Un coup de cœur du Carnet
Hubert KRAINS, Le pain noir, Postface de Frédéric Saenen, Impressions nouvelles, coll. « Espace nord », 2024, 192 p., 9 € / ePub : 6,99 €, ISBN : 9782875686893
Dès le premier paragraphe du Pain noir d’Hubert Krains (1862–1934), on sait que tout est fini, qu’un monde est détruit (et un autre en cours d’apparition, de construction, mais ce n’est pas celui qui intéresse Hubert Krains) : « L’auberge de l’Étoile – qui se trouvait sur le route de Huy à Tirlemont – a été démolie quelques années après la construction du chemin de fer Hesbaye-Condroz. » L’action commence quelques paragraphes plus tard, après que le décor et le paysage ont été plantés ; on retourne dans le passé, un deuxième dimanche de juin du 19e siècle, dans un village de Hesbaye baigné par la Mehaigne, le jour de l’inauguration du chemin de fer, symbole de la modernité, de l’industrialisation…
Tout au cours de ce roman beau, réaliste et pessimiste, on verra l’activité de l’auberge se restreindre, son enseigne s’abolir, et surtout on suivra les jours abîmés de ses vieux propriétaires, Thérèse et Jean Leduc, des sexagénaires de plus en plus tristes, de plus en plus pauvres, avec malgré tout des idées pour de s’en sortir, mais qui toujours échouent, et un reste de fierté. Mais comment tenir sans devenir folle ou se donner la mort quand en plus le fils est de la pire race des vauriens, des traitres même à ses propres parents, qui pourtant, quoi qu’il fasse, où qu’il s’enfonce, continuent à l’aimer ? Dans leurs jours de plus en plus sombres et solitaires, ils ont régulièrement la visite de Céline, la nièce de Thérèse. Ils donnent abri à ses amours avec un homme qui s’avèrera un véritable salaud. Heureusement, pour sa chance et son quotidien (mais pas son bonheur), Martin a su l’attendre et l’aimer de l’amour « le plus humble et le plus profond ».
Si ce roman d’abord paru en 1904 au Mercure de France est noir comme le pain de son titre, il est passionnant, émouvant, révoltant d’y lire « les destinées, minuscules et pourtant tragiques » (termes repris à la postface de Fréderic Saenen) du couple Leduc, et de leur nièce Céline. Comme le rappelle le critique, il « s’inscrit clairement dans la veine réaliste » de la littérature francophone, au côté du Cœur simple de Flaubert, de certains romans de Balzac, de Jules Renard, de Georges Eekhoud ou de Camille Lemonnier. Si comme l’expliquait Jacques Dubois dans son essai Les romanciers du réel. De Balzac à Simenon, les romanciers du réel font écho de la modernité qui s’installe et à la façon dont elle modifie le monde social, Hubert Krains, lui, est plus attentif à la société qu’elle détruit qu’à celle qui s’installe.
Un rapprochement judicieux est proposé par Frédéric Saenen. Pour lui, « Le pain noir annonce les romans durs d’un certain Georges Simenon. Mais davantage encore que par l’apparente simplicité de l’écriture et de sa contention, ou encore à travers des motifs illustrant la thématique de la fuite (le train, l’alcool…), c’est dans l’étoffe même des personnages, et dans la rupture qu’ils incarnent, qu’il s’agit de chercher la dimension pré-simonienne de l’univers de Krains. » Car, oui, ce qui semble hanter Hubert Krains, comme Simenon, c’est un certain déterminisme qui étreint la destinée humaine, et de l’écrire. Le donner à lire. À le lire ainsi exposé, compris, pourrons-nous y échapper ?
Michel Zumkir