Andrée Sodenkamp, Poèmes choisis

Un chant pour toutes les saisons

Andrée SODENKAMPPoèmes choi­sis, Aca­démie royale de Langue et de Lit­téra­ture française, 1998

sodenkamp poemes choisisLes édi­tions de l’A­cadémie royale de Langue et de Lit­téra­ture français­es pro­posent (enfin) une tra­ver­sée de l’œu­vre d’An­drée Sodenkamp sous le titre Poèmes choi­sis (y com­pris des textes en prose d’Arrived­er­ci Italia et d’Autour de moi-même, qui sont d’ailleurs, par le regard, la res­pi­ra­tion, ceux d’un poète). Hon­neur et joie pour elle, bon­heur pour nous. Une pre­mière antholo­gie (Choix), pub­liée par André De Rache en 1980, repre­nait les plus beaux poèmes de Sainte Terre (1954), Les Dieux obscurs, Femmes des longs matins, La fête debout (1973) et leur ajoutait un mag­nifique inédit, La harde. Elle était de­puis longtemps épuisée lorsqu’en parut une deux­ième, dans la col­lec­tion « Poètes à dé­couvrir » des édi­tions Le Cri, en 1993, qui fai­sait la part belle aux deux recueils sor­tis dans l’in­ter­valle : C’est au feu que je par­donne et C’é­tait une nuit comme une autre. Cinq ans plus tard, voici l’essen­tiel de la poésie d’An­drée Sodenkamp, prêt à braver les vagues du temps. Dédié à la mémoire de qua­tre amies de cœur, dis­parues mais pré­sentes : Viviane Chantel, Anne-Marie Kegels, Marie-Claire d’Or­baix, Suzanne Phi­lippe. Encadré par un por­trait (souri­ant) de Cari Norac (qui souligne avec justesse com­ment, pour Andrée Sodenkamp, la pas­sion est une loi de vie qu’elle défend jour après jour) et une pré­face atten­tive de Lil­iane Wouters (Autant qu’au théâtre, les poèmes de Sodenkamp font penser à des tableaux. Les couleurs y abon­dent, le pour­pre et l’or, bien sûr, mais (…) surtout le bleu (bleu des lessives, des bich­es, de l’en­cens, du lait, bleu de paon, bleu du vis­age des morts et des nuits sans étoiles, bleu de fumée, vieil azur fla­mand col­lant au car­reau).

C’est le choix de loin le plus com­plet. Intel­ligent, sûr, exigeant. Trop rigoureux, peut-être. Cer­taines images, cer­tains accents me man­quent. Ain­si le poème-exer­gue Je cours l’en­chante­ment, qui ouvrait avec une lumi­neuse émo­tion Femmes des longs matins, et, dans le même recueil, La renarde, intense et vif comme un fris­son. Dans La fête debout, Les beaux cha­grins doux-amers que nous ber­çons Par ces grands soirs d’é­clat où l’on nous aban­donne. Dans C’est au feu que je par­donne, la boulever­sante fraîcheur du Lilas qui crie de jeunesse dans le jardin de mai. Tel quel, c’est un livre-tal­is­man. On y retrou­ve la vio­lence d’un cri, la pléni­tude d’un chant, étroite­ment mêlés. Dans la poésie et dans l’amour dont Andrée Soden­kamp a par­cou­ru éper­du­ment les allées roy­ales et les sen­tiers aven­tureux, et célébré comme per­son­ne l’ar­dent et douloureux roy­aume. Chan­tant, avec la même force, la même ful­gu­rance, l’in­time sauvagerie (Si je meurs avant toi, nous par­tirons ensemble/Mon plaisir dans tes os) ; l’in­so­lente rébel­lion (Mon écla­tant bon­heur, mon bon­heur de bataille) ; la féroc­ité joyeuse (je voudrais te dévaster d’amour/comme les cigales man­gent les champs). Les feux de joie et de dés­espoir. La vertigi­neuse douceur et l’indi­ci­ble nos­tal­gie (J’ai per­du cet espace où je rég­nais sur terre/Ce corps qui s’é­toilait comme un ciel descen­du). Dans ses poèmes, on guette, tout à tour chas­seur et gibier, on traque, on mord, on vole, on pille l’amour, les granges et les fruits, on s’émer­veille, on exulte, et, lorsque s’éloignent les beaux temps cor­saires, on détache de soi, à regret, son âme car­nas­sière et rôdeuse et velue. Face à la trahi­son, le cœur se fend de cha­grin, on trem­ble de détresse et d’ab­sence et de froid.

Mais on ne cesse de sceller un accord vi­brant, gour­mand, avec la vie, la terre, l’odeur de l’herbe et des blés, les jardins, les oiseaux, les bêtes famil­ières.

On aspire à l’a­paise­ment, à l’ou­bli, même si l’on y renonce par fidél­ité aux grands orages dont le sou­venir frémit encore : Je ne rem­pli­rais plus mes devoirs de douleur./Je ne se­rais plus en ordre avec l’amour. Et l’on regarde venir la mort, avec une fierté tran­quille. La mort avec laque­lle André So­denkamp sait depuis tou­jours qu’elle a par­tie liée ; qu’elle invo­quait dès Sainte Terre ; qui lui inspi­ra les vers inou­bli­ables des Dieux obscurs Si je meurs, dites-vous que c’est par habitude…/Prise dans chaque mort que je n’ai pu garder./Si je meurs, dites-vous que c’est par lassitude…/Le feu se couche ain­si sur ce qu’il a brûlé. Qui achève avec une ray­on­nante cer­ti­tude Femmes des longs ma­tins : Les amours accom­plies que ma mort sera belle ! Et hante ses deux derniers recueils. Des éblouisse­ments aux déchire­ments, du com­bat au con­sen­te­ment, de la pro­fu­sion au dépouille­ment, une musique pour toutes les pas­sions de la chair et de l’âme. Un chant pour toutes les saisons.

Francine Ghy­sen


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°103 (1998)