Archives de l’auteur : Le Carnet et les Instants

En marche vers la prophétie

Alexandra STREEL, Anienda. Et la naissance d’une légende, Rebelle, 2021, 261 p., 17,90 € / ePub : 4,99 €, ISBN : 9782365389617

streel anienda 3Nous plongeons dans le tome 3 de cette tétralogie fantastique avec la suite des aventures d’Elwyn et Maïna en plein combat contre les troupes de leur ennemi Yrgalon. Le décès inopiné du héros des deux premiers tomes, Elwyn, provoque dès le début de cet opus un séisme auprès de ses alliés et crée d’entrée de jeu une certaine tension dramatique pour le lecteur. Continuer la lecture

Dire adieu à la vie

Pierre YERLÈS, Élégies paisibles, préface d’Alain Dantinne, dessins de Catherine Podolski, Bleu d’encre, 2021, 130 p., 14 , ISBN : 978-2-930725-42-0

yerles elegies paisiblesOn aurait pu croire obsolète l’élégie, ce genre poétique d’origine ancienne où s’éploie une mélancolie existentielle, voire un incurable sentiment de manque ou de perte. Ce serait oublier des écrivains aussi notables que F. Hölderlin, R.M. Rilke, ou plus près de nous J. Grosjean, J. Vandenschrick, C. Esteban. Certes, le langage a changé, l’élan romantique cédant le pas à la sobriété et à la condensation, mais la thématique reste largement focalisée sur le rapport à la mort, question dont on sait le caractère inépuisable. Tel est le créneau dans lequel s’inscrit le petit livre de Pierre Yerlès : face à la proximité de la fin, comment dire adieu à la vie et aux siens sans glisser dans la banalité, l’auto-apitoiement, la grandiloquence, la révolte vaine ? Plus radicalement, pourquoi un tel adieu non par le biais de la parole ou d’une simple lettre, mais sous la forme moins habituelle d’un recueil ? L’auteur répond indirectement à cette question quand il redit sa dilection fervente pour la poésie, de Villon à Neruda en passant par Baudelaire, Apollinaire ou Norge. Sans prétendre égaler de tels prédécesseurs, il voudrait en retenir la leçon essentielle : faire signifier de manière toute personnelle le monde extérieur et intérieur en exploitant les potentialités infinies de la langue. Continuer la lecture

Célestin de Méeûs donne le droit de foutre le camp

Un coup de cœur du Carnet

Célestin de MÉEÛS, Cavale russe, Cheyne, 2021, 80 p., 17 €, ISBN : 978-2-84116-309-0

de meeus cavale russeBruxelles, un « vieux vendredi d’avril », un vingt-quatre. Célestin de Méeûs prend la tangente pour une cavale russe qu’il effectue à rebours de Cendrars – s’expulsant du petit pays dont il « n’a jamais voulu rien savoir » pour se ficher, telle une épingle sur une carte, à Vladivostok. C’est des confins de la Russie, du plus extrême est, qu’il entreprend alors un retour vers Ostende et vers l’aimée. Gardien d’une photographie d’elle qu’il « criblera de doigts », c’est à elle qu’il s’adresse dans ce long poème démontrant que le souffle peut ne jamais mourir, déroulant implacablement des vers d’une exigeante soif de justesse. Continuer la lecture

Comme une course-relais

Liliane SCHRAÛWEN, L’alphabet du destin, Quadrature, 2021, 146 p., 16 €, ISBN : 978-2-931080-18-4

schrauwen l alphabet du destinVingt-six récits, vingt-six personnages évoluant sur vingt-six heures, le tout en 146 pages. Ce recueil de nouvelles tient du défi et il se déroule à la façon d’un relais narratif dont seuls les titres, qui évoquent les prénoms des protagonistes de A à Z, séparent les séquences qui s’articulent comme si les hommes et les femmes qui s’y succèdent – en respectant l’alternance des genres – se passaient le témoin. Dans cette prouesse technique, c’est l’autrice qui reste aux commandes, elle survole les univers successifs à la façon d’un drone muni d’une caméra. Chaque séquence adopte le point de vue du personnage qui lui donne son titre, détaille la manière dont il perçoit les autres. Ce choix narratif présente l’avantage certain de mettre en face-à-face, dans une succession rapide (les séquences couvrent de 3 à 6 pages), le regard de chacun, les intentions poursuivies, ce qu’il dissimule aux autres et ensuite la façon dont ses actes, paroles et attitudes sont perçus. Continuer la lecture

L’art de la fugue

Alfredo DIAZ PEREZ, Un fugueur précoce, Lettre volée, 2021, 62 p., 14 €, ISBN : 978-2-87317-583-2
Alfredo DIAZ PEREZ, Le sexe du paradis, Lettre volée, 2021, 90 p., 16 €, ISBN : 978-2-87317-584-9

diaz perez le fugueur precoceLa lettre volée publie simultanément deux livres d’Alfredo Diaz Perez, un court roman et un recueil de six nouvelles, réunissant sept récits attachants autant que déroutants.

