Qui a peur de Félicien Rops ?

Fran­cis GROFF, Vade Retro, Féli­cien !, Weyrich, coll. « Noir cor­beau », 2019, 204 p., 17 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 978–2‑87489–580‑7

Fran­cis Groff, dès les pre­mières pages de son deux­ième roman, con­firme un art cer­tain pour les entrées en matière, il signe les meilleures de la col­lec­tion « Noir Cor­beau ». Un détail ? Du tout. Le polici­er ou le thriller ont leurs codes et leurs lecteurs, qui ne sont pas ceux de Proust ou Modi­ano : les rap­ports au temps, à la sen­sa­tion, à l’information sont dif­férents, inten­si­fiés, accélérés.

Un pro­logue très réus­si, donc. Qui m’a rap­pelé mes lec­tures de Pierre Véry, ou leurs adap­ta­tions ciné­matographiques. Ah, Les Dis­parus de Saint-Agil ! Et ces aven­tures dans un pen­sion­nat à l’atmosphère glauque, où il était ques­tion de dis­pari­tions, de meurtre…

Vade Retro, Féli­cien ! débute à l’athénée namurois François-Bovesse, dans une salle désaf­fec­tée, des allures d’oubliette, cédée à un pro­fesseur retraité. Ce dernier, surnom­mé Verc­ingé­torix du fait de ses belles bac­cha­ntes, y accu­mule des archives, une doc­u­men­ta­tion extra­or­di­naire sur la pas­sion de sa vie, le pein­tre namurois (et pornographe) Féli­cien Rops, l’ami de Baude­laire (qui n’en avait guère). Mais :

(…) la véri­ta­ble rai­son pour laque­lle Eloi Tamini­aux avait jeté son dévolu sur ce bureau n’était con­nue que de rares per­son­nes. Dans un coin du local, un escalier de pierre descendait vers une anci­enne cave voûtée (…). 

Un pas­sage secret ! Escamoté avec soin. Qui débouche dans un labyrinthe : les sous-sols de l’église Saint-Loup. L’atmosphère est pour ain­si dire goth­ique :

Un ray­on blanchâtre, à peine fil­tré par les hautes fenêtres du couloir, tran­chait l’obscurité ambiante comme une lame de glace. Bien que décrois­sante ce soir, la lune était encore puis­sante et jetait sur le décor un éclairage bla­fard. 

À l’heure où les hon­nêtes citoyens songent à embrass­er Mor­phée, que mani­gance notre pen­sion­né dans son antre ? Il s’affaire autour d’un mys­térieux pro­jet. Soudain, la sen­sa­tion d’une présence… Un vis­i­teur du soir ? Un raclement sin­istre sur le sol, l’irruption fan­tas­magorique d’un fan­tôme de Rops et…

L’heure du crime der­rière nous, nous quit­tons le mini-thriller pour nous installer dans le sil­lage de Stanis­las Bar­ber­ian. Déjà à l’œuvre dans le pre­mier opus de Fran­cis Groff, ce spé­cial­iste du livre ancien a ren­dez-vous dans la mat­inée avec la vic­time : Tamini­aux lui a con­fié « avoir mis la main récem­ment sur un doc­u­ment excep­tion­nel, un texte de plusieurs dizaines de pages écrit par l’artiste » dans un moment de détresse. Excep­tion­nel ? Il ren­verse la vision tra­di­tion­nelle et con­stituerait le point d’orgue du mémoire de Tamini­aux, du tra­vail d’une vie.

Le décor est adroite­ment plan­té. Notre Bar­ber­ian, débar­qué de Paris, hésite entre regag­n­er ses pénates ou laiss­er libre-cours à sa fibre holmési­enne. D’autant que la police, d’un côté, une loge maçon­nique de l’autre (les frères de Tamini­aux), recourent à son exper­tise, ten­tent de lui tir­er quelques vers du nez, tout en le repous­sant dans la foulée. Un Je t’aime moi non plus qui stim­ule notre détec­tive ama­teur.

Le cadavre a été décou­vert dans l’église Saint-Loup mais il a été déplacé, posé au cen­tre d’une sorte de rit­uel. L’inspecteur Delaive et son adjoint ont-ils rai­son de creuser la piste d’une extrême-droite ultra-catholique, se braquant sur divers­es détéri­o­ra­tions un tan­ti­net folk­loriques com­mis­es au détri­ment du pat­ri­moine rop­sien ?

On ne déflo­r­era pas la suite de l’intrigue. Qui ? Pourquoi ? Com­ment ?

Loin des extrêmes du roman à énigme à la Agatha Christie ou du roman noir à la Chandler/Ellroy, Vade Retro, Féli­cien ! priv­ilégie l’humour, les avancées pas à pas au fil des dia­logues. Le roman se lit aisé­ment, la nar­ra­tion est flu­ide. Fran­cis Groff orchestre avec jubi­la­tion le ton (savoureux), les décors (Namur et ses com­merces, son pat­ri­moine, ses sites), l’animation des per­son­nages, mais les péripéties, l’action pro­pre­ment dite, le sus­pense pur et dur s’en trou­vent remisés… après le mini-thriller ini­tial (18 pages !) qui les mag­nifi­ait.

In fine, en offrant deux types de nar­ra­tion, Fran­cis Groff ren­voie à la dis­tor­sion qui sépare les gen­res du thriller et du polici­er, trop sou­vent con­fon­dus. Et creuse une réflex­ion sur nos prédilec­tions. Sub­jec­tives, for­cé­ment.

Philippe Remy-Wilkin