijl. Moulaert n’hésitait pas à puiser librement dans les différents courants avant-gardistes pour parvenir à des hybridations tout à fait inédites. Pour le décor de Gecroonde Leerse de Michiel de Swaen (1925), il réintroduit ainsi une toile en fond de scène sur laquelle il a peint des maisons penchées et déformées à la manière de celles du film d’horreur expressionniste Le cabinet du docteur Caligari de Robert Wiene (1920). De plus, les acteurs sont revêtus de lourds costumes chatoyants qui évoquent explicitement les peintures de Pieter Brueghel.
Des espaces imaginaires comme des extensions du texte
Citons un dernier exemple de scénographie. La tempête, de William Shakespeare, mis en scène par Johan De Meester en 1930 au Stadsschouwburg d’Amsterdam. Au centre du plateau s’élève une imposante structure géométrique inspirée des scénographies d’Appia et de Craig. Néanmoins, sur la gauche, au-delà d’un petit escalier, ce bloc rigide se métamorphose en un rocher réaliste et irrégulier. Les aplats de couleurs en arcs de cercle sur le mur du fond sont illuminés de manière à leur donner une certaine sensualité, renforçant ainsi la profondeur de la scène et évoquant l’immensité infinie du ciel (ou de l’espace). Sur le sommet du bloc, deux comédiens, le bras tendu vers l’horizon, semblent bien petits dans cet imposant décor. Est-ce-là une expression de la vanité de l’homme dont parle la pièce ? Quoi qu’il en soit, on est face à un espace à la fois saturé de significations et suffisamment abstrait pour laisser libre cours à l’imagination ou la réflexion.
Peut-être est-ce là tout le génie de Moulaert, de créer des espaces imaginaires, comme des extensions du texte. Pour ce faire, son parti pris est de se mettre au service du texte et de puiser, sans dogmatisme aucun, dans les divers courants scénographiques et esthétiques de son temps. Ainsi seulement parvient-il à exprimer sa sensibilité si singulière.
Dominique Dewind
Notes
[1] Lettre de Jules Delacre à René Moulaert, 7 octobre 1921, MLT 06532/0002/021/05.
[2] Interview pour la TSF : réponse de René Moulaert, tapuscrit, sans date, MLT 06532/0004/001/01.
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°228 (2026) – série « Les instantanés des AML »