Le narrateur du roman Un fugueur précoce parvient à reconstituer des souvenirs remontant à sa première « évasion » : la naissance et l’expulsion du corps de sa mère, une mère qu’il passera les premières années de sa vie à fuir. Avant même de marcher, le petit Witold fuguait ! Mêlant fantasme et obsession de la fuite, le narrateur se souvient des fugues qu’il fit accroché à une « planche de salut » dont une des première tentatives le mena jusqu’à la gare des marchandises de Molenbeek-Saint-Jean. Il avait quelques mois… On devine à lire cet épisode que le réalisme magique n’est pas loin. Les personnages, les lieux, les atmosphères et les situations de ces deux livres ont une intense puissance d’évocation visuelle. On voit littéralement, même si la situation est de l’ordre de la mémoire imaginaire et du mental, le bambin face à la porte fermée qu’il rêve de franchir coûte que coûte. « Dans ma tête, j’étais un évadé », commente le narrateur en se souvenant des ces moments dont on découvre qu’ils ont été racontés au bébé par sa mère : « Elle faisait de moi le dépositaire de ses secrets et de sa mémoire ». Continuer la lecture

Exquise maîtrise

Un coup de cœur du Carnet

Charlotte BOURLARD, L’apparence du vivant, Inculte, 2022, 132 p., 13,90€ / ePub : 9,99 €, ISBN : 9782360841431

bourlard l apparence du vivant« Je pieute au dernier étage, sous les toits. Eux dorment au rez-de-chaussée. Ils ont fait fortune dans les pompes funèbres. On se partage un funérarium désaffecté. On vit en tête à tête avec monsieur Martin qui nous surveille, couché dans leur grand lit. Son corps ne bouge plus, ça fait des années. On continue à lui parler. Un peu comme s’il était mort, sauf qu’on peut le toucher. »

« Je », c’est une femme, sans âge précis (début de la trentaine), dont peu de traits physiques sont révélés (une certaine force physique, des cheveux teintés auburn, une cicatrice mangeant sa joue droite – souvenir d’une brûlure). Il faut gratter le terreau fertile de l’indifférence et de la brutalité pour déterrer les racines de son caractère. Tel le liseron, au fil des années, la narratrice s’est déployée par sa seule volonté, avec la ténacité d’une mauvaise herbe à l’apparente inoffensivité. Si l’on creuse un peu, pourtant, on pourrait notamment s’interroger sur sa passion : photographier « des vieux nus aux yeux ouverts ». C’est d’ailleurs par l’entremise d’une annonce passée dans un journal local qu’elle les a rencontrés, eux. Continuer la lecture

« Le Baron, vraiment, ne plaisantait pas avec les plaisanteries »

Un coup de cœur du Carnet

Bernard QUIRINY, Portrait du baron d’Handrax, Rivages, 2022, 176 p., 17 € / ePub : 12,99 €, ISBN : 9782743654993
Archibald d’HANDRAX, Carnets secrets, Rivages poche, 2022, 176 p., 7 € / ePub : 6,99 €, ISBN : 9782743655051

quiriny portrait du baron d handraxQuand on ouvre un livre de Quiriny, on entre, à la suite de ses personnages, dans un monde à part. Parfois, ce monde clos est joyeusement cauchemardesque ; parfois c’est un délice hors du temps.

Bernard Quiriny entame son Portrait du baron d’Handrax dans le ton de son Monsieur Spleen. Il a à cœur de nous parler d’un certain « Henri Mouquin d’Handrax (1896 – 1960) : peintre mineur, oublié de nos jours », c’est-à-dire discret, loin des feux de la rampe, tout à fait étranger à la vulgarité de la mode. Ce peintre, Bernard, le narrateur, s’en « entiche par hasard », va distraitement visiter le petit village de l’Allier dont il est originaire, découvre un musée, apprend qu’on y cherche un second gardien. « Ainsi commença ma nouvelle vie », nous confie-t-il avec détachement. Il rencontre assez vite le personnage haut en couleur du lieu : le Baron Archibald d’Handrax, petit-neveu du peintre, qui deviendra son ami et le sujet du livre. Continuer la lecture

Res et Verba

Pascal DURAND, La leçon des choses. Techniques imaginaires de Daniel Defoe à Georges Simenon, Lettre volée, coll. « Essais », 2021, 210 p., 23 , ISBN : 9782873175795

durand la lecon des chosesL’expression « leçon de chose » apparaît dans le vocabulaire pédagogique des dernières décennies du 19e siècle. Basée sur l’intuition, cette méthode met l’élève en contact avec un objet concret afin de mobiliser autant son intellect que ses sens ; elle met en connexion étroite les facultés de penser et de classer qu’étudiera plus tard Foucault… Elle fera florès auprès des instituteurs de la République, toujours friands d’innovations pour parfaire l’art de transmettre. Continuer la lecture

Sommes-nous vraiment libres ?

