Un coup de cœur du Carnet
Roland LADRIÈRE, Encres & Tremblé, Éditions de Corlevour, 2024, 80 p., 15 €, ISBN : 978–2‑37209–133‑6
Roland Ladrière (1948) est l’auteur de recueils poétiques, de livres d’artistes, de récits et de textes critiques. Parmi ses traductions de la poésie italienne contemporaine : une version complète des Œuvres poétiques de Salvatore Quasimodo (prix Nobel 1959) ainsi que des recueils d’Elisa Biagini (Depuis une fissure et Filaments), Silvia Bre (La fin de cet art) et Franco Marcoaldi (Le temps désormais compté et Pièges). Comme critique littéraire, il collabore aux revues La forge (France) et Le journal des poètes (Belgique). Son œuvre pose une interrogation constante sur les pouvoirs du langage poétique à travers une écriture peu bavarde, musicale, très phénoménologique et souvent aphoristique. La surréalité des poèmes de Ladrière n’est nullement automatique. Elle semble surgir d’un indéterminé de la langue, d’où proviennent des éclats, des aperçus vers le noyau de ce qui est. Une forme de mystique y est opérante. Comme l’écrit Philippe Jones : « La poésie […] n’a pas pour mission d’être le compte rendu, plus ou moins sublimé, des faits et gestes du poète ; elle est un moyen de se situer et de se connaître, d’extraire du vécu le pouvoir d’en reculer l’horizon[1] ».
Encres & tremblé se compose de vingt-cinq séquences poétiques incluant entre chacune d’elle des points de suspension pour indiquer le passage d’une suite à l’autre. La dernière s’ouvre sur une citation de Marguerite Yourcenar : « Je suis près du noyau mystérieux des choses, comme la nuit on est parfois près d’un cœur. » Ladrière y fait alterner séquences en vers libres et séquences en prose.
Un poème imaginaire n’existe pas, il a des points d’attache dans le réel, fût-il imaginé.
Cette assertion finale fait écho au premier poème qui expose le travail de métamorphose à l’œuvre dans toute vie, par-delà les circonstances existentielles ou psychiques qui définissent l’existence d’un être vivant. Il existe dans la parole, qui caractérise l’être au même titre que la faculté de voir et de se mouvoir, une potentialité cathartique :
Ce qui resurgit, n’étant plus le même, parlant la langue des sauges.
Où l’être se retrouve.
Une étrangeté familière,
et sur toute chose la surimpression du visage que l’on aima, qui se refuse à nous quitter.
Fréquemment le texte poétique fait référence à l’expérience de la mort, du passage, de la souffrance, de l’affrontement à un inconnaissable. Mais, à travers ne fût-ce que quelques rares instants de grâce, le poète évoque ce qu’il appelle un lieu de suspens. Alors, « la mort même est repoussée au loin, comme une barque indésirable à toute terre aimée. » Si vivre notre historicité, c’est vivre comme le pensait Shakespeare dans une sorte de rêve insensé, il s’agit aussi, comme l’énonce le grand dramaturge anglais dans Le songe d’une nuit d’été, d’assumer une attitude de probité dans l’exercice de la parole : « Il ne suffit pas de parler, il faut parler juste. » Ladrière l’exprime bien dans ce poème :
Nous garderons une part de l’étrange, aussi vrai que vivre fut incompréhensible,
que rien ne rappellera l’âtre qui éclaire, le sein qui se donne.
— Mais pour chacun, la loge d’un grain de nuit.
C’est ainsi que, dans Encres & tremblé, le poète n’évoque pas seulement la mort et la fugacité, la fragilité ou l’inanité de toute vie terrestre, mais qu’il convoque en filigrane l’amour, car celui-ci est ouverture, ou pour le dire comme Rilke : extase, consolation, soutien. Shakespeare, encore, l’avait ainsi formulé dans Le songe d’une nuit d’été : « L’amour ne voit pas avec les yeux, mais avec l’âme. » Si « nous habitons le bord d’une interrogation trop vaste », l’inconnaissable n’est pas l’incompréhensible. Car aimer comme créer, ce n’est pas devenir possesseur de quoi que ce soit, mais comprendre — cum-prehendere en latin. « Écrire », disait Maurice Blanchot, « c’est se livrer à la fascination de l’absence de temps ». Roland Ladrière, dans une œuvre économe mais profonde, explore cette énigme :
Un jeté d’aphorismes, ne couvrant nulle pensée, ne réchauffant qu’un corps. — Et cendre qu’on a pensée éteinte, si ma paume t’approche, tu rougeoies encore.
Éric Brogniet
[1] Philippe JONES, Fernand Verhesen et la clarté en partage, dans Image donnée, image reçue, Palais des Académies, 1989, p. 425–426.