L’implacable patience de la montagne

Robin VAN DYCK, L’espoir de sauver les vivants, Lans­man, 2024, 48 p., 11, ISBN : 9782807104235

van dyck l'espoir de sauver les vivantsGuide de haute mon­tagne, Émile reçoit la vis­ite de Luca, un gars qu’il a aidé des années aupar­a­vant. Ce n’est pas le bon moment pour des retrou­vailles. Émile est énervé : qua­tre sauveteurs sont coincés en alti­tude parce qu’ils sont par­tis sec­ourir un homme poli­tique qui s’est pris pour un aven­turi­er. Là-haut, à plus de 2.500 mètres, la tem­pête fait rage et les con­di­tions sont très dif­fi­ciles. Luca annonce que l’homme là-haut est Bruno, son com­pagnon. Il a besoin de l’aide d’Émile pour le sec­ourir. La nuit est tombée. Il sem­ble com­plète­ment insen­sé de s’aventurer dehors à cette heure. Ce serait du sui­cide. Et pourquoi Émile devrait-il à nou­veau sauver la peau de Luca ? Ne l’a‑t-il pas déjà fait à Gênes, vingt ans aupar­a­vant ? Il avait alors accueil­li chez lui le jeune Luca, com­plète­ment défig­uré et abîmé. Mais Émile n’est plus cette bonne âme de l’époque. Depuis trois ans, de vieux démons le hantent, notam­ment le fan­tôme de Lucio, un homme qu’il n’a pas réus­si à sauver. Léa, sa com­pagne, essaie de le calmer. En vain. Parvien­dra-t-elle à lui con­fi­er ce qu’elle a à lui dire ? Pour­ra-t-il sur­mon­ter ses cauchemars ? Aidera-t-il Luca à retrou­ver Bruno ? Émile est plein de regrets. Mais com­ment se racheter une con­science ? On ne pour­ra de toute façon pas ressus­citer les morts. « L’espoir de sauver les vivants peut les ressus­citer », lui répond Léa.

En par­al­lèle de cette his­toire, Léa, qui est glacio­logue, nous par­le du phénomène de la glacia­tion qu’elle com­pare aux âmes humaines. Tant que l’eau et ses mil­lions de bac­téries sont coincées dans la glace, tout va bien. Il en est ain­si depuis des cen­taines de mil­liers d’années. Mais depuis la révo­lu­tion indus­trielle, la glace fond et des bac­téries, par­fois très vieilles, rejail­lis­sent. Le phénomène s’accélère ces dernières années. On n’imagine même pas quels vieux virus peu­vent à tout instant nous explos­er à la fig­ure. « Si la nature a décidé de con­gel­er toute cette eau et ce qu’elle con­tient, ce qu’elle représente, ce n’est pas pour rien. Elle con­gèle ce qui fait mal. » Tout comme les êtres humains qui essaient d’enfouir ce qu’ils ne voulaient plus voir. Mais tôt ou tard « le jour se revêt d’ombres. Les his­toires enfouies revi­en­nent hanter cha­cune de [nos] aubes. » Le poids du passé, les sou­venirs que l’on aimerait oubli­er, con­gelés dans les mémoires, brisent la glace et refont sur­face.

D’une écri­t­ure flu­ide, sans fior­i­t­ures, Robin Van Dyck – auteur, comé­di­en et péd­a­gogue – nous entraîne au pied du Mont Blanc, là où l’homme devra tou­jours s’avouer vain­cu. À tra­vers cette his­toire où le passé est omniprésent, où les con­sciences tra­vail­lent à plein régime, où le rachat sem­ble plus que jamais l’issue, l’auteur pro­pose un texte pro­fond qui pose de nom­breuses ques­tions et évoque les change­ments cli­ma­tiques et les cat­a­stro­phes qui en découlent.

L’espoir de sauver les vivants est le pre­mier texte pub­lié, aux édi­tions Lans­man, de Robin Van Dyck. La pièce a béné­fi­cié d’une dif­fu­sion radio­phonique dans l’émission Par Ouï-dire de la RTBF.

Émi­lie Gäbele