Berceuse pour un massacre
Barbara ABEL, L’instinct maternel, Le masque, coll. « Le masque poche », 2013
Que peut faire Jeanne Tavier, une veuve sans fortune, quand elle apprend que le très riche mari qu’elle vient de jeter en bas des escaliers l’a déshéritée au profit d’une maîtresse ? Et quand elle apprend aussi qu’elle aurait pu récupérer une copieuse partie du pactole si elle avait donné un fils au défunt ? Quant à tuer la maîtresse, qu’elle découvre enceinte, ne serait pas aussi tuer, si l’on ose dire, la poule aux oeufs d’or ? Multiple casse-tête que Barbara Abel expose et résout à sa manière (forte) dans L’instinct maternel, son premier roman noir dont l’édition originale était épuisée. À partir de ces préalables épineux, Jeanne va s’attacher à abattre un à un les obstacles qui se dressent sur son chemin. Avec une détermination quasi démente et selon un scénario aussi extravagant qu’elle-même, elle ne recule devant aucune vilénie, aucune horreur, pour tenter d’arriver à ses fins. Crimes, séquestrations, tortures, mutilations et autres sévices se succèdent dans une ronde infernale avec, en bruit de fond, les roucoulements mondains du cercle de bourgeoises dorées sur tranche auquel la forcenée a accédé par son mariage.
En vrai cordon bleu du sucré-salé littéraire, Barbara Abel entrelarde aussi ce processus infernal des émouvantes joliesses d’un autre processus : celui d’une grossesse (élément majeur illustré par le titre du roman) décliné au mois le mois par une sorte de voix off que l’on devine aussi caressante qu’une publicité pour couches-culottes. Et parallèlement aux faits horrifiants, la romancière développe une exploration psychologique aventureuse de cette tueuse en série dont les délires et dérangements affoleraient le moins fou des psychiatres. Mais, bonne fille quand même, Barbara Abel sait aussi refermer ce polar cruel, aux allures d’oxymoron, sur un mignon gazouillis de nouveau-né.
Ghislain Cotton
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°177 (2013)