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François Weyergans

François Wey­er­gans

Né le 2 août 1941, l’écrivain et cinéaste belge François Wey­er­gans est décédé le 27 mai 2019. Il laisse une oeu­vre romanesque d’im­por­tance saluée par les plus pres­tigieux prix lit­téraires. Il a en effet reçu le prix Rossel pour Macaire le copte en 1981, le prix Renau­dot pour La démence du boxeur en 1992 et le prix Goncourt pour Trois jours chez ma mère - un prix dont il est d’ailleurs à ce jour le dernier lau­réat belge. Il siégeait à l’A­cadémie française, où il avait suc­cédé à Alain Robbe-Gril­let.

François Wey­er­gans a été l’in­vité d’un “Jeu­di lire”, cycle de ren­con­tres lit­téraires organ­isées par la Pro­mo­tion des Let­tres en parte­nar­i­at avec les AML, en févri­er 2006, peu après la récep­tion de son prix Goncourt. Il y répondait aux ques­tions de Jean-Pierre Ver­heggen et Lau­rent Moosen. Cette ren­con­tre a fait l’ob­jet d’un enreg­istrement et peut être écoutée en inté­gral­ité.

L’écrivain a fait la cou­ver­ture du Car­net et les Instants à deux repris­es. Le n° 140 (décem­bre 2005 — jan­vi­er 2006) le met à l’hon­neur pour son prix Goncourt, salu­ant ce mil­lésime excep­tion­nel pour la lit­téra­ture belge : tan­dis que Wey­er­gans reçoit le Goncourt, Jean-Philippe Tou­s­saint est récom­pen­sé par le prix Médi­cis.

François Wey­er­gans fait à nou­veau la cou­ver­ture de la revue pour le n° 167 (juin — sep­tem­bre 2011), dans lequel il est inter­viewé par Jean­nine Paque dans la rubrique “Itinéraires trans­frontal­iers”.  Une inter­view que nous repub­lions ici en inté­gral­ité.

François Weyergans live

Jean­nine Paque

Désor­mais les pub­li­ca­tions du prix Goncourt 2005 porteront la men­tion François Wey­er­gans, de l’Académie française. Élu en mars 2009, le nou­v­el académi­cien sera reçu quai de Con­ti le 16 juin prochain par Erik Ors­en­na. Quant à lui, il pronon­cera ce même jour deux éloges, celui de Mau­rice Rheims auquel il suc­cède, mais aus­si celui d’Alain Robbe-Gril­let, élu au fau­teuil de ce dernier et décédé avant de l’occuper. Nous l’avons ren­con­tré à Paris, plutôt rieur, ent­hou­si­aste, plein de pro­jets, lit­téraires sans doute, mais aus­si académiques : le prochain texte qu’il des­tine au pub­lic devrait bien être un dis­cours en habit vert, élé­gant à coup sûr, et à la pointe de l’épée dansante de Mau­rice Béjart. Et, n’en dou­tons pas, une œuvre orig­i­nale de plus.

 

D’entrée de jeu, je vous vois d’excellente humeur et mali­cieux me ten­dre un vol­ume d’André Gide et cette déc­la­ra­tion lim­i­naire sur la méfi­ance qu’il a tou­jours eue à l’égard des inter­view­ers.

