Michel et Olivier Smolders, Fontanelle

Contes pour apprendre à mourir

Michel et Olivi­er SMOLDERSFontanelle, Edi­tions du Scarabée et Edi­tions Yel­low Now, 1994

Je sen­tis alors / s’échap­per de ma fon­tanelle / puis s’élever lente­ment / jusqu’au pla­fond de ma cham­bre, / ce cail­lou ovale / que j’avais tou­jours cru tenir / bien ser­ré entre mes dents.

smolders fontanelleLe réc­it a les pro­por­tions d’un con­te de fées, d’o­gres et de cités englouties. Il ne se ter­mine pas par une morale mais n’en ressem­ble pas moins à une para­bole dont il est périlleux de fix­er l’enseigne­ment. Il ne racon­te pas l’his­toire de Poucet ou de Peau d’Ane mais déploie les étapes d’un par­cours ini­ti­a­tique. Il est, par ailleurs, « riche­ment illus­tré » de dessins et de gravures, et son grand for­mat rec­tan­gu­laire a le charme de ces livres qui ont, comme on dit, bercé notre enfance. Il n’est pas en vers mais dis­tribué en petits frag­ments cohérents qui, chaque fois sanc­tion­nés par une illus­tra­tion, oblig­ent des paus­es à la lec­ture, et à tourn­er lente­ment les pages.

L’événe­ment fon­da­teur se pro­duit dès le début du livre. Pas de prémices, de précau­tions nar­ra­tives, de tra­vail d’i­den­ti­fi­ca­tion ni d’« il était une fois » : éten­du dans sa cham­bre, le nar­ra­teur sent les os de son crâne se sépar­er avec lenteur. Dès lors, l’aven­ture peut com­mencer. Entre som­meil et veille, entre rêve et réal­ité, entre nais­sance et renais­sance, d’une douce cru­auté, le voy­age s’ac­com­plit. Le héros de Fontanelle ne tra­verse pas d’em­blée des con­trées incon­nues, peu­plées d’êtres inquié­tants. Si l’é­trange pré­side à chaque étape de son itinéraire, c’est d’abord comme trans­for­ma­tion du perçu, pro­gres­sion men­tale à tra­vers la forêt des anamor­phoses. De la fontanelle où bat le cœur du nou­veau né au cail­lou qui s’élève pour devenir la lune, de la lune-pen­d­ule au miroir qui reflète son vrai vis­age, le héros atteint par à‑coups une con­science inédite lui faisant embrass­er, sous forme de fic­tion, l’ensem­ble de sa des­tinée. Il con­naît l’abo­li­tion des lim­ites et l’effon­drement de ses repères sen­si­bles. Son voy­age appa­raît sou­vent comme une longue attente au pays du vent. Alors qu’il n’a, jusqu’i­ci, vécu d’autre esclavage que celui des caprices de sa nature, il se soumet aux lois d’une néces­sité dont il ne com­prend pas le des­sein fon­da­teur.

Le lieu où il arrive, aux ter­mes de la tra­ver­sée ter­ri­fi­ante à laque­lle il a con­sen­ti, ressem­ble aux cités rêvées du moyen âge, embrouil­lées de murailles et de ruelles, cauteleuses et som­bres. Là évolu­ent des hommes et des femmes pris­on­niers de leur con­di­tion, ain­si que des gestes immé­mo­ri­aux qu’elle leur fait accom­plir. Déli­cats, impas­si­bles, ils ont l’air, par la grâce du dessin de Michel Smol­ders, de petits samouraïs. Par la grâce de l’écri­t­ure, ils sont des enfants-hommes se prê­tant de­puis tou­jours aux règles d’un jeu sérieux. Là, le nar­ra­teur vit comme un étranger, con­traint à une per­pétuelle dis­cré­tion. Là, sur un coup de dé, il devient roi. Comme tous ceux de sa lignée imag­i­naire, il se poste en sac­ri­fice face à la mer, dans l’at­tente du mon­stre qui vien­dra l’emporter. Est-ce une sec­onde nais­sance ? Le nar­ra­teur cherche-t-il à se réap­pro­prier les lois com­munes du temps et de l’e­space L’in­tu­ition du néant fait-elle vouloir vivre la mort dans le sein maîtrisé de la fic­tion ? S’ag­it-il d’une régres­sion lumineuse ou d’une voy­ance des cat­a­stro­phes qui ne cessent d’être à venir ? La boucle se boucle, de la vie à l’ou­bli et vice ver­sa, par le biais d’une fleur rouge qui monte au cœur d’une cham­bre ressem­blant, avec sa tapis­serie suran­née, à celles où l’on con­nut autre­fois l’angine ou la coqueluche. La pro­fonde cohérence du livre de Michel et Olivi­er Smol­ders nous fait songer qu’i­ci, la col­lab­o­ra­tion entre le père et le fils a été pre­mière, a motivé dans son ensem­ble l’éla­bora­tion de l’ou­vrage.

Françoise Delmez


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°86 (1995)