Émile Verhaeren, Les forces tumultueuses

Un classique

Émile VERHAEREN, Les forces tumultueuses et autres poèmes, Choix et présen­ta­tion de Georges Thinès, La Dif­férence, coll. « Orphée », 1994
Émile VERHAERENPoésie com­plète 1 (Les Soirs, Les Débâ­cles, Les Flam­beaux noirs), Labor, coll. « Archives du futur », édi­tion cri­tique établie et présen­tée par Michel Otten, Avant-pro­pos de Marc Quaghe­beur, 1994

verhaeren les forces tumultueusesUn clas­sique est un auteur que l’on con­naît aus­si bien et aus­si mal qu’un voisin de palier. Son nom et sa dégaine nous sont fam­i­liers — comme la barbe de Vic­tor Hugo ou la calvi­tie d’An­dré Gide, ou même l’ex­as­pérant che­vrote­ment de Mau­ri­ac — mais nous igno­rons tout de lui — et ses œuvres au pre­mier chef. Car un clas­sique est un auteur que l’on croit d’of­fice avoir lu, même si l’on n’a jamais posé les yeux sur une seule de ses pages, un seul de ses vers. C’est un auteur que l’on se promet de relire — un jour, aux prochaines vacances ou dès le début de la retraite — et qui meurt une sec­onde fois pour ces vœux pieux rarement exaucés. C’est aus­si un écrivain rail­lé, appré­cié mal­gré tout, pour sa sub­lime bêtise, pour l’im­mense tal­ent de ses mal­adress­es. A cha­cun de ces traits, Emile Ver­haeren sem­ble cor­re­spon­dre par­faite­ment — mieux que quiconque, sans doute, dans les Let­tres belges. Davan­tage que celui de n’im­porte quel con­tem­po­rain, son nom sera cité du grand pub­lic, dans le même temps que le titre des Villes ten­tac­u­laires. Par­o­di­ant le style des notices biographiques, Jean-Pierre Ver­heggen peut écrire à son pro­pos, dans Le degré Zor­ro de l’écri­t­ure, que son « dernier recueil, tout d’élan patri­o­tique, n’a­joute cepen­dant rien à (s)a gloire lit­téraire » ; et Pierre Mertens peut faire dire, laconique­ment, au Got­tfried Benn des Eblouisse­ments que « c’é­tait — accessoire­ment — un grand poète » : reste pour­tant à le lire en se lavant l’e­sprit de ce que l’on croit savoir déjà. Reste surtout à décou­vrir cer­tains textes à tra­vers des ensem­bles acces­si­bles et per­ti­nents, qui offrent une intro­duc­tion utile à l’œu­vre entier. Deux vol­umes parus récem­ment répon­dent à leur façon à ce besoin.

De tout un peu : c’est le principe suivi par Georges Thinès pour la présen­ta­tion des Forces tumultueuses et autres poèmes, dans la col­lec­tion « Orphée » des édi­tions de La Dif­férence. Du pre­mier livre, Les Fla­man­des, jusqu’aux Flammes hautes, titre posthume, il n’est guère que la pro­duc­tion nation­al­iste, écrite pen­dant la Grande Guerre, qui ait été rayée com­plète­ment par l’an­thol­o­giste. La for­mule présente certes un incon­vénient : deux, trois, qua­tre poèmes par recueil, c’est par­fois bien peu pour percevoir la valeur et la cohérence d’un livre qui avait son autono­mie et sa con­struc­tion pro­pre. Toute­fois, l’essen­tiel demeure, savoir les flam­boiements du verbe chez Ver­haeren, la sin­gulière puis­sance sonore de ses vers. Et la maîtrise du lan­gage paraît acquise d’emblée, avec son goût pour l’é­cart syn­tax­ique et l’in­no­va­tion lex­i­cale.

verhaeren poesie complete 1Dans Les Moines (1886), son évoca­tion de la mis­ère ne laisse pas d’ef­far­er, comme si la douleur avait envahi les mots quand il s’ag­it de dépein­dre « ceux qui crè­vent seuls, mornes, sales, pouilleux », ces « men­di­ants mor­dus de mis­ères avides, /Qui, le ven­tre troué de faim, ne peu­vent plus/Se béquiller là-bas vers les enc­los feuillus/Et qui se noient, la nuit, dans les étangs livides ». De même, quel auteur français de l’époque au­rait ain­si osé annon­cer « La Révolte » : « Dites, quoi donc s’en­tend venir/Sur les che­mins de l’avenir, /De si tran­quille­ment ter­ri­ble ? ». Extraits des Flam­beaux noirs (1890), ces derniers vers fig­urent égale­ment dans le pre­mier vol­ume de la Poésie com­plète, édi­tion cri­tique établie par Michel Otten. Reprenant toute la Trilo­gie noire, l’ou­vrage présente les textes dans l’ul­time ver­sion re­maniée par le poète pour l’édi­tion com­plète de ses œuvres. Notées en regard des poèmes, les vari­antes des précé­dentes ver­sions don­nent à voir l’im­por­tant tra­vail de réécri­t­ure auquel s’é­tait livré Ver­haeren. C’est d’ailleurs l’at­trait majeur de l’en­tre­prise : au gré de la seule curiosité peu­vent s’é­val­uer le texte et les remords qui ont présidé à l’éla­boration finale, et les audaces bif­fées ou ré­tablies, et les néol­o­gismes con­servés ou déni­grés. Pour le chercheur, c’est évidem­ment une mine ; et l’a­ma­teur y glan­era des beau­tés inat­ten­dues, comme cette « Dame en noir », qui inter­roge : « Et moi aus­si, dites, quel Wal­hal­la de fièvres/Vient à mon tour m’in­cendi­er les lèvres/Et vers quels hori­zons ameutés de tocsins/Et quels par­adis noirs, font-ils voile mes seins ? »

Lau­rent Robert


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°86 (1995)