Le livre de Gide s’intitule Inter­views imag­i­naires. Ce qui veut dire qu’on n’est jamais mieux servi que par soi-même ! Voici les pre­mières phras­es : « Je n’aime pas les inter­view­ers. Bons pour ceux, de quelque pro­fes­sion que ce soit, qui peu­vent avoir de grandes et fécon­des idées, mais dont le méti­er n’est pas pré­cisé­ment de les dire. Nous, lit­téra­teurs, nous n’avons nul besoin, pour attein­dre le pub­lic, d’un truche­ment qui, le plus sou­vent, trav­es­tit fâcheuse­ment notre pen­sée, fût-ce avec la meilleure volon­té du monde. » Je trou­ve amu­sant de com­mencer une inter­view en com­pag­nie de Gide. Vous avez vu qu’il dit « lit­téra­teur », c’est un mot plutôt péjo­ratif aujourd’hui, mais peut-être déjà du temps de Gide qui se per­me­t­tait par­fois de déli­cieuses coquet­ter­ies. Entretemps, l’interview est dev­enue un genre, avec ses chefs‑d’œuvre, Hitch­cock et Truf­faut, Fran­cis Bacon et David Sylvester, même si, là, on quitte l’interview pour l’entretien. Et ce sont des livres, pas des arti­cles. Gide a l’air de penser qu’il n’y a que les lit­téra­teurs qui échap­pent au trav­es­tisse­ment de leur pen­sée, mais regardez comme les gens d’image écrivent bien, de nom­breux cinéastes, le texte de Felli­ni sur Rim­i­ni, le livre de Josef von Stern­berg, et puis Picas­so, Gia­comet­ti, le Jour­nal de Delacroix ! Et les let­tres écrites en français par Van Gogh, c’est un chef‑d’œuvre de la lit­téra­ture française. J’ai beau­coup appris en lisant très jeune les Inter­views imag­i­naires, des réflex­ions sur le roman, sur le roman qui n’est jamais par­fait, con­traire­ment au théâtre de Racine, dis­ait Gide. C’est un livre que j’aurais fait lire à toute ma classe si j’avais enseigné. Gide y rap­pelle le con­te des Mille et une nuits, où un pau­vre est invité par un riche marc­hand à un dîn­er somptueux. Le menu est extra­or­di­naire, mais les assi­ettes res­teront vides. Le nom des plats, annon­cés par le marc­hand, rem­place les plats eux-mêmes. Le men­di­ant est nour­ri de mots. Je suis en train de vous par­ler à bâtons rom­pus.

Vous êtes d’accord avec Gide, ou n’est-ce là qu’un peu de provo­ca­tion à l’égard des cri­tiques lit­téraires ?

J’aime lire les inter­views des autres, je n’aime pas en don­ner. Il faudrait nuancer. J’adore les inter­views dans les pays étrangers, où la lec­ture de mes livres n’est pas la même qu’en France ou en Bel­gique. Ils repèrent d’autres choses. Des pages qui évo­quent le catholi­cisme ne sont pas lues de la même façon dans les pays protes­tants ou au Japon. Dans l’ex-Allemagne de l’Est, on m’a sou­vent dit : « Votre enfance catholique me fait penser à la mienne, qui fut com­mu­niste. » Quand j’étais à Tai­wan, à Taipei et à Kaoh­si­ung, on m’a posé des ques­tions aux­quelles je ne m’attendais pas du tout mais je préfère garder ça pour moi et m’en servir comme source d’inspiration pour un chapitre dans mon prochain roman, et ce sera mon per­son­nage Wey­er­graf qui répon­dra. Vous voyez, c’est un des prob­lèmes que j’ai avec les inter­views : je n’ai pas envie de dévoil­er ou gaspiller des choses qui seront la matière pre­mière de pages à venir.

Un pro­fesseur d’université taïwanais a don­né un cours sur moi en ma présence (on me tradui­sait, bien sûr !) et il a par­lé de Kawa­ba­ta, ça me changeait de Woody Allen ! Il paraît que la tra­duc­tion chi­noise de Trois jours chez ma mère parue en man­darin à Taipei est meilleure que la tra­duc­tion en chi­nois sim­pli­fié pub­liée à Bei­jing. Un sino­logue me l’a dit et ce me fut con­fir­mé par une hôtesse de l’air très cul­tivée, Madame Lin, au cours des treize heures du vol Paris-Taipei sur Eva Air.

Nous ne par­lerons pas tout de suite de vos sen­ti­ments académiques ou non, mais de la Bel­gique. Vous êtes le pre­mier écrivain belge élu à l’Académie française. Bernard Gheur, un jour­nal­iste et romanci­er belge de vos amis a écrit à votre pro­pos : « Pas mal de terre belge reste col­lée à ses semelles. Et l’on peut être sûr qu’il ne se brossera pas les pieds avant d’entrer sous la Coupole. » Dans cer­tains milieux ou en privé vous évo­quez volon­tiers la Bel­gique et notam­ment Brux­elles, le lieu de votre nais­sance où vous aimez par­fois séjourn­er.

