Un coup de cœur du Carnet
Véronique BERGEN, Saint-Just, roman, Tinbad, 2025, 140 p., 17 €, ISBN : 9791096415793
À quoi reconnait-on une époque révolutionnaire ? Peut-être à ceci : au fond des vivants quelque chose grince. Quelque chose n’en peut plus. Le joug est trop lourd. L’oppression comprime les esprits et les corps. On désire basculer. Penser autrement. Agir autrement. Comment ? On ne sait pas. Pour aller vers quoi ? On ne sait pas. Tout est à inventer. C’est grisant. Nos corps ne veulent plus étouffer. Nos esprits ont besoin d’air neuf et d’air frais. Plaisir fou à ressentir ça.
C’est au portrait d’une telle époque que Véronique Bergen s’attèle dans un roman jubilatoire et polyphonique, faisant exploser les codes du roman historique. Faisant exploser les règles de son art. Ici : pas de narration linéaire. Une multitude de parleurs. De la gouaille sans fin. Des injures. Des rodomontades. Véronique Bergen ne se contentant pas de donner la parole aux figures historiques de la Révolution française, les Danton, Marat, Saint-Just, Robespierre, etc. Véronique Bergen faisant parler les sans-grades, les comptants pour rien, sans-culottes et paysans vendéens ; les opprimés de toujours, femmes, chevaux, chien ; le sang bleu et l’oxygène, invention de Lavoisier, etc.
Ça flingue et apostrophe de tous côtés, injuriant à tour de bras, avec un sens de la formule, un gout certain pour les phrases qui font mouche et sont drôles. Ça mêle rancœur et catastrophe. Tragédie et drôlerie. Langue populaire, usant de tours populaires. Langue qui ne cherche pas à “faire littéraire” ou à “singer la belle langue”, celle, aristocratique, dont il faudrait faire usage pour briller en société.
Dans Saint-Just, roman, on se situe (mais pas que) à une période charnière : la révolution a eu lieu, la tyrannie est tombée. Mais comment poursuivre la révolution ? Comment perpétuer, dans une révolution permanente, au quotidien, le désir fou de liberté ? Le désir fou de sentir perpétuellement en soi, dans nos esprits et nos corps, le plaisir grisant d’être intensément vivant ? La Terreur n’est pas loin. Les forces contre-révolutionnaires s’activent à restaurer l’ordre ancien : femmes à la cuisine, animaux à leur place de sous-espèces, de sous-vivants. À l’intérieur du mouvement révolutionnaire, ça se brise en factions opposées. Ennemis intérieurs à détruire et à mettre au pas comme il convient de détruire et de mettre au pas les factions contre-révolutionnaires. À l’intérieur du mouvement, on se demande : faut-il encore couper des têtes ? Jusqu’où faudra-t-il aller pour que la révolution progresse, s’organise ? Tout qui n’est pas de mon avis est un ennemi à abattre.
Pour nous raconter cela, Véronique Bergen use d’une langue incroyablement belle. Vivante. Dansante. Rebondissant de phrase en phrase. Les multiples narrateurs et vivants convoqués par Bergen, qu’ils soient aristos ou révolutionnaires, qu’ils soient humains ou minéraux, vaporeux comme un gaz ou animaux, disent avec force et intensité comment et combien la révolution, le rêve de révolution, les ont traversés, transformés, durablement, dans leur corps et dans leur tête. Comme si la révolution, ça n’était pas qu’une affaire de faits, d’événements qui seront historiques, mais qu’elle avait lieu, aussi, individuellement, au jour le jour, dans les chairs et esprits de chacune et chacun, bouleversant pour toujours la vie. Donnant l’envie, en tout cas, que l’on soit Lavoisier, le peintre David, Brutus ou un simple gilet jaune, simple sans-nom, que tout cela, ces bouleversements ne s’arrêtent jamais. Tant chacune et chacun aurait gagné en souffle. En désir de vivre. Parce que la révolution, ça grise. Et que le désir de se sentir intensément vivant et vivante continue. Malgré les têtes qui tombent, le retour à la cuisine ou le retour dans les prés.
Vincent Tholomé