Les bonnes feuilles du Carnet : la carte blanche de Dominique Rolin

Cet été, Le Car­net et les Instants vous emmène à la redé­cou­verte de ses bonnes feuilles, des arti­cles mar­quants de notre revue.

La rubrique « Carte blanche » a pris place dans nos colonnes du n° 72 (1992) au n°143 (2006). Un auteur ou une autrice y pro­po­sait un texte inédit de sa com­po­si­tion, lié soit à des ques­tions d’écriture, soit à l’actualité poli­tique ou cul­ture. Chaque dimanche, du 5 juil­let au 23 août, nous vous pro­posons de redé­cou­vrir l’une de ces cartes blanch­es. Des mots qui, même cir­con­stan­ciels, réson­nent tou­jours avec notre aujourd’hui.

Aujourd’hui : la carte blanche de Dominique Rolin (22 mai 1913 — 15 mai 2012) parue dans Le Car­net et les Instants n° 81 (1994)

La vie d’un rêve

par Dominique Rolin
dominique rolin

Dominique Rolin

À D.R. qui dort debout”.
À la sor­tie des Marais, Jean Cocteau m’avait dédi­cacé ain­si un exem­plaire de ses Enfants ter­ri­bles. Ce qui aurait pu n’être qu’un trait de pure élé­gance poé­tique s’est révélé juste en fin de compte. D’une cer­taine façon, j’ai passé mon temps à dormir ma vie grâce au sou­tien incon­di­tion­nel d’un incon­scient à dou­ble face. Le numéro Un est tra­vailleur de nuit. Le numéro Deux se man­i­feste pen­dant le jour. Ils me font penser à deux frères jumeaux, sol­idaires l’un de l’autre mais rigoureuse­ment indépen­dants. Ils ne con­nais­sent ni la fatigue, ni le doute, ni l’ennui. Tenaces et rapi­des, ils assu­ment cha­cun leur mis­sion de vig­iles avec une trans­par­ente légèreté. Je les appré­cie dans la mesure où ils me débar­rassent du poids de la rai­son et d’une logique dont je n’ai rien à faire.

Chaque matin, à l’instant pré­cis où je sors des ombres du som­meil, je m’en remets à leurs ini­tia­tives. Je sais d’avance qu’ils ne s’intéresseront à mon iden­tité d’écrivain qu’à dis­tance tout comme si je leur ser­vais de corol­laire fac­ul­tatif. Je les regarde s’évader de leur camp de clan­des­tinité.

L’ouvrier de nuit, aus­sitôt, me com­mu­nique en flash un rêve qu’il sem­ble avoir bâti à mon inten­tion, ou plus exacte­ment à l’intention de son alter ego. Il s’agit d’une sorte de fax romanesque par­faite­ment bouclé sur lui-même, débi­tant sa charge visuelle d’angoisses, de plaisirs, d’égarements, mais surtout de ter­reurs explo­sives. Ce texte ne souf­fre aucune retouche. Chaque mot est à sa place. Je le note avec humil­ité en évi­tant d’interpréter ses délires. C’est le moment-clé que choisit l’ouvrier du jour pour pren­dre le relais. En nom nom et à ma place je le vois qui s’agite, met de l’ordre autour de lui, ajoute deux ou trois pages au man­u­scrit en cours, sort en ville pour y faire ses cours­es et ren­con­tr­er des gens. Tout le pas­sionne et l’émerveille : les vis­ages, les gestes, les paroles, les sons, les lumières. Il enreg­istre. Aucun spec­ta­cle ne lui parait futile. Ce qui lui per­met de ren­tr­er heureux, plein de visions neuves. Le soir tombe. Il relit alors le petit roman rêvé par son frère, et la stu­peur le fait sur­sauter, il lui par­le en secret : que sig­ni­fie une fic­tion aus­si folle, donc dis­cutable? pourquoi cette errance dans une ville en ruines? pourquoi ce train man­qué? ces foules anonymes? ces appels télé­phoniques atten­dus en vain? ces cham­bres d’hôtel? parce que, riposte avec aplomb l’inconscient de nuit déjà prêt à réoc­cu­per l’espace. L’autre est furieux : je n’admets pas ton “parce que”. N’est-il pas scan­daleux de ta part de four­rer dans ton rêve cer­tains per­son­nages sor­tis tout chauds de la réal­ité? Tu leur colles leur vrai nom, tu les fais sur­gir on ne sait com­ment ni d’où. Les uns sont célèbres, les autres sont obscurs, croisés un jour par hasard, et tu te fich­es d’eux en les plaçant au cœur d’une action impos­si­ble, ridicule, par­fois scabreuse. Peux-tu m’expliquer le motif de tes pul­sions mal­saines? Le pre­mier sort aus­si de sa réserve : Erreur, mon cher. Aucune pul­sion mal­saine puisque j’ai tous les droits. Je cède unique­ment aux prodigieux élans d’une fraicheur libéra­trice.
C’est l’affrontement. C’est la provo­ca­tion. Les voilà tous deux qui se dévis­agent en direct avec une inten­sité que je pressens douloureuse. Ils se posent des ques­tions. Patience. Moi, la D.R. qui dort debout vingt-qua­tre heures sur vingt-qua­tre, je les tiens sous le feu de mon regard. Ils se déten­dent petit à petit, ils se rap­prochent l’un de l’autre, ils s’étreignent en écla­tant de rire, ils ne sont plus qu’un, prêt à regag­n­er son seul vrai domi­cile : ma tête et ma main.