Bernard Gheur, on s’est ren­con­tré grâce à une inter­view ! Il m’a reçu chez lui à Liège. Je con­nais si mal Liège… Nous sommes très cinéphiles tous les deux. Des titres comme La scène du bais­er et Nous irons nous aimer dans les grands ciné­mas sont for­mi­da­bles. Mais si Bernard m’avait par­lé de « terre belge » au télé­phone, je lui aurais dit : « Plutôt le pavé brux­el­lois. » Si terre il y a, ce serait la Provence, la Haute Provence. Je revois de mod­estes chapelles romanes au milieu des champs de thym, sans fris­es ni fron­tons, mais pas moins solides que le mont Ven­toux qui avait, de loin, la même couleur que leurs pier­res de taille. J’apprivoisais des lézards, on cueil­lait des pêch­es dont le goût s’est per­du. « Vous êtes rhé­nano-méditer­ranéen », me dis­ait Pierre Klos­sows­ki. J’ai vécu à Brux­elles mon ado­les­cence, cette péri­ode de la vie un peu nég­ligée au prof­it de l’enfance. Ce n’est pas parce que j’y suis né que j’aime Brux­elles : c’est une ville qui n’a pas atten­du ma nais­sance ! Je tourn­erais volon­tiers un film doc­u­men­taire sur elle, comme Manoel de Oliveira a tourné Por­to de mon enfance. Mais il faudrait recon­stru­ire en stu­dio  le jardin du Mont des Arts, tel qu’il était avant la con­struc­tion de cet ensem­ble qua­si mus­solin­ien dont fait par­tie la Bib­lio­thèque royale où l’étudiant que je fus décou­vrit avec fer­veur tant d’ouvrages qu’il ne pou­vait pas s’acheter. Je pense à toutes les librairies qui ont dis­paru. Ce qui a surtout dis­paru, ce sont les heures que j’y ai passées. Thème con­nu… Heureuse­ment, il y a de mer­veilleuses librairies aujourd’hui à Brux­elles, quel que soit leur nom­bre de mètres car­rés, de Chapitre XII à Tro­pismes, de Fil­igranes à La Licorne ; La Licorne qui se trou­ve un peu loin, chaussée d’Alsemberg, mais loin de quoi, finale­ment ? Et la librairie d’occasions boule­vard Adolphe Max où je trou­ve tou­jours des livres épuisés sur le ciné­ma. Autres dis­pari­tions, des salles de ciné­ma, des hôtels ! Mais tant qu’on a l’hôtel Métro­pole, tout va bien. L’équipe de tour­nage de mon film Couleur chair habi­ta l’hôtel Métro­pole pen­dant tout l’été 1976, Bian­ca Jag­ger, Ver­usch­ka, Anne Wiazem­sky, Den­nis Hop­per, Lau­rent Terzi­eff, Roger Blin… La cham­bre que j’occupais, sub­lime, a dis­paru, c’est devenu une salle de réu­nion. Mais ils ont très bien restau­ré le bar. Et mes sœurs et moi avons fêté au Métro­pole l’anniversaire de notre mère l’année dernière (his­toire de vous dire que ma mère va bien !). Mais je ne vais pas vous faire un guide de Brux­elles ! Chaque fois que j’y reviens, je fais un petit pèleri­nage place Rouppe, où se trou­vait jadis la gare du Midi. C’est là que Ver­laine a tiré sur Rim­baud. Con­nais­sez-vous le texte de l’examen médi­cal de Ver­laine en prison, repro­duit dans les années 80 pour la pre­mière fois par Françoise Lalande, avec descrip­tion du pénis et de l’anus de l’auteur des Fêtes galantes, de « Votre âme est un paysage choisi… » ? C’est à Brux­elles que Rim­baud et Lautréa­mont choisirent de se faire imprimer, ce n’est pas rien ! Cela dit, Vic­tor Hugo fut expul­sé de Bel­gique par le gou­verne­ment de l’époque. Et puis la Grand-Place sera tou­jours la Grand-Place, n’est-ce pas ? Une place de cette impor­tance sans édi­fice religieux, c’est plutôt rare et agréable. À Brux­elles, j’achète des cahiers Atoma made in Bel­gium. Je m’en ser­vais à la fin de mes études et on en fab­rique tou­jours. Leur reli­ure, que je sup­pose brevetée, est très pra­tique. 

D’autres sou­venirs abon­dent. Vous pou­vez par­ler longue­ment de l’enseignement chez les jésuites, dont vous avez gardé une mémoire très vive, que vous avez util­isée dans cer­tains de vos romans, comme Franz et François, par exem­ple. Des lieux vous ont mar­qué durant ces années de votre ado­les­cence, de vos pre­miers appren­tis­sages.