Brigitte GUILBAU, Le prématuré qui voulait naître sous le signe du scorpion et tutoyer les étoiles, Lilys, 2021, 152 p., 7,20 €, ISBN : 9782390560142

guilbau Le prématuré qui voulait naître sous le signe du scorpion et tutoyer les étoilesLe prématuré qui voulait naître sous le signe du scorpion et tutoyer les étoiles, le nouvel opus de Brigitte Guilbau, est un recueil de cinq nouvelles donnant la parole à des jeunes, depuis leur vie in utero jusqu’à leurs premiers pas de jeunes adultes. Nous avons ainsi l’occasion d’explorer la vie d’un fœtus non désiré dans le ventre de sa mère. En pleine crise existentielle, il analyse avec un humour grinçant les décisions prises par ses parents adeptes de l’improvisation.

Et c’est ainsi que, dans la toute nouvelle Dauphine grise où Papa avait attendu en boudant que Maman sorte de chez le faiseur d’anges, ce casseur de liberté qui leur avait interdit de me dévisser non sans leur rappeler que j’étais déjà un fœtus, je devins la petite princesse attendue, mais non désirée d’un couple qui avait oublié l’espace d’une soirée qu’on ne donne pas la vie à un enfant, mais que, parfois, il vous la vole. Continuer la lecture

À chaque mois, son histoire et ses couleurs

Maurice des OMBIAUX, L’ornement des mois, préface de Jean-Baptiste Baronian, Académie royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique, 2021, 190 p., 20 €, ISBN : 978-2-8032-0061-0

des ombiaux l ornement des moisDe janvier (« C’est l’enfance de l’année ») à décembre (« le jour est pauvre de lumière, mais on l’illumine de feux et de liesses »), Maurice des Ombiaux compose, avec un plaisir qui fait chanter les mots, L’ornement des mois. Un « almanach sentimental et gourmand », comme le présente dans sa préface Jean-Baptiste Baronian, paru en 1910, et que l’Académie royale de Langue et de Littérature a eu l’heureuse idée de ressusciter. Continuer la lecture

Des chats, des souris et des hommes

Anne RICHTER, La fourmi a fait le coup, Samsa, 2021, 20 €, ISBN : 9782875933645

richter la fourmi a fait le coupAnne Richter a quinze ans lorsqu’elle rédige les dix-sept contes rassemblés dans le recueil, La fourmi a fait le coup, réédité aujourd’hui par Samsa.

Et si le titre peut paraître enfantin, que l’on ne s’y trompe pas, l’écriture et les sujets traités témoignent de la grande maturité de l’autrice en devenir. Dans ce premier ouvrage annonciateur du réalisme magique qui imprégnera plus tard l’ensemble de son œuvre, les animaux et les insectes se mettent à parler et les objets à s’animer parce qu’ils ont des choses à dire et à faire comprendre aux humains qui les chassent, les utilisent, les ignorent ou les délaissent. Continuer la lecture

Au cœur du labyrinthe, la bibliothèque…

Laurence BROGNIEZ et Mélanie de MONTPELLIER d’ANNEVOIE, Penser la bibliothèque, Textyles n° 61, Ker, 2021, 170 p., 18 €, ISBN : 978-2-87586-300-3

textyles penser la bibliothequeIl y a maintes façons de s’engouffrer dans le labyrinthe de la personnalité d’un écrivain : via ses amitiés littéraires, sa généalogie, ses amours, ses mœurs, son style, on peut parvenir à approcher, voire à dévoiler, son Rosebud. Mais est-il un révélateur plus intime de soi que la bibliothèque ? La présence de livres autour de soi, sur les murs ou disposés sur la table de travail ; l’immersion dans un cocon – ou un tombeau – de papier sont pour certains la condition sine qua non de la démarche créatrice… Il y a la compulsion à acquérir des pièces rares, l’ordre qu’on tente d’établir dans un classement… La bibliothèque est à la fois cadre de vie et appendice de soi, exosquelette et miroir. Et quel frisson quand on intègre l’un de ses propres ouvrages dans un rayonnage voisin de ceux que peuplent autant de figures admirées, tutélaires. Continuer la lecture