
Muyuy Kawsay. Être en mouvement
Autrice : Paola Guillén Crespo
Maison d’édition : Abrapalabra
Année d’édition : 2026
Nombre de pages : 94
Prix : 15 €
Livre numérique : /
EAN : 9782931324158
Avec Muyuy Kawsay. Être en mouvement, Paola Guillén Crespo passe au tamis langagier deux terres, celle de ses origines – bolivienne – et celle de son pays d’accueil – belge. Artiste plurielle, animatrice socioculturelle, militante féministe, intersectionnelle et antiraciste, elle s’illustre en poésie, en slam, en danse libre, en photographie et en vidéo. Écrire et performer constituent chez elle « des gestes politiques, sensibles et profondément incarnés ».
D’entrée de jeu, le recueil s’ouvre sur cette langue qui chante en l’autrice « quand les montagnes [lui] manquent », le quechua, « parlée dans sept pays d’Amérique du Sud », à hauteur de « plus de huit millions de voix ». Malgré les tentatives d’effacement, elle ne s’est pas évaporée, et règne en couverture, en haut de la première page et reviendra, à de multiples reprises, chatouiller le français et l’espagnol, comme au creux du ventre.
D’avancées en reculs, d’audace en repli, le recueil retrace les enjeux de l’apprentissages d’une langue, ici, le français. La mise en page matérialise l’angoisse de chercher ses mots dans une langue qui n’est pas la sienne : les espacements angoissés saisissent la gorge et rappellent l’urgence que l’on impose à nos interlocuteurs, celle d’obtenir rapidement des mots pour s’en saisir et les recouvrir.
Mais comment exprimer sa rage quand la moindre formulation qu’on en fait reporte son urgence ? Le fond politique ne se dévoile que lorsque le perfectionnisme formel est dépassé mais aussi quand les oreilles réceptacles délaissent leur filtre professoral pour accueillir
des phrases tissées d’amour
de fautes
de résistance
C’est à ce moment-là que la charge de la honte cesse alors de faire ployer la syntaxe et que certains espacements traduisent une prise de pouvoir. Chacune des lettres du mot résistance s’éloigne de ses pairs, révélant l’espace conquis par leur alliance. Par une allitération élégante (« êtes-vous prêts à écouter la mélodie de ma cocasse audace ? »), une conquête langagière s’annonce, malgré des difficultés mécaniques :
Ma langue trébuche
sur des mots qui ne veulent pas de moi
Ils demandent un dos courbé
un fond de gorge
des lèvres en secret
Les voyelles se ressemblent trop
et se cachent tout au fond
L’apprentissage est physique : parler lentement est essentiel pour que la neuroplasticité naisse. Entre retenue – demandée par le français – ou expulsion – exigée par l’espagnol –, l’autrice maitrise un ballet exigeant, à même ensuite d’autoriser certains transferts : un souffle inédit éparpille les mots français sur la page, traduisant une expulsion inédite. Sur les lèvres de l’autrice, l’espagnol et le français forment par leur simultanéité géographique « un chaos harmonieux qui refuse de s’excuser », une « harmonie éphémère », que le mot valise franquechuagnol honore. Parler plusieurs langues, c’est mêler diverses musicalités, créer des contretemps, se marcher sur les pieds, joindre des mouvements aux rythmes distincts, virevolter en plusieurs temps.
Ce joyeux déploiement, ode à la syntaxe libre, se matérialise à la fin du recueil par des espacements généralisés des mots : le poème danse et fait danser notre regard, l’active, casse sa linéarité pour l’ouvrir à d’autres perspectives. Les photographies, jusque-là énigmatiques, deviennent sonores : la bouche s’ouvre et crie la joie d’être entendue. Plus encore, le rapport de force s’inverse et nait la possibilité de semer joyeusement le trouble dans le langage d’autrui :
tes mots
se soumettent à leur tour
ils vacillent
hésitent
murmurent
comme des spectateurs timides
face aux turbulences des phrases
que tu ne comprends pas
Sur le site des éditions ABRAPALABRA, un mantra définitoire s’aligne directement avec l’ouvrage : « Que s’ouvre la parole, comme une incantation ». Lancinant, un questionnement fort a traversé le recueil et s’est résolu au fil des observations : notre identité peut-elle se révéler si elle s’exprime par une langue qui n’est pas la nôtre ? La confiance et la légitimité se sont construites au fil des confidences et s’incarnent désormais par le corps et la voix. Paola Guillén Crespo devient « la danse d’une langue qui [lui] plait », bercée par la dictée libre du cœur et par une fluidité infinie. Elle rejoint le groupe de ces femmes qui « avec le cœur, la pensée et l’action comme souffle, marchent vers l’avant » :
Warmikunaqa ch’uymawan
llank’aywan
amuyuwan ñawpaqman purinqa
Fanny Lamby