J’ai fait mes « human­ités gré­co-latines » dans deux col­lèges, Saint-Michel et puis Saint-Boni­face. C’est là que j’ai appris que Louis XIV avait fait bom­barder la Grand-Place ! On ne le dit pas en France, ça. Mon pro­fesseur de troisième latine s’appelait Mon­sieur Lahaye. Je mets son nom quand un ordi­na­teur pose la ques­tion secrète au cas où on oublierait son mot de passe : « Votre pro­fesseur préféré. » Il m’a écrit lorsque j’ai pub­lié mes pre­miers livres. Il dis­ait être fier de moi. Dans les années 80, j’ai ren­con­tré à Tokyo un autre de ses anciens élèves et nous lui avons envoyé une carte postale. Il mou­rut peu de temps après, je crois. Pen­dant un cours de français, je m’étais dis­puté avec lui à pro­pos de Cocteau, sans savoir qu’un demi-siè­cle plus tard ce serait l’exemple de Cocteau qui me pousserait à me présen­ter à l’Académie française ! L’Expo 58 a été très impor­tante. J’ai eu dix-sept ans pen­dant cette expo­si­tion, j’ai décou­vert des films, des pein­tres, des êtres humains excep­tion­nels : ce serait une belle séquence pour mon film, avec recon­struc­tion du pavil­lon améri­cain et de la fresque de Saul Stein­berg. Le sta­bile de Calder, transfuge de ce pavil­lon, s’est retrou­vé, lui, entre l’ancien Old Eng­land et la nou­velle Cin­e­matek. Et si on par­lait de Venise, la ville où je suis allé le plus sou­vent ? Il n’y a pas que Brux­elles ! De toute façon, j’aime toutes les villes où je vais, c’est une chance, c’est peut-être dû à une curiosité que je con­sid­ère comme un instru­ment de tra­vail…

Que pensez-vous de la Bel­gique actuelle ? Quel est aujourd’hui votre sen­ti­ment à l’égard de votre pays ou de votre ville d’origine, des rela­tions entre com­mu­nautés et des prob­lèmes présents en général ?

Alors là, je tiens beau­coup à dire le plus grand bien de la vie intel­lectuelle en Flan­dre. Déjà, en 1967, c’est la télévi­sion dite fla­mande, la BRT, qui m’a com­mandé un film d’une heure sur Baude­laire, à l’occasion du cen­tième anniver­saire de sa mort. J’ai pu tourn­er avec un chef opéra­teur et un ingénieur français. Mon titre était Baude­laire is gestor­ven in de zomer. Il y a deux ou trois ans, j’ai fait des lec­tures en français, sur­titrées en néer­landais, dans une dizaine de théâtres, de Brugge à Has­selt, de Knokke à Gent, à Sint-Niklaas, à Aalst, à Meche­len et dans l’extraordinaire théâtre Bourla d’Antwerpen, en com­pag­nie de con­frères néer­lan­do­phones, Anne Provoost, Bernard Dewulf entre autres. Et même à… Brus­sel ! Je logeais à Anvers, on y ren­trait tous les soirs en minibus. C’était organ­isé par l’étonnant Luc Coore­vits, l’inventeur de Behoud de begeerte et la tournée s’appelait « Saint Amour Vlaan­deren ». Saint Amour, c’est à cause du vin de Bour­gogne ! Chaque soir, je lisais en français devant un pub­lic en or, plutôt jeune et extrême­ment atten­tif, dans des théâtres qui étaient com­plets. Il y avait un partage de rires et d’émotions, une com­plic­ité forte. Ces soirs-là, elle était aux oubli­ettes, la mal­saine fron­tière lin­guis­tique. Là encore, je voudrais me servir de cette tournée, ces dix jours incroy­ables, dans un roman. Si je vous en par­le davan­tage, ce sera moins intéri­or­isé, moins mys­térieux pour moi. Pour rester du côté néer­lan­do­phone de cette fron­tière lin­guis­tique util­isée de la pire des façons, lais­sez-moi ajouter que je m’intéresse de très près, par admi­ra­tion, au tra­vail de trois pein­tres dits fla­mands : Thier­ry De Cordier, Luc Tuy­mans et Michaël Bor­re­mans. Je vais finir par acheter des dessins de Thier­ry De Cordier.

Mais il fal­lait à l’époque quit­ter Brux­elles, « mon­ter » à Paris ? C’était irré­sistible?

N’oubliez pas que ma mère et donc la moitié de ma famille sont français­es. Un de mes oncles, soci­o­logue, habitait Paris. Et après un pas­sage à l’IDHEC (l’Institut des Hautes Études Ciné­matographiques), et mes pre­miers arti­cles dans les Cahiers du Ciné­ma, je suis revenu un mois à Brux­elles pour y tourn­er en avril 1961 mon pre­mier court-métrage pro­fes­sion­nel en 35 mm, sur un jeune choré­graphe qui s’appelait Mau­rice Béjart. Avec ce film, j’ai eu un Grand Prix au fes­ti­val de Bergame, où j’ai ren­con­tré Mar­cel Duchamp. Le prix, c’était un chèque d’un mil­lion de lires, que j’ai reçu en liq­uide dans une banque lom­barde. J’avais vingt ans. Ah, l’Italie ! Qu’est-ce qu’on serait sans l’Italie ? à pro­pos, vous avez vu sur YouTube l’intervention de Ric­car­do Muti à l’Opéra de Rome ? Il inter­rompt la représen­ta­tion d’un opéra de Ver­di et s’adresse à la salle, où se trou­vait le sieur Berlus­coni, pour s’indigner des coupes dans le bud­get de la Cul­ture. J’avais la chair de poule. Il faut absol­u­ment regarder ça.

C’est aujourd’hui le plus parisien des écrivains belges, peut-être celui que l’on attendait le moins, qui va revêtir l’habit vert, porter l’épée et pronon­cer le dis­cours de cir­con­stance. Peut-on sup­pos­er, espér­er, en cette occur­rence, qu’il s’agira, out­re la pra­tique con­v­enue de l’éloge, d’un objet haute­ment lit­téraire et tout à fait per­son­nel ?

Le plus parisien des écrivains belges, où allez-vous chercher ça ? J’ai écrit les trois quarts des cinq cents pages du Pitre à Cannes, à Avi­gnon, à Venise, à Lon­dres, à Munich, à Ams­ter­dam et Macaire le Copte dans une mai­son de cam­pagne en Sologne. J’ai com­mencé de rédi­ger Je suis écrivain à Mon­tréal. J’ai récem­ment vécu un an en Suisse. Cela dit, j’aime écrire à Paris, où vivent mes enfants et mes petits-enfants, et où sont mes édi­teurs. Et puis c’est à Paris que je trou­ve tout ce dont j’ai besoin, l’amour, l’amitié, les restau­rants, cen­tres cul­turels du monde entier ou presque, la Seine. Pour les restau­rants, Brux­elles n’est pas mal non plus. Pour l’amour aus­si, j’imagine ! Mais l’adjectif « parisien » ne me plaît pas. Quant à « écrivain belge », c’est un autre dossier, vous en con­vien­drez… L’Académie française, au moment où nous par­lons, je n’y suis pas encore vrai­ment. On est d’abord élu, et ensuite reçu. Élu en mars 2009, je serai reçu le 16 juin 2011. C’est un peu long, mais de pres­tigieux con­frères ont atten­du aus­si longtemps, René Clair et Edmond Ros­tand ! Ce fut long parce que l’Académie devait recevoir qua­tre ou cinq académi­ciens élus avant moi. L’habit est prêt, avec les broderies de feuilles d’olivier, c’est agnès b. qui l’a fait. Les essayages m’ont pas­sion­né,  Agnès ne lais­sant pass­er aucun détail, elle a l’oeil ! à pro­pos d’oeil, elle m’a même sug­géré de chang­er de lunettes. La récep­tion, c’est surtout un dis­cours. Il sera fini à temps puisque la date est arrêtée. C’est comme au théâtre, il s’agit d’être prêt pour la pre­mière (mais là, il n’y aura qu’une seule représen­ta­tion). J’aimerais par­ticiper aux séances du dic­tio­n­naire, trou­ver les exem­ples. Le dic­tio­n­naire de l’Académie ne cite pas d’exemples tirés des grands auteurs : les exem­ples sont anonymement rédigés par les mem­bres de la Com­mis­sion du Dic­tio­n­naire. Il y a aus­si l’épée. Dans un geste à la fois sen­ti­men­tal et réfléchi, je reprendrai l’épée de mon ami Mau­rice Béjart, qui fut mem­bre de l’Académie des Beaux-Arts. Je préfère que cette épée con­tin­ue de vivre plutôt que de m’en faire faire une, avec de pré­ten­dus sym­bol­es de ce qu’on appellerait mon œuvre. J’ai fait graver les let­tres de l’alphabet, qui est après tout mon pre­mier instru­ment de tra­vail ! La mort de Mau­rice vint met­tre fin à plus de quar­ante ans d’une ami­tié sans dis­putes. J’ai eu en novem­bre 2007 le douloureux hon­neur d’organiser ses funérailles. Elles eurent lieu dans un théâtre plutôt que dans une église. Vous savez peut-être qu’il est d’usage de for­mer un Comité d’Honneur qui par­raine en quelque sorte le nou­v­el académi­cien. Pierre Bergé m’a fait l’amitié d’en être le prési­dent. Des amis écrivains ont rejoint ce Comité : Doris Less­ing, Mar­tin Amis, Amos Oz, Mario Var­gas Llosa… La min­istre de la Cul­ture et de l’Audiovisuel de la Com­mu­nauté française, Fadi­la Laanan, en est aus­si. Et j’ai ajouté le nom de dis­si­dents chi­nois, qui sont… dis­ons injoignables : leurs amis m’ont dit que cela pou­vait leur ren­dre ser­vice. L’avocat Chen Guangcheng, par exem­ple, qui a défendu des femmes con­traintes d’avorter à six, sept mois de grossesse ou plus, touchant à une zone taboue du pou­voir chi­nois : le plan­ning famil­ial. Sor­ti de prison fin 2010, il est en rési­dence sur­veil­lée depuis.

Out­re la préoc­cu­pa­tion immé­di­ate de votre récep­tion prochaine et de vos pre­mières par­tic­i­pa­tions aux travaux académiques, vous êtes surtout l’écrivain que l’on appré­cie, que l’on traduit dans le monde entier. Quel(s) lendemain(s) vous pré­parez-vous, quels pro­jets, quels nou­veaux livres vous habitent ? Sans oubli­er les voy­ages, sans quoi vous ne seriez pas vous-même, et le ciné­ma auquel vous souhaitez revenir ?

Quand je voy­age, ça me nour­rit. J’aime écrire dans les avions, je ne me suis jamais plaint qu’un vol soit trop long. Je déteste enten­dre le pilote annon­cer que l’atterrissage va bien­tôt com­mencer. Les tur­bu­lences ne me font plus peur depuis une ving­taine d’années. Je suis un claus­tro­phobe guéri ! Cela dit, pour écrire sérieuse­ment, je reste assis à la même table pen­dant des mois. Un désor­dre se crée autour de cette table, qui devient peu à peu un ordre, dans l’amoncellement des papiers, des sty­los, des dic­tio­n­naires, des car­nets de notes, des clés USB qu’on ne retrou­ve pas… J’ai deux livres pra­tique­ment ter­minés, il y a encore un peu de mon­tage à faire, inter­ver­tir l’ordre de cer­tains para­graphes, en suiv­ant le plus pré­cieux des con­seils, don­né par Mme de Sévi­gné : dans un réc­it, tou­jours l’effet avant la cause. Écrire est une chose, pub­li­er est une tout autre activ­ité. Et j’ai un scé­nario de film que j’essaie de ne pas trop « écrire » mais de bien con­stru­ire. Le ciné­ma s’adresse davan­tage au sys­tème nerveux, plus directe­ment que la lit­téra­ture. Je voudrais essay­er très vite la nou­velle caméra Canon, une sorte d’appareil pho­to qui filme ! J’en ai par­lé l’autre jour avec Math­ieu Amal­ric qui s’en est servi pour son film Tournée. On demande aux écrivains s’ils utilisent un sty­lo ou un ordi­na­teur, on ne demande pas aux cinéastes avec quelle caméra ils ont tra­vail­lé. Eh bien voilà, chère Jean­nine Paque, mer­ci de ne pas m’avoir posé de ques­tions sur la vision du monde qui se dégagerait de mes